The de Chazal Family Website
Your Subtitle text

Malcolm News Article

Malcolm de Chazal : le génie éloigné

LE MONDE DES LIVRES | 09.11.06 | 11h32  •  Mis à jour le 09.11.06 | 11h32

ntre 1948 et 1965, Malcolm de Chazal aura publié une vingtaine d'ouvrages, dont certains firent du bruit, et qui sont tous l'expression d'une pensée originale, parfois jusqu'à l'ésotérisme, et d'un tempérament inquiet et anticonformiste. Pourtant, après le choc initial de Sens-plastique, paru à la NRF accompagné d'une préface de Jean Paulhan - "un art qui mérite, je pense, le nom de génie. Ce nom, et aucun autre" -, la critique, conformément à sa réputation de frivolité et de frilosité, cessa de s'intéresser au poète des antipodes et lui opposa un étrange silence. Duhamel, Paulhan, sans cesse sollicités par celui qu'ils avaient porté au pinacle, manifestèrent à son égard une indifférence gênée, puis de l'hostilité.
Depuis son île qu'il refusait obstinément de quitter, Malcolm de Chazal interpellait le monde, multipliait les lettres, les appels au secours. L'éloignement n'était pas la raison de sa solitude. Il souffrait d'avoir cru à la communion des esprits, d'avoir vu la porte s'entrouvrir sur ce paradis de l'intellect que, comme jadis Swedenborg, il attendait. Peu à peu le piège se referma sur lui. Malcolm de Chazal ne cessa pas d'écrire. Bien au contraire, il est pris alors par une frénésie de produire, envoie sans cesse de nouveaux manuscrits, multiplie les projets, les appels à ses contemporains. Petrusmok, Judas, Apparadoxes, Sens unique, La Vie filtrée, Aggenèse, comme autant de coups de roches qui ricochent sur le mur d'indifférence de la critique parisienne. Il eût pu désespérer. Il décide de faire face, de continuer.

Il décide surtout que son théâtre sera Maurice : cette zone des hauts où il vit sa vie précaire, sans argent, sans considération, sans métier, sans famille, Rose Hill, Quatre Bornes et le carrefour de la Louise, la maison de son frère dont il occupe le grenier à Curepipe, le jardin botanique et l'église swedenborgienne où il participe aux offices. Il décide donc que ce sera là, que ce microcosme sera son monde, celui où sa pensée peut vraiment se réaliser. Un monde plutôt mesquin, ou règnent l'argent des sucreries et des banques, les préjugés de race, le conformisme étriqué de la vieille société coloniale ainsi qu'un matérialisme entaché de religiosité. Mais c'est son monde, celui auquel il se sent relié par son histoire, par son éducation, par l'héritage spirituel qu'il a reçu de son oncle.

Il écrit. Comme il a besoin d'un public, d'entendre un écho, il écrit là où il sait qu'on le lira : non pas seulement dans les livres, mais dans les journaux, les revues, Le Mauricien, Le Cernéen, Advance. C'est l'autre Chazal, celui qu'on n'attend pas. Le tribun (il envisage même une action politique), le critique, le moraliste. L'amuseur. Le style est éblouissant. Sa liberté d'esprit, totale. Il écrit sur tous les sujets : l'actualité politique, la crise économique, la philosophie, la littérature. Avec un humour qui ne le quitte jamais, il se met en scène, donne ses recettes, comme dans Comment devenir un génie ? : "Se prendre terriblement au sérieux et en même temps jamais au sérieux."

"Ne jamais s'analyser : ça rend bête."
"Être bouche bée toujours, afin que vienne la fée."
"Craindre le bonheur, car c'est le deuil de la joie."
"Se réveiller le matin en pensant qu'on n'a pas commencé de naître."

Il pose les questions insolubles, ou celles qui provoquent :

"Si le néant existe, qui l'a créé ?"
"Si l'eau ignorait la soif, comment pourrait-on la boire ?"
"Pourquoi lire ? Je vous le demande, lecteurs ! Qui a appris quoi que ce soit d'un livre ? Il n'y a qu'un livre valable, c'est la vie."

 

PRÉJUGÉ DE COULEUR

Mais ses thèmes préférés sont ceux qui lui permettent de fustiger ses contemporains, de dénoncer le racisme des Blancs, le préjugé de couleur qui n'existe pas "à la banque et au lit", de remettre en question l'idée de progrès et de civilisation ("la civilisation noire a précédé la civilisation blanche"), et se délecte quand ses ennemis l'appellent, pour se moquer, "le grand Noir". Il attaque leurs idées reçues sur la religion, rappelle à ses concitoyens les principes brûlants du Christ, dont le communisme primordial (Actes des apôtres, chapitre 2) : "Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun." Avec une générosité rare entre écrivains, il lance un appel au secours pour Robert Edward Hart, dont tous disent qu'il est le plus grand poète contemporain alors qu'ils l'abandonnent à sa misère.

Son indépendance d'esprit et son intransigeance lui permettent de contredire les progressistes bien-pensants du féminisme, d'énoncer des principes provocateurs ("Pourquoi les femmes ne sont-elles pas des génies ?") tout en évoquant avec pudeur son amour pour la princesse Indira Devi, qui "respire l'Inde". Et s'il parle de Maurice, c'est aussi avec l'amour d'un homme pour la beauté qui l'entoure, beauté qu'il voit menacée par l'industrialisation agricole qui détruit la forêt et fait de son île "un désert vert". Comme Césaire en Caraïbe, il rend hommage à chaque instant à la langue qui l'a nourri. Cette "adorable langue créole" qui le sépare à jamais du parler classique de France parce qu'il est un "langage nu""les images ruissellent de poésie qui est l'humour".

Cette somme n'est pas un fond de tiroir. Elle donne à voir mieux qu'aucune exégèse la vérité d'un des poètes les plus féconds et les plus authentiques de la littérature française contemporaine, dans sa force et ses faiblesses, dans sa vie.