Pierre-Edmond de Chazal

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Project Description

JOURNAL de
PIERRE – EDMOND de  C H A Z A L

1854 – 1857

Dactylographie et mise en page par Tristan de Chazal

 

FEVRIER 1854

 Pierre_Edmond_de_Chazal

 

 

1 Février / 54

MERCREDI

 

J’ai été réveillé ce matin à 5 heures par un grand verre de lait que Grand Maman m’envoie régulièrement tous les jours. L’histoire de ce verre de lait est assez drôle. Santé: lors de ma sortie du collège, j’avais pendant les quelques mois qui précédèrent mes derniers examens beaucoup travaillé afin de contenter mon père et mes professeurs; une application assidue accompagné d’aucune distraction, d’aucun exercice à cause de mon isolement m’avait beaucoup fatigué, si bien que j’en avais maigri. Lorsque j’arrivais aux Cassis pour y passer mes dernières vacances d’écolier, Grand Maman me trouva  tellement faible qu’elle entreprit de m’engraisser. Pour cela elle me fit prendre tous les matins un grand verre de lait et tous les soirs un verre de porter. Ce doux régime me va bien, il me semble que depuis j’ai extraordinairement repris. Je me suis ensuite remis au lit sans toutefois dormir. C’est l’heure ordinairement de mes leçons. L’Angélus est venu plus tard m’annoncer qu’il fallait me lever, je me suis occupé de ma toilette et une fois habillé j’ai lu les pensées de Pascal en attendant Papa. A huit heures nous sommes partis ensemble pour le bureau dans le petit cabriolet. Arrivés sur la Chaussée je suis descendu chez monsieur Dardenne, j’y ai pris du papier pour Elise et Lydie et j’ai continué à pied jusqu’au bureau. J’ai épousseté mes papiers, j’ai l’ordre sur ma table, j’ai repassé un discours latin et traduit pour monsieur Couder et à huit heures moins quart j’ai été prendre ma leçon particulière avec monsieur Couder; nous avons fait du latin et de l’histoire. De retour au bureau, grâce à un restaurateur qui en occupe la cuisine depuis ce matin seulement, j’ai fait un bon déjeuner. Tous ces messieurs sont sortis pour affaire et resté seul à mon poste sans ouvrage j’ai écrit une très longue lettre à Alfred Lamusse. Après  avoir fait la lecture du journal un brief m’est tombé sous les doigts. Deux  heureux visiteurs Léopold Grandemarge(?) et Félix Froberville m’ont tour à tour procuré un peu de répit. J’ai reçu dans la journée ma lettre d’Elise me demandant du papier à musique et me priant de placer quelques  billets de la Loterie Duvivier. J’ai réussi  à en colloquer six. Une demoiselle Anne Marie de la Montagne Longue m’a apporté pour Papa soixante quinze camarons en présent. Aujourd’hui a passé devant les  tribunaux la Protestation de Courson contre le Maire et les dernières élections. Le jugement doit être rendu dans quelques jours. A cinq heures Papa et moi avons été voir Edwin qui revient du Vacoas après avoir fait un séjour forcé de deux mois, pris par un rhumatisme aigu, il sera obligé de se servir de béquilles jusqu’à ce que sa jambe se redresse comme on en a l’espérance. Voilà comment a fini la journée, après dîner j’ai commencé ce premier article de  mon journal, et je vais maintenant lire un peu puis aller me coucher.

 

 

 

2 Février / 54

JEUDI

 

J’ai pris ce matin deux heures et demie de leçon avec monsieur Fournera, il m’a fait déchiffrer un duo de chant de la Fille du Régiment et des quatuors du Barbier de Séville sur le violon. Dans la journée Papa et moi avons été voir monsieur Couder, nous avons pris ensemble une tasse de café, ils ont fumé une chiroute et nous avons examiné les ouvrages qu’il vient de recevoir, il m’en a cédé quelques uns  tant anglais que français. Il m’a aussi remis pour Ines un livre qu’il lui avait promis et qu’il a eu la bonté de faire demander en France. Nous l’avons quitté à une heure, il devait partir pour Richeterre où il remplace monsieur Canot. J’ai passé le reste de la journée seul au bureau, tous ces messieurs étaient sortis. Vers deux ou trois heures nous avons eu une pluie tellement forte qu’elle a fait déborder les ruisseaux du Pouce qui traversent la ville. A quatre heures je me suis rendu chez monsieur Digard où j’ai pris une très bonne leçon d’armes; et je me suis ensuite retiré aux Cassis, j’ai passé mon après-midi à feuilleter les livres que j’avais achetés et en ai été fort content. J’ai maintenant une lettre à faire pour monsieur Couder, je vais y songer.

 

 

 

3 Février / 54

VENDREDI

 

Je l’ai faite ce matin à mon réveil cette fameuse lettre (devoir) de monsieur Couder, j’ai moralisé un de mes amis comme un véritable sage. Ma leçon avec monsieur Couder a été très bonne, il m’a fait continuer mon histoire. je suis maintenant à 1789. Cette fameuse ère révolutionnaire. A mon retour j’ai retrouvé Papa au bureau qui m’attendait dans la salle à manger en lisant le journal. Je me suis mis immédiatement à déjeuner à la hâte, je n’avais pas encore fini lorsqu’on me porta une malle avec une adresse que je reconnaissais être du Grand-Port, elle contenait du linge que j’avais oublié chez madame Cox, avec de magnifiques limons et des citrons accompagnés d’un petit billet charmant de Lydie qui me les adressait. J’ai beaucoup copié dans la journée et ma seule distraction a été d’écrire une lettre à George C. A notre arrivée aux Cassis nous avons reçu la visite de madame Maingard et de tous les Chevreau. Après avoir causé dans le salon nous avons fait une bonne promenade dans le jardin, causant un peu sur toutes les nouvelles du jour. Je vais maintenant lire les Causes de  la Révolution Française par de Cassagnac, c’est un de mes prix, je crois que c’est un bon ouvrage.

 

 

 

4 Février / 54

SAMEDI

 

La journée a commencé pour moi ce matin d’une manière tout à fait musicale, à mon réveil je suis monté au salon et me suis mis à étudier. Monsieur Fournera est arrivé de bonne heure, j’ai joué avec lui un  duo d’Anna Bolegna, il  m’a aussi fait chanter. La journée s’est passée comme à l’ordinaire, beaucoup d’ouvrage. A quatre heures j’ai été prendre ma leçon d’escrime, il y avait beaucoup de monde à la salle; j’ai assisté à deux assauts dont un entre un monsieur Julienne de Bourbon et Adrien Perston, ce dernier tire très bien, il a très bien lutté contre son adversaire, la leçon du reste a été très bonne. A mon retour au bureau j’ai rencontré monsieur E. Ducray et Alfred d’Unienville, nous avons pris un verre de madère et nous nous sommes quittés à cinq heures. A notre arrivée aux Cassis nous avons reçu la visite de monsieur Perrot, de son fils et de monsieur Lahogue, il a fallu une occasion comme le départ de Me. Colin pour décider ma tante à venir en ville. Depuis deux ans et demie elle n’y avait mis les pieds quoique n’en étant éloignée que de huit milles et depuis cinq ans au moins elle n’avait visité les Cassis. Elle a extraordinairement engraissée, mais en compensation Pierre a beaucoup maigri depuis sa croissance, c’est une véritable gaulette. Il retourne lundi à Sainte Marie. Ils nous ont quitté à six heures et demie pour s’en retourner aux Plaines Wilhems. On est venu dire à ces dames ce soir que William Fairteau(?) était très souffrant, Caroline et Eugénie viennent de partir après dîner pour le voir, je  ne sais si c’est quelque chose de grave. Un mal de gorge.

 

 

 

5 Février / 54

DIMANCHE

 

Il est très tard et cependant je ne veux pas aller me mettre au lit sans jeter ici quelques lignes pour me rappeler ce que j’ai fait aujourd’hui: j’ai assisté à la messe d’abord puis à mon retour me suis mis à étudier mon violon jusqu’à l’arrivée de monsieur Fournera. Leçon de violon et de chant. J’avais à peine laissé sortir une dernière note de mon gosier que Serge et Edwin sont arrivés, ce dernier fait aujourd’hui sa première sortie, il va beaucoup mieux marche maintenant avec un simple bâton. Dieu veuille lui rendre l’entier usage de sa jambe, pauvre enfant. Quelque temps après sont arrivés Félix et Alfred. Nous nous sommes mis à table à midi passé. Après le déjeuner on a causé un peu, George et Edwin sont partis et puis Félix nous a fait la lecture de l’Iphigénie de Racine, pendant laquelle est arrivé Jules Levieux. Après avoir commenté les beautés de Racine, nous avons mangé un bonbon et pris un verre de liqueur. Dans l’après-midi est arrivé Rivalz Chevreau et un peu après Frédéric Poussin. La conversation a roulé sur les nouvelles portées par la malle qui est arrivée ce matin, toujours la grande affaire des russes et des turcs, de la politique nous avons passé au Vacoas, et de là nous sommes venus à parler de la nouvelle Chapelle. Ces demoiselles ont proposé d’aller la visiter, une fois en route on a fait d’une pierre deux coups, on a visité les deux chapelles, une petite prière à la première et une visite à l’autre, je l’ai trouvée un peu plus avancée. Nous sommes retournés par chez monsieur Koenig. Quelle belle propriété et quel dommage qu’elle soit si triste et si déserte. A notre arrivée au logis nous avons rencontré monsieur Trublet. Le dîner n’a pas tardé à s’annoncer, il a été assez gai, nous avons ri et causé de choses et d’autres. A la fin du dîner Papa dans quelques mots touchants a bu à la santé de Maman et à la dix-neuvième année d’une union heureuse et exemplaire. Nous avons tous bu avec un bonheur extrême. C’est une douce surprise, car il avait l’habitude de célébrer dans l’intimité ce doux anniversaire de leur mariage. Après le dîner nous avons fait une partie de “Demandes et Réponses”, jeu que nous avons abandonné depuis plus de huit mois. Jules et monsieur Trublet nous ont quittés après dix heures et ces messieurs n’ont pas tardé à les suivre. En voilà assez pour aujourd’hui. Regrets: je vais me régaler d’une délicieuse limonade et me jeter dans mon lit. Il est tard et il faut que je sois à l’oeuvre demain matin de bonne heure.

 

 

 

6 Février / 54

LUNDI

 

La pluie, ce matin, m’a un peu retardé, je suis arrivé en ville à neuf heures et quart pour ma leçon avec monsieur Couder, cela ne m’a pas empêché toutefois de bien employer mon temps que j’ai passé avec lui, il m’a donné un très joli feuilleton à faire pour mon prochain devoir: le Prodigue Ruiné, je vais tâcher de faire quelque chose la dessus. Nous avons eu aujourd’hui de l’ouvrage au bureau par dessus le dos. J’ai copié douze writes sans compter les autres actes, je n’ai quitté la plume et le papier timbré qu’à cinq heures et demie. A quatre Papa m’a régalé d’un bon verre du Porter d’Ecosse en bouteille de grès. A mon arrivée ici je me suis mis à examiner les journaux de Modes qu’Elise a reçu hier par la malle. Il y a de très jolies choses dans ce Magasin des Demoiselles: jolies gravures mais les modes les plus impossibles, modèles de broderies en tous genres, deux charmantes aquarelles, et des morceaux littéraires très bien rédigés par l’élite de nos femmes-auteurs contemporains. J’ai un clou derrière le cou qui m’agace beaucoup, je ne fais pas un mouvement sans m’en ressentir, ce n’est pas plutôt douloureux qu’embêtant. Il a  plu toute la journée, nous n’avons pas vu monsieur le soleil du tout; depuis une semaine il est devenu presque ermite, on dirait qu’il se repent de trop nous brûler, c’est bien vu de lui et je lui en suis gré. Nous ne sympathisons pas beaucoup ensemble. Nous avons appris par la malle la triste nouvelle de la mort de monsieur Gully, il a quitté la vie après bien des jours de souffrance.

 

 

 


7 Février / 54

MARDI

 

Même temps qu’hier, pluie toute la journée, il doit y avoir quelque gros temps en mer; je l’entends d’ici qui gronde avec furie, elle est bouleversée par un fort raz de marée. La journée s’est passée sans qu’il ne me soit rien arrivé d’extraordinaire; l’occupation et le travail m’ont fait oublier la pluie; et j’ai été fort étonné en regardant à ma montre de voir qu’il était quatre heures tandis que je croyais qu’il en était tout au plus deux, j’ai vite serré mes papiers et suis parti malgré la pluie pour ma leçon d’armes; j’ai porté à la salle un costume complet pour prendre mes leçons: Il se compose d’une chemise en véritable mérinos ouverte de haut en bas par une boucle de soie artistement piquée et un col comme le portent les marins; puis mon pantalon coupé d’après la seule mode qui soit toujours restée la même et qui n’ait pas changée, l’histoire cosmopolite en attribue l’origine aux premiers maures, si bien que cela s’appelle une mauresque; et pour compléter l’uniforme, une paire de pantoufles indiennes et une cravate négligemment attachée. Ce singulier costume, un masque effrayant me cachant la figure et me donnant un air féroce, un énorme gant à la main droite brandissant un fleuret menaçant et toujours prêt percer le flanc de mon adversaire, mon attitude, mon regard farouche, tout cela ne contribue pas mal à me faire ressembler à un Condé et à faire de moi un guerrier intrépide. C’est drôle tout de bon de me voir; ça me donne un petit ton d’originalité qui ne me va pas mal. Mes soeurs dans ces moments ci font de la musique et tapent de toute leur force sur le piano. C’est leur distraction de tous les soirs; elles chantent et jouent. Départ de madame Colin pour France, Augustine Clark est aussi partie avec. elle pour rejoindre ses parents

 

 

 

8 Février / 54

MERCREDI

 

J’ai été un peu retardé ce matin pour ma leçon avec monsieur Couder. Pour retourner au bureau j’ai fait une bonne partie de la route avec monsieur Wheeler, mon ancien professeur, nous avons causé tout le temps, il m’a beaucoup conseillé de ne pas négliger mon anglais, de beaucoup parler afin d’acquérir par la pratique, et surtout de beaucoup lire l’anglais. Je vais tâcher de mettre à profit ses bons avis. Je regrette beaucoup ce bon monsieur Wheeler. C’est un excellent professeur, je l’ai eu pendant les derniers mois que j’ai passé à Sainte Marie. Comme j’étais beaucoup plus fort que les élèves avec lesquels je me trouvais, il me donnait des devoirs en conséquence et avait la bonté de les emporter chez lui pour les corriger. De mon côté je faisais ce qui était en mon pouvoir pour le satisfaire et je lui présentais à chaque fois de très longue narrations qu’il me rapportait le lendemain avec corrections et notes; il s’était attaché à moi et me donnait souvent des extraits des meilleurs auteurs pour me corriger dans la composition, des règles de grammaire qu’il arrangeait lui-même et qu’il accompagnait d’exercices. Enfin il se donnait mille peines pour moi, aussi je lui en suis bien reconnaissant. La journée s’est passée comme à l’ordinaire, à quatre heures j’ai appris un excellent bouillon. Je suis revenu seul aux Cassis ce soir, Papa a été chercher ces demoiselles qui ont passé toute la journée chez madame Maingard, un dernier déjeuner de jeunes filles que donne Lise. Elle se marie dans quelques jours; elles sont retournées très contentes de leur journée. J’avais eu aussi l’intention d’aller avec Papa voir ma tante et mes cousines, mais j’avais travaillé si tard et j’avais tellement hâte de me rendre aux Cassis pour lire un peu et me reposer que j’ai capé la visite d’autant plus que jusqu’à présent, (je me l’avoue à moi seul) je préfère ma petite chambre et mes livres aux  visites cérémonieuses.

 

 

 

9 Février / 54

JEUDI

 

Décidément l’excès en tout est un défaut; il y a douze jours tout le monde criait après la sécheresse et demandait à grand cris la pluie, depuis cela nous en avons continuellement et chacun se récrie. En effet, je comprends cela, ce matin je me suis rendu à pied en ville après la leçon de monsieur Fournera et je suis arrivé au bureau couvert de boue; j’ai éprouvé un malaise toute la journée, mes pieds étaient humides. Monsieur Caldwell est venu au bureau aujourd’hui, nous avons causé ensemble pendant près d’une demie heure sur le Vacoas. En retournant du Vacoas lundi matin, les routes étaient tellement boueuses et glissantes que son cheval  emporté par la pente rapide qui se trouve auprès de monsieur Chauvin, à la Grande Rivière, s’est précipité dans la fosse qui borde un des côtés du chemin et s’est brisé la jambe, il ne pourra maintenant plus servir. J’ai bien ri dans la journée, Aristide et Frédéric ont fait un pari très curieux; il est venu un client au bureau qu’ils croyaient tous les deux connaître, l’un prétendait qu’il s’appelait monsieur Vallet et l’autre monsieur H…; là dessus ils ont gagé un chapeau  contre un souverain pour savoir qui avait raison. Le hasard est si puissant qu’il a voulu que tous les deux se fussent trompés, ce n’était ni monsieur H… ni monsieur Vallet mais monsieur Suzor (phénix inconnu pour nous). Ils étaient bien étonnés tous les deux de voir que personne n’avait gagné. Nous avons ri pendant un bon quart-d’heure. La pluie rend la ville triste dans le moment, les rues sont presque désertes.

 

 

 

10 Février / 54

VENDREDI

 

Malgré la pluie torrentielle qu’il fait ce matin je n’ai pas manqué de me rendre chez monsieur Couder, il m’a fait une leçon sur l’histoire de la Révolution qui m’a beaucoup intéressé. Le mauvais temps qu’il y a eu ne nous a pas empêché de beaucoup travailler au bureau. Il n’y a rien de très saillant aujourd’hui, si ce n’est l’arrivée de la malle ce soir très tard, je ne connais encore aucune des nouvelles qu’elle apporte. La petite Marie est assez souffrante aujourd’hui, son père est venu la voir, il a mené avec lui monsieur D’Arifat qui a conseillé de lui mettre des sangsues, c’est un abcès qu’elle a à l’aine. J’ai écrit dans la journée une lettre à George. Voilà trois dimanches qu’il est venu nous voir, et passé la journée avec nous, je crois que c’est un peu par timidité, il craint probablement d’être importun. Je vais le chauffer à la prochaine fois que nous nous rencontrons.

 

 

J’ai été souffrant toute la journée d’aujourd’hui, il m’a pris dans la nuit d’hier d’horribles coliques, j’attribue cela à des champignons que j’ai mangés hier à dîner. Pour me distraire un peu j’ai lu tout Paul et Virginie. Que de magnifiques descriptions! Quelles belles couleurs! Quel style toujours riche et soutenu. J’ai lu cet ouvrage trois ou quatre fois et à chaque fois je le trouve plus beau. C’est réellement un chef d’oeuvre, je n’ai rien lu jusqu’à présent de mieux écrit en fait de roman. Après ma lecture je me suis mis à écrire, à narrer pour monsieur Couder, j’étais en train de travailler lorsqu’est venu me surprendre une terrible colique; j’ai été obligé de quitter la plume et de me jeter sur mon lit pour pouvoir rouler à mon aise. Lorsque je n’ai plus souffert je n’ai pas eu le courage de me remettre au travail, je suis resté allongé sur mon lit; c’est alors que n’étant pas occupé je me suis mis à penser de choses et d’autres. Comme la solitude porte à l’imagination! Mon esprit pendant au moins deux heures a médité mille projets, je me suis plu à songer à l’avenir et à former des châteaux en Espagne. Je me suis aussi rappelé tous mes souvenirs du passé. Quelle joie on éprouve à repasser dans sa mémoire tous les doux moments qui ont frappés votre esprit, malgré les regrets que souvent on ressent. C’est bien une douce consolation de voir que dans la vie on a rencontré quelques heures de joie et de bonheur. Il semble en sortant de cette rêverie qu’on est plus content, le temps a passé sans qu’on s’en soit aperçu, et le coeur n’a conservé que d’heureuses impressions. En arrivant au bureau Papa m’a apporté une lettre d’Alfred Lamusse. Je n’ai rien pris aujourd’hui, ni à déjeuner, ni à dîner, excepté deux bonnes tasses de café. Je ne me suis senti aucun appétit. Il a fait toute la journée et il fait encore un véritable temps de coup de vent, toutes les portes et les fenêtres sont barricadées, ces demoiselles dorment, et sauf le vent violent qui fait mugir les feuilles et les branches, le plus grand silence règne ici. Seul je suis élevé et j’ai encore à travailler pour monsieur Couder. Pourquoi perdre son temps dans un sommeil abrutissant, je ne dors que juste ce qu’il faut pour me reposer et j’emploie mieux le reste de mon temps. Hélas! on n’en a jamais trop!

 

 

 

12 Février / 54

Dimanche

 

Curieux temps qu’il fait depuis quelques jours! Après une nuit de coup de vent (bonne bourrasque), de pluie, de rafales à déraciner les jeunes arbres, de brise à renverser tous les fruits, le soleil s’est levé ce matin radieux et chaud comme s’il ne se doutait aucunement du changement qui s’était opéré la veille dans l’atmosphère; le vent a cessé subitement de souffler et si ce n’était les branches cassées, les feuilles qui couvraient la terre, les magnifiques fruits que la brise inhumaine n’avait pas respecté, aucun bon dormeur ne se serait jamais douté qu’il eut un tel temps dans la nuit. Nous avons pris notre leçon de musique comme à l’ordinaire. George est venu avec monsieur Fournera, plus tard sont arrivés Alfred et Félix. Après déjeuner Félix nous a fait la lecture de quelques journaux qu’il avait portés et qui contenaient de très jolis feuilletons. Rivalz est venu de bonne heure et a assisté aujourd’hui à la lecture, nous avons pris après une excellente limonade faite avec des limons du Grand-Port, je les fais durer, j’espère. Nous avons ensuite causé, ri, promené. Jules et Félix nous ont visité vers cinq heures ou cinq heures et demi. C’est après dîner que nous nous en sommes donné, je ne puis pas croire encore qu’entre nous mêmes, nous ayons joué aux jeux Innocents, c’est la première fois que cela nous arrive. La soirée était magnifique, un clair de lune superbe qui contrastait avec le temps de la veille, nous nous sommes tous rendus sur la terrasse et là successivement nous avons joué au couc, à la ronde, à la critique, au colin maillard et pour couronner l’oeuvre au furon. C’est bon de temps en temps d’oublier sa dignité pour rire au milieu de tous ces petits jeux (bêtes). Ces messieurs nous ont quitté à onze heures, nous les avons conduits jusqu’au milieu de lac plaine. George est resté et avant de nous coucher j’ai chargé mon gazigène et nous nous sommes entourés de trois ou quatre verres de limonade gazeuse, de ma fabrique, s’il vous plaît, Edmond! bien entendu avec les limons du Grand-Port: je les ai ménagés avec avarice. Jamais je n’en avais vu de plus beaux.

 

 

 

13 Février / 54

LUNDI

 

George m’a quitté ce matin de très bonne heure. Ma leçon avec monsieur Couder a eu lieu comme à l’ordinaire. La journée s’est passée assez chaudement sous tous les rapports; j’ai été voir Volcy au bureau de mon père. Avant de quitter le bureau cet après-midi j’ai mis un peu d’ordre dans les livres de droit, je me suis aperçu qu’il manquait plusieurs volumes aux ouvrages qui s’y trouvent. La complaisance a un bien mauvais côté: qui prête ne possède pas. En arrivant aux Cassis j’ai rencontré la fille Adam qui y était déjà depuis quelques temps, les demoiselles Adam nous ont raconté toutes leurs prouesses pendant la quinzaine de vacances qu’elles ont passée à la Savane, les aventures se succédaient avec une vitesse ébouriffante et suffisante pour rompre toutes les parois de la case phrénologique que contient la mémoire. Elles traitaient chacune un sujet et toutes voulaient parler ensemble, tout cela faisait un embrouillamini auquel je n’ai rien compris quoique je fusse tout oreilles. Elles sont parties après six heures. J’ai été bien vexé en arrivant d’avoir oublié mes clefs au bureau; j’ai été obligé d’attendre le lendemain matin pour ouvrir mon armoire et mes innombrables tiroirs. Oh!! J’ai été réellement malheureux.

 

 

 

14 Février / 54

MARDI

 

Je me suis réveillé ce matin aimable comme un bon frère (que je suis), j’ai été conduire mes soeurs au bain, elles avaient arrangé hier une partie avec  les demoiselles Adam et  devaient aller les rejoindre au bord de la mer pour prendre une leçon de natation avec  leurs amies qui nagent comme de véritables poissons. A mon retour j’ai écrit un petit billet à monsieur Fournera pour lui dire de porter un violon car un des miens est maintenant hors de service, ces dernières pluies l’ont mis hors de guerre; je vais être obligé de l’expédier pour France car on ne pourra jamais le réparer convenablement à Maurice. Pauvre petit pays! Je ne lui fais pas honneur. J’ai commencé le métier de saute ruisseau. J’ai été trois ou quatre fois à la Cour, en chambre, j’ai entendu plaider pour la première fois. George Ledéant est entré aujourd’hui au bureau, nous voilà maintenant cinq clercs, ce n’est pas trop pour toute la besogne que nous avons. Pour ma part, j’ai travaillé aujourd’hui jusqu’à cinq heures et demie. Félix est venu me voir dans la journée pour me demander de lui prêter l’Uranigraphie de Francoeur. Il s’est acheté à la vente de monsieur Canot un magnifique télescope, il en est tout enthousiasmé. Papa a été voir monsieur Canot pour lui demander de prendre mon violon avec lui, mais il ne l’a pas vu, c’est une occasion manquée car il part aujourd’hui ainsi que la famille de John Rouillard; John Rouillard fils part aux frais du gouvernement, il a remporté le prix de Supériorité au Collège Royal. Mort du docteur Jones d’une inflammation des intestins. Robert a déjeuné aujourd’hui avec nous au bureau.

 

 

 

15 Février / 54

MERCREDI

 

J’ai eu de la chance; monsieur Canot ne part que demain jeudi, il a bien voulu aujourd’hui se charger de mon violon; je l’ai emballé de mon mieux dans du coton et ai été moi-même le porter à bord du Joachim accompagné de Félix. Nous avons vu le capitaine qui s’appelle monsieur Delomme, il  a été très gracieux envers nous. Il nous a fait visiter sa cabine, tout le navire et nous a offert un verre de bière. Je lui ai donné place dans mon bateau pour venir à terre. N’ayant  pas rencontré monsieur Canot sur le Joachim j’ai remis vingt cinq dollars en or à Félix avec une lettre pour monsieur Canot ainsi qu’une autre pour monsieur Gaud, luthier du Conservatoire à Paris. J’espère qu’il réparera  bien mon Amatti et que je l’aurai d’ici la fin de l’année. Vitry est venu me voir dans la journée  pour me remettre une lettre et des limons du Grand-Port à l’adresse d’Elise. J’ai été cet après-midi prendre un bain de mer, il y avait bien longtemps que je ne m’étais baigné à l’eau salée. J’ai rencontré Ralph à la Tour, il y a un an et plus qu’il n’est venu à la maison, il est vrai qu’il a été occupé à faire un sauvetage à la Baie du Tombeau pour la maison Blyth. Mort de madame d’Epinay après une longue maladie (hier). Ces demoiselles  ont passé aujourd’hui toute la journée chez madame Bourdin en ville. Nous avons reçu la visite de l’abbé Hogan.

 

 

 

16 Février / 54

JEUDI

 

J’étais occupé ce matin à travailler lorsqu’une détonation absolument comme celle d’un pistolet m’a saisi subitement, ma première pensée, comme le coup venait de ma fenêtre qui donne du côté de monsieur Randall, a été de croire que c’était lui qui avait mal dirigé un des coups de pistolet qu’il  a l’habitude de tirer tous les matins; ce n’était aucunement cela, c’était mon gazomètre que j’avais ou trop chargé ou laissé trop longtemps plein, il a éclaté, le rotin qui entourait le verre s’est rompu, les morceaux de verre ont sauté partout dans ma chambre, et même brisé une de mes vitres. C’est extraordinaire ce qu’une petite machine comme celle-là a fait du bruit; Enfin je me console en pensant que comme j’étais très près un  morceau de verre aurait pu m’éborgner, me couper le nez ou m’enlever une oreille. J’ai été à dix heures à la Cour entendre plaider l’affaire de Douland et Jeffries (calomnie, diffamation sur le journal le Reporter dont Jeffries est le rédacteur) à propos d’un piano qui se trouvait sur un des paquebots et qui n’a pu être débarqué à cause du prompt départ du “steamer”. J’y suis resté jusqu’à midi et voyant qu’on discutait encore sur le jury et les jurés j’ai déserté le tribunal; la prononciation de monsieur Rencous(?) qui siégeait m’a bien fait rire, il prononce l’anglais absolument comme le français. Monsieur Fontenay qui a fait aujourd’hui un règlement de trois ou quatre mille piastres au bureau nous a fait la galanterie de nous payer à “tiffine”. Toutes ces demoiselles, Caroline, Grand’maman, Papa dînent en ville chez Alfred, nous étions que cinq à table sur quatorze d’ordinaire, cela n’a pas rendu triste notre petit comité, nous sommes resté très longtemps à table à causer. Il est neuf heures et demie et notre monde n’est pas de retour, ils doivent attendre le clair de lune pour revenir tous à pied.

 

 

 

17 Février / 54

VENDREDI

 

Ces demoiselles sont arrivées hier soir à onze heures et demie après avoir été promener au Champ de Mars au clair de lune; Grand’maman est étonnante, à son âge elle a marché de chez Alfred au tombeau Malartic et du tombeau aux Cassis, Félix et Papa étaient leurs cavaliers. Papa est parti ce matin pour Flacq, il y est allé faire un arbitrage chez monsieur Dupin. J’étais chef de bureau pendant l’absence de Papa. Papa m’a laissé des sommes à toucher, des bons à retirer, de l’argent à donner à monsieur Slade; et je suis chargé de payer les enregistrements, le greffe, etc. En un mot je suis caissier par intérim. J’ai pris le soir un excellent bain, je suis revenu ensuite en faisant le grand tour, j’avais porté un petit Vade-mecum et j’ai déclamé l’Art Poétique de Boileau en me promenant le long du rivage. Les plaines qui se trouvent près de la mer du côté de la Tour sont magnifiques dans ce moment ci, une verdure ravissante, les lauriers, les cassis, l’herbe, tout est verdoyant; j’étais tempté en voyant ces belles pelouses, de me rouler dans le gazon, il était trop tard, ce sera pour mon retour du prochain bain. Ces demoiselles ont reçu aujourd’hui en présent de Félix un magnifique album d’Arnaud couvert de velours cramoisi, les romances de cette année-ci paraissent très jolies. Le courrier du Grand-Port a apporté aujourd’hui un panier de limons et une lettre pour Elise de la part de Lydie, en me disant que Lydie n’était pas contente d’Elise, il parait que depuis trois semaines les lettres ne lui sont pas parvenues.

 

 

 

18 Février / 54

SAMEDI

 

Monsieur Slade m’a présenté ce matin à monsieur Prosper d’Epinay, le Procureur Général, on le dit un homme rempli de talents; il le porte bien sur sa figure, c’est un homme âgé, une tête toute blanchie par les années, une figure maigre et osseuse, des yeux fatigués. Il m’a souhaité de rencontre, lorsque je serai avoué, un tribunal mieux dirigé, une procédure meilleure et surtout des juges plus approfondis que messieurs R… et C… sur la langue et les lois anglaises. Il me disait qu’il était plus que jamais dégoûté de notre Institution Judiciaire en voyant plaider cette affaire de Donsland et Jeffreys. Il a été en un mot très aimable. J’ai été voir Volcy et lui porter une lettre d’Elise à Laurentia, nous avons causé un instant. Dans l’après-midi Aristide et Frédéric nous ont régalé d’un verre de bière. Papa est arrivé à trois heures et demie de Flacq. A mon arrivée aux Cassis j’ai passé un bon quart d’heure à lui rapporter tout ce qui s’est passé au bureau depuis deux jours. On a tiré aujourd’hui la loterie du fameux piano mécanique de monsieur Dardenne, c’est Arthur Lucas qui l’a gagné. Il ne s’est rien passé aujourd’hui d’extraordinaire.

 

 

 

19 Février / 54

DIMANCHE

 

La matinée du dimanche a été la même que toujours, c’est-à-dire, messe à la Chapelle suivie de la leçon de musique. Nos habitués, Rivalz et  madame Fibich ont déjeuné avec nous; Nous sommes sortis de table à deux heures moins un quart. Ce n’est plus un déjeuner que nous faisons le dimanche mais un véritable “tiffine”! Une demie heure après le déjeuner on est monté au salon et la musique a commencé, un véritable concert. Madame Fibich avec beaucoup de complaisance a ouvert la séance, elle a joué un très joli solo sur le piano, puis monsieur Fournera et elle ont déchiffré un duo d’Anna  Bolegna, charmant, ensuite ces demoiselles et Félix ont tour à tour chanté, le petit opéra de Frère et Soeur, le duo de Barbe Bleu, les Romances du nouvel album d’Arnaud et encore quelques autres morceaux, madame Fibich a tenu le piano tout le temps; moi jusqu’à présent je cache mon jeu et ma voix. Après avoir causé et promené un peu madame Fibich est partie ainsi que ces messieurs, Rivalz allait faire un dernier dîner avec sa soeur (demoiselle); Félix seul est resté, nous avons visité un Jardin Chinois et de là nous avons été nous allonger dans l’herbe verte et fraîche de la plaine qui se trouve devant notre emplacement. Après le dîner Félix a chanté tout l’album d’Arnaud, il est réellement très joli. Il vient de s’en aller, il est tard et cependant je ne peux pas aller me coucher sans avoir fait quelques recherches dans l’histoire de Rome pour trouver quelques renseignements dont j’ai besoin pour faire un discours de général romain que je dois porter demain à monsieur Couder. Mes  yeux sont un peu appesantis par le sommeil, mais le devoir et la nécessité sauront me donner assez de courage pour vaincre mon envie de dormir. Oui, secouons nous un peu.  Voilà qui est fait. Viens ma chère Histoire Romaine, toi qui m’a valu tant d’arrêts au collège.

 

 

 

20 Février / 54

LUNDI

 

J’annonce à mon journal un couple de plus dans le monde, Lise Chevreau et Loïs Raoul se sont mariés ce matin à neuf heures, on a dit une messe pour leur bonheur que je crois sera toujours réel, car depuis bien longtemps ils s’aiment; Loïs est un jeune fort bien élevé, ayant même une jolie situation, il possède un intérêt dans l’étude de Jules et je ne doute pas qu’il rendre ma cousine heureuse et qu’il fasse son chemin dans la vie. Il n’y a eu aucunes noces; je trouve que c’est un tort, car c’est une occasion qui ne s’offre qu’une fois et on doit au moins ce jour-là réunir ses parents, ses principaux amis à un  petit repas. C’est d’ailleurs une coutume à Maurice et quand on fait tant que de déranger des gens de la campagne pour assister au mariage de quelqu’un on ne doit pas le renvoyer sans aussi lui donner à déjeuner; du reste la cérémonie religieuse, dit-on s’est fort bien passée. Moi je n’y ai pas assisté, ils pouvaient fort bien se marier sans moi et pendant les temps qu’ils se juraient naturellement fidélité à genoux devant l’autel, de mon côté dans une petite chambre j’analysais des discours latin et faisais de l’Histoire Révolutionnaire. Je n’ai pas jugé convenable de sacrifier une bonne leçon pour aller par curiosité voir deux époux se rendre à l’autel. Qu’ils soient heureux, voilà mon voeux pour eux,, ils ne peuvent s’en plaindre , je ne peux non plus leur faire un plus beau souhait. Papa en revenant du mariage a emmené Laurencine Trublet avec lui, elle a fait chanter ces demoiselles toute la journée, ça a été une fameuse leçon pour mes soeurs; cela a fait que Papa a complètement “capé” le bureau aujourd’hui. J’ai reçu par la poste une lettre charmante d’Alfred Lamusse, je lui ai répondu très longuement, et lui ai rappelé mille petites anecdotes. J’ai été seul à travailler au bureau ce soir jusqu’à cinq heures. William a dîné avec nous. Duel entre Ch. d’Epinay et Joson Couve pour affaire de sucre, après dix minutes les deux ont cessé, personne n’ayant été blessé.

 

 

 

21 Février / 54

MARDI

 

HOMMAGE

 

La journée s’est passée aujourd’hui sans rien d’extraordinaire, j’ai causé pendant un bon quart d’heure avec Théodore Sauzier qui est venu au bureau; j’ai pris leçons de  musique et d’armes, j’ai travaillé comme à l’ordinaire. Les abbés  Beau et  Commerford ont déjeuné ici aujourd’hui ainsi que Félix. Nous avons eu un fort grain de deux heures à trois heures, Alice n’a pu en raison de cela aller prendre sa leçon avec madame Sistron(?).

 

 

 

22 Février / 54

MERCREDI

 

Je me suis rendu ce matin de très bonne heure au bureau, j’avais à travailler là. Monsieur Bouvet a déjeuné avec nous au bureau, il a causé pendant tout le temps d’un procès qu’il va intenter à l’administrateur de la propriété “Argie” pour des cannes qu’elle n’a pu passer à l’usine. J’ai passé une bonne partie de la journée à étudier le Code Civil, ce n’est pas des plus amusant je l’avoue, j’ai aussi lu un petit feuilleton reproduit par le Commercial Gazette intitulé le Premier Tableau de Corrège, c’est fort  gentil. Dans l’après-midi j’ai beaucoup copié, et j’ai été à cinq heures porter à monsieur Campbell un Etat de Frais qu’il doit venir payer au cabinet demain; comme je m’en revenais au bureau j’ai rencontré Duplessis; sa tournure m’a bien fait rire; il avait un pantalon collant, un chapeau à bord tout à fait plat, de frac blanc, taillé en forme de queue de bengali et cavalièrement croisé sur la poitrine, il roulait en marchant comme un gros baril; il m’a fait rire, j’ai causé un peu avec lui, il m’a donné des nouvelles du Grand-Port. Monsieur Bouvet nous a payé du madère, ce n’est pas mal de lui! Nous sommes arrivés aux Cassis à six heures du  soir, c’est bien désagréable pour nous de nous en retourner avec le soleil en face. Il a fait si chaud dans la journée que j’ai changé mon bureau de place, j’ai quitté un coin pour me mettre  au milieu de ma chambre, l’air circule ainsi autour de moi et il fait plus frais, c’est mieux sous tous les rapports parce que je suis plus près des autres clercs et au milieu des  livres et des dossiers qui sont sur les tablettes.

 

 

 

23 Février / 54

JEUDI

 

N.B. écr. à B M.

Bouvet a encore déjeuné au bureau aujourd’hui, il a promis à Papa un beau cheval de deux cent cinquante livres s’il gagnait son procès. Après le déjeuner j’ai été avec Lamour chez Margéot toucher un mandat de monsieur Martin, il n’y a rien eu d’extraordinaire au bureau. Dans l’après-midi j’ai pris une excellente leçon d’armes, je suis ensuite venu ici à pied, en arrivant j’ai pris un bouillon, je me suis mis à mon aise et un livre à la main je me suis allongé sur mon lit pour lire, j’étais très fatigué et n’ai pas tardé à faire un petit somme qui a duré une  demie heure au moins. Nous avons dîné assez tard, la conversation pendant le repas a roulé sur le mariage de Loïs, sur ses amours de onze ans comme le disaient les uns, sur les parties que Lise Chevreau a refusé, enfin on a bâti un roman là-dessus, si bien que j’ai conclu que son mariage avait été ordinaire. Après dîner j’ai fait la lecture à Elise d’un feuilleton du Courrier de l’Europe intitulé le Premier Tableau du Corrège, c’est très joli et très bien écrit. Mort du bonhomme Chanhuet(?).

 

 

 

24 Février / 54

VENDREDI

 

Alice joue dans le moment Indiana; quelle ravissante valse! Je ne puis commencer, je m’arrête pour l’écouter; elle vient de faire un passage si triste que deux larmes se sont échappées de mes yeux, j’adore cet air là; elle le comprend très bien, et connaît les nuances qu’il y faut  observer; on a tort d’appeler cela une valse, c’est une mélodie charmante, trop belle pour jamais faire danser; je ne puis pas me fatiguer d’entendre cet air. J’ai fait dans la journée un travail qui m’a fortement occupé pendant trois heures, c’est un relevé des “fees” de la Vice-Amirauté pendant l’année 1853, il m’a fallu chercher dans les livres de caisse du bureau et faire un dépouillement qui n’était pas amusant, et encore par là-dessus des additions monstrueuses capables de rendre fou. On vient de me porter une tasse de thé. C’est une habitude de ces dames de ne jamais aller se coucher sans en prendre; j’en profite naturellement et en prends tous les soirs, mais ordinairement avec  des citrons et des limons, ça fait un bon somnifère. J’ai à copier ce soir toute ma partie dans le morceau “Napoléon” que nous chantons, mes trois soeurs et moi, c’est un quatuor d’Adam. Le courrier du Grand-Port est venu ce matin me porter une lettre et une corbeille de fruits pour Elise; il m’a fait rire en le voyant. C’est lui qui pendant que j’étais chez Maître Cox me portait mon bain le matin lorsque j’étais tellement fatigué par les veillées et les danses de tous les soirs, il arrangeait aussi le pavillon dans lequel George et moi, nous passions quelques heures seulement à nous reposer.

 

 

 

25 Février / 54

SAMEDI

 

Que le temps est court! Depuis six heures ce matin je travaille et cependant je regrette de n’avoir fait plus, je voudrais pouvoir faire et entreprendre mille choses; rien ne me parait impossible maintenant et je me sentirai le courage de tout accomplir bien souvent je me propose un projet, je me forme un plan mais toujours le temps vient y mettre obstacle et me force toujours à remettre; je voudrais faire tout à la fois, mais impossible. Depuis ma sortie du collège j’aspire après un dimanche passé dans l’isolement mais avec une si nombreuse famille, avec les personnes que nous avons l’habitude de recevoir le dimanche, comment me retirer et laisser seuls tous les autres étrangers? Cela paraîtrait de l’indifférence et du dégoût pour la société; comme je serais heureux cependant de posséder une journée pour lire, écrire, étudier, fouiller dans mes papiers et mes livres tout seul dans ma chambre; c’est si bon d’être débarrassé pendant une journée entière du brouhaha de la ville, des tracas du bureau, eh bien non. Mes dimanches s’écoulent au milieu des leçons de musique, d’un déjeuner et d’un dîner imperturbables, de longues heures de salon, de conversations sur les assommantes nouvelles du jour;  Ah! dimanche que je désire, quand viendras-tu? Je voudrais demain matin aller prendre un bain à la mer mais la messe à la chapelle m’en empêche, j’ai de l’ouvrage pour monsieur Couder mais  la matinée se passera en leçons de monsieur Fournera et la journée jusqu’à onze heures du soir. Enfin, patience, un jour je verrai toute ma manière de voir changée et je pourrais agir plus librement et écouter entièrement  mes désirs de repos et de solitude. J’ai fait connaissance aujourd’hui avec le bureau du “Master” (Bury), j’y ai été deux fois chercher un ordre de vente du “mobilier” de K/Verne. J’ai commencé l’assaut à la salle de monsieur Digard, je vais devenir un maître tireur d’armes; j’y ai rencontré un nommé Descamp(?) que j’avais connu chez monsieur Raynaud étant tout jeune. Le “Mauritius Reporter” d’aujourd’hui crie beaucoup après la partialité qu’a montré monsieur Bencous dans l’affaire Donsland et Jeffreys, aussi contre d’Epinay qui pour la première fois depuis vingt ans a dérogé à son emploi de Procureur Général pour plaider les intérêts privés d’un individu, il accuse à juste titre la Cour de grandes injustices et de beaucoup de partialité. Arrivée du “Glaneur” qui parti le premier février de Bourbon a mis vingt quatre jours pour se rendre ici, il parait qu’il a éprouvé un temps abominable en mer. Mort de Jean Malandré, un ancien employé ébéniste très dévoué à la famille, et qui, a été élevé chez ma grand’maman même. Je suis fatigué, je vais me coucher de bonne heure.

 

 


26 Février / 54

DIMANCHE

 

La journée a commencé tristement pour moi, je me suis réveillé indisposé, si bien que je n’ai pas été à la messe, je suis resté couché jusqu’à neuf heures; me sentant  alors mieux je me suis habillé et me suis préparé à prendre ma leçon de violon. J’étais à peine rendu sous la varangue que George CC. est arrivé et un instant après monsieur Maingard qui est venu probablement parler d’affaires à Papa, ils ont été se promener ensemble et nous sommes entrés. Quelques minutes ensuite monsieur Fournera et Volcy sont venus nous surprendre sans que nous ayons même entendu le bruit de la voiture, les deux leçons ont été comme à l’ordinaire, si ce n’est qu’Alice a fait un peu  la tête avec son pauvre vieux (monsieur Fournera). L’après-midi a été mauvais sous le rapport du temps, une très forte brise accompagnée de pluie. Après le déjeuner Félix nous a lu une Etude des Moeurs fort bien écrite. Cela a beaucoup fait rire ces  demoiselles; il a aussi porté son microscope, nous nous sommes amusés à considérer mille insectes magnifiés, des gouttes d’eau, des cheveux etc. Monsieur Couder a dîné avec nous. Après dîner on a chanté, Félix a enlevé quatre Romances d’Arnaud, Claire a été aimable tout à fait, elle a joué cinq ou six petits airs sans se faire prier, c’est déjà un grand mérite.

 

 

 

27 Février / 54

LUNDI

 

A mon arrivée du bureau ce soir Maman m’a expliqué le but de la visite que monsieur Maingard a fait hier à Papa, il était chargé d’une importante mission dont je ne connais pas le résultat! Papa n’est arrivé qu’à deux heures au bureau, une grande affaire l’a retenu ici. J’ai travaillé toute la journée comme un véritable forçat, je suis arrivée ici à six heures et quart et y ai rencontré Jules qui a dîné avec nous, je ne suis pas disposé ce soir à détailler ma journée. J’ai l’esprit préoccupé.

 

 

 

28 Février / 54

MARDI GRAS

 

J’ai fait aujourd’hui mon premier acte de procédure, j’ai débuté par un notice, ce qui est assez curieux c’est que je l’ai fait du premier coup sur papier timbré et presque sans faute. Pas mal, hein! du coup j’ai trois dossiers qui m’ont été confiés, quelle belle récompense! J’aime beaucoup ma situation et si je suis bien secondé, je crois que  je parviendrai; je veux y mettre de l’ardeur afin de me faire une situation de bonne heure, et non commencer comme beaucoup leur carrière à vingt cinq ans après  avoir dissipé leurs plus belles années. Aristide, Frédéric et Emile sont curieux dans le moment, ils ont chacun un beau chapeau gris de la même forme et provenant de la même fabrique, ils se sont donné le mot et c’est drôle de les voir sortir tous les trois ensemble avec leur tête grise. Le temps a été très mauvais, vent et pluie toute la journée.


1er Mars / 54

MERCREDI

 

Comme j’écris aujourd’hui samedi, et que tous ces jours derniers je n’ai pu le faire j’inscrirai seulement ce que je me rappellerai; sans aucun détail. Evenor a dîné avec moi et a même couché ici, nous avons causé un peu de mes anciennes études à Sainte Marie, de mes leçons avec monsieur Couder maintenant etc. Elise a été au couvent pour y rester deux jours, dans l’intention de prendre conseil des soeurs sur son mariage, car enfin venons à un but sur cette affaire importante de dimanche, le lundi Rivalz a écrit lui-même à Papa, et, sur sa permission, à Elise, on a demandé quelque temps de réflexion.

 

 

 

2 Mars / 54

JEUDI

 

Je suis parti du port à quatre heures avec monsieur et madame Fibich pour Saint Antoine, Edmond célébrait son anniversaire; j’ai été très surpris en arrivant de voir devant la maison un bassin et un magnifique jet d’eau; grâce à un moulin à vent et au labeur de monsieur Corby il est maintenant à même d’avoir de l’eau partout, dans son parterre, son potager, sa cuisine, son camp; cela est extraordinaire pour le Mapou. Il a donné un très beau repas, auquel assistaient la plus grande partie des habitants du quartier et plusieurs personnes du port; entre autres monsieur Courson et monsieur Jeffreys, mon oncle avait invité ce dernier pour l’encourager dans sa conduite libérale et indépendante de journaliste. C’est un homme très intelligent qui vient de publier quelques articles excellents contre la Cour, les juges et leur partialité dans les affaires Donsland v/s Jeffreys, aussi contre monsieur p; d’Epinay. Les “Speeches’ ont été bon train et ce monsieur Jeffreys en a fait un très bon en anglais, tout à fait politique. On a joué beaucoup après dîner, mais seulement du piano, trop de ce seul instrument finit par ennuyer et endormir, il est assez monotone déjà.

 

 

 

3 Mars / 54

VENDREDI

 

Je suis arrivé à huit heures moins un quart, et après avoir un peu travaillé pour monsieur Couder j’ai été prendre ma leçon sans m’occuper de la fatigue que j’éprouvais. Elise est arrivée dans l’après-midi du couvent et a écrit à Rivalz de venir recevoir samedi matin sa sentence de vie et de mort, nous allons voir ce qu’elle va répondre. Je me suis couché de fort bonne humeur, ayant dormi fort tard la nuit d’avant, et étant fort fatigué de mon voyage du Mapou.

 

 

 


4 Mars / 54

SAMEDI

 

Ce matin Elise et ces demoiselles étaient réveillées avant moi pour arranger le salon et se préparer à recevoir Rivalz; il est arrivé à sept heures et demie et a été accueilli par le mot de fiancé; dépeindre sa joie me serait impossible, il faut soi-même passer par ces émotions et en avoir aussi une idée parfaite pour savoir tout ce que l’âme, le coeur et l’esprit sentent en ce moment solennelle, le plus beau peut-être de la vie, celui qui décide du bonheur de deux individus, qui comble les souhaits de l’amour; enfin un jour viendra peut-être où je connaîtrai cette joie que je ne suis pas à même encore de comprendre, le temps n’en est pas encore venu, que jusque là l’étude, le travail et une autre chose encore m’occupe (un avenir)! Rivalz a passé la journée ici et a dîné même, je viens de le quitter et de le mettre à la porte il n’y a pas une demie heure; sa mère et sa grand’mère sont venues se réjouir du mariage. Qu’ils soient heureux! C’est mon seul voeu!

 

 

 

5 Mars / 54

DIMANCHE

 

Après la messe Papa et Maman ainsi que mes soeurs sont allés déjeuner et passer la journée chez ma tante Mayer, c’était la fête de la petite Mathilde ou plutôt, je crois son anniversaire; je n’ai pu y aller, ma leçon de musique a duré jusqu’à midi et dans la journée nous avons eu des visites qui m’ont empêché d’aller rejoindre les autres au Champ Delort. Pendant toute la journée la conversation n’a roulé que sur le mariage d’Elise. Nous avons appris ce matin un événement bien triste arrivé à madame Rd. Ducray, notre voisine; elle vient de recevoir la nouvelle de la mort de son fils Rosemond, il parait que la pension des jésuites chez lesquelles il était, allait à trois milles du collège faire une partie, le  petit garçon pendant la promenade, en voulant se pencher au haut d’un précipice pour cueillir des piments a manqué l’équilibre ou a fait un faut mouvement et s’est jeté involontairement dans un profond précipice, arrivé au fond de l’abîme il était déjà mort presque, on l’a relevé ayant perdu connaissance; malgré cela il a vécu dix heures avec la tête massacrée et les membres tout mutilés. C’est un coup bien dur pour monsieur et madame Ducray.

 

 

 

6 Mars / 54

LUNDI

 

J’ai fait aujourd’hui un cahier des charges, rédigé entièrement par moi, la procédure commence à se faire jour et à se caser dans ma cervelle. On a enterré aujourd’hui aux Plaines Wilhems, Charles Saint Félix qui a enfin succombé à plusieurs maladie, il était attaqué de la poitrine; le bonhomme Finiss aussi est parti pour le grand voyage. A mon arrivée cet après-midi aux Cassis j’y ai rencontré Oscar Ch. et Maurice Maingard, ils sont venus faire compliment de condoléances à Elise, ils étaient tout à fait sur le grand genre, les mains bien serrées en gants juvin glacés et venus dans une belle voiture de louage. Plus tard sont arrivés Loïs et Lise accompagnés de Rivalz qui est resté à dîner avec sa fiancée, il lui a porté une très belle bague montée de trois beaux diamants.

 

 

 

7 Mars / 54

MARDI

 

Félix est venu me voir à quatre heures et m’a proposé d’aller au concert avec lui, j’ai accepté et il m’a donné une carte. Je suis venu m’habiller à la hâte ici et suis retourné en ville; Félix m’avait invité à dîner chez lui avec Alfred; il nous a donné un très joli repas, offert avec ce coeur excellent et cette joyeuse bonté qui le caractérisent, nous avons même bu du champagne; après le dîner nous nous sommes tous les deux rendus au théâtre, laissant Alfred qui allait s’habiller et endosser  l’habit. Le concert des italiens a été endormant au possible, de vrais musiciens de carrefour, de mauvais saltimbanques qui ne sont bons qu’à faire danser; ils ont joué une polka et une mauvaise valse connues ici depuis des années, une voix de ténor affreuse, un flûtiste détestable, et tout cela a été annoncé sous les dehors les plus temptants, élèves des premières écoles en Italie, titre de “Il Signor”; la troupe philharmonique, comme elle s’intitule se compose de six minables musiciens; ils ont annoncé un nouveau concert mais j’aime à penser qu’ils changeront d’idée en s’apercevant du désappointement qui était peint sur le visage de tous les assistants.

 

 

 

8 Mars / 54

MERCREDI

 

Rien d’extraordinaire.

 

 

 

9 Mars / 54

JEUDI

 

Nous devions aujourd’hui faire une partie de pêche, mais lac pluie et l’humidité nous en a empêché, ça n’aurait plus été une partie de plaisir; la soirée cependant a été magnifique, nous en avons profité pour faire une bonne promenade, Rivalz et Félix étaient avec nous, j’ai causé pendant tout le temps avec Grand’maman, nous avons traité mille sujets.

 

 

 


10 Mars / 54

VENDREDI

 

Rivalz m’a écrit cet après-midi pour m’inviter à dîner chez lui, je me suis rendu malgré la pluie au Champ de Lort chez ma tante Elvina, c’est la première fois que cela m’arrive de dîner chez elle, aussi j’ai tenu à ne pas manquer; ma tante a été très aimable, ainsi que Tantine Chevreau qui a dîné avec nous. Après avoir causé un peu Rivalz est venu m’accompagner et passer le reste de la soirée ici. Maman a été aux Pamplemousses annoncer le mariage d’Elise aux dames Bestel.

 

 

 

11 Mars / 54

DIMANCHE

 

Ces jours se sont bien passés, je n’ai pas eu le temps d’écrire; la malle est arrivée samedi portant des nouvelles qui annoncent que la guerre est imminente entre la Russie et la Turquie. Dimanche monsieur Couder est venu donner sa leçon à Alice et Claire.

 

 

 

13 Mars / 54

LUNDI

 

J’ai visité cet après-midi l’abattoir, (magnifique installation non achevée encore), Papa avait un acte à faire signer du côté du        Slip(?).

 

 

 

14 Mars / 54

MARDI

 

La journée a été bonne sous le rapport du travail; j’ai pu voler un instant pour écrire à George et lui faire des reproches, depuis trois semaines il n’est pas venu nous voir. J’ai pris une très bonne leçon d’armes, Adrien Piston a recommencé aujourd’hui ses leçons. Félix et Rivalz ont dîné à la maison, nous avions monté une partie de pêche qui a eu lieu; nous sommes partis après dîner, il faisait un clair de lune superbe, Caroline a eu soin de porter au bord de mer, réchauds à charbon et tout le nécessaire pour faire une bouille-à-baisse; comme la marée était très basse, la seine que nous avons potée  n’a pu servir, heureusement qu’il  y a eu un très beau “batatran” qui nous a fait avoir bien assez de poissons, les trouvant tous plus jolis les uns que les autres; après plusieurs coups de pêche nous nous sommes tous réunis en cercle sur la plage avec  le réchaud et le bouillon au milieu, nous avions porté quelques provisions et avons soupé tout en riant et en disant mille farces. Nous sommes retournés ici à minuit et quart et après avoir pris une bonne tasse de thé nous nous sommes séparés, Félix et Rivalz pour gagner la ville et nous autres nos lits.

 


15 Mars / 54

MERCREDI

 

J’ai eu un peu de peine à me réveiller ce matin, j’étais un peu fatigué d’avoir marché dans le sable hier au soir pendant plusieurs heures; j’ai été fort étonné en  me réveillant de voir qu’il était sept heures et  demie. Il y a bien longtemps qu’il ne m’est arrivé de dormir si tard. J’ai ressenti des douleurs par  tout le corps, j’étais lourd, endormi; j’attribue cela à m’être allongé hier au soir sur le sable humide, j’aurais probablement pris froid. Je n’ai pas eu le courage de m’habiller avant neuf heures, aussi j’ai manqué pour la première fois ma leçon de monsieur Couder. Comme c’est vrai ce dicton: “il n’y a pas de roses sans épines”. En effet hier au soir je m’amusais et aujourd’hui j’en ai souffert les  conséquences; je me sert du passé parce que d’avoir marché et transpiré un peu dans la journée m’ont remis presque tout à fait à mon état primitif et ordinaire; cependant ce soir il faudra que je dîne chez ma tante Elvina pour reconduire Elise aux Cassis ce  soir, elle est en ville depuis ce matin, chez sa future belle-mère; comme j’aurais préféré m’en retourner tranquillement avec Papa et passer ma soirée à lire et à travailler! J’aime fort peu sortir, enfin il faut faire la corvée sans murmurer; en bon chevalier je dois être galant, je vais tâcher de trouver ma pénitence douce et faire bonne contenance autant que possible; ce n’est pas là être hypocrite. J’ai travaillé toute la journée pour la Vice-Amirauté, il est cinq heures, j’ai encore  la plume à la main, je vais la quitter pour me rendre au Champ Delort.

 

 

 

16 Mars / 54

JEUDI

 

Avant de commencer à rien écrire ce qui est arrivé aujourd’hui je veux inscrire ce que nous avons fait hier chez ma tante Elvina: d’abord avant de me rendre chez elle j’ai été voir ma tante Chevreau, nous avons causé pendant une bonne heure. J’ai rencontré chez Elvina Th. Sauzier, on dit qu’elle fait la cour à Manon M., c’est peut-être vrai. Nous avons eu un très joli dîner de carême, nous étions sept, en bon nombre. Après le dîner nous avons fait une promenade au Champ Delort, la lune était très belle, et nous avons chanté en coeur plus ou moins mélodieux, l’éternel Au Clair de la Lune etc. Nous sommes retournés aux Cassis à dix heures et demie, avec un peu de fatigue pour le lendemain et pas grand chose de plus. Robert est venu ce soir dîner avec nous, nous sommes partis du bureau tous trois dans la petite voiture de Papa, et nous avons atteint les Cassis sans aucun accident. Après un quart d’heure de causerie mon oncle et moi avons pris un bain délicieux dans la cuve que j’avais pris soin de faire remplir; comme c’est bon, après une journée chaude et accablante, de se jeter dans une eau fraîche et limpide, quelle jouissance. Il a daigné partager ma petite chambre avec moi, je le faisais avec un bonheur indicible, c’est un excellent être, un caractère charmant. Quel dommage que cet homme ait été toujours poursuivi par la fatalité et l’infortune, il a essayé de tout et n’a jamais réussi. Le dernier coup qui vient de le frapper, la mort de ma tante Xaxa (Xaverine) sa femme, l’a rendu tout à fait sombre, triste et misérable. Quel spectacle touchant que de voir ce pauvre père ayant suspendu autour de son cou et assis sur ses genoux trois charmantes petites orphelines dont l’aînée a à peine huit ans! Pauvres petites qui n’ont maintenant pour mère qu’une vieille “nénenne” qui au lit de mort de ma tante lui a promis comme un devoir sacré de surveiller leurs jeunes années. Qui verrait Robert jeter un regard presque mouillé de larmes sur les enfants sans sentir son âme brisée; les larmes m’en viennent aux yeux. Drôle de chose que la vie dans ce monde! Dire que des hommes regorgent de richesses inutiles et superflues en s’entourant de faux plaisirs, lorsque d’autres sont dévorés par les chagrins les plus profonds. Ah! cher oncle, si tu savais que dans le moment quelqu’un pleure ton infortune, bien sûr ton coeur serait soulagé d’une petite partie du fardeau qui t’accable!

 

 

 

17 Mars / 54

VENDREDI

 

J’ai passé une bonne demie heure aujourd’hui au Greffe à copier une formule pour dresser mes “articles of clerkship”; monsieur Slade a eu la bonté de les mettre sur parchemin et demain probablement je vais passer mon engagement. J’ai été aujourd’hui chez monsieur de Baize, le “Proctor” de la Vice-Amirauté. La jeunesse a son bon côté mais aussi son mauvais, monsieur  Slade m’a proposé aujourd’hui de me donner la place d’assistant “Registrar” de la Cour de la Vice-Amirauté, mais il y a une difficulté infranchissable, c’est dommage parce que j’aurais de cette manière obtenu deux places; c’est dommage! nous attendons les années. Toutes ces dames causent dans le salon; Elise et Rivalz plus amoureux que jamais font leurs confidences et rient quelque fois aux éclats; Papa fume sa chiroute; Alice et Claire cherchent à s’initier aux secrets de l’amour; seul dans ma petite chambre j’achève mon journal d’aujourd’hui pour me mettre à lire et à m’instruire; je préfère cela que de tenir salon et de faire l’aimable avec mes soeurs; elles en ont assez de Rivalz; je profite de mon temps.

 

 

 

18 Mars / 54

SAMEDI

 

C’est samedi le 18 Mars qu’a lieu la fête de Saint Joseph, monsieur Fournera porte ce nom et nous avons été heureux nous autres élèves de pouvoir lui prouver notre reconnaissance en lui donnant une petite fête. Nous avons eu recours pour cela aux cotisations, Félix a été chargé de s’occuper de tout; quelques élèves lui ont prêté de l’assistance samedi pendant toute la journée, ont brisé une des cloisons du pavillon de son pauvre vieux pour agrandir son salon, et pour avoir encore de la place on a fait deux tentes très grandes, une devant et l’autre derrière, elles ont été toutes les deux tapissées entièrement de pavillons de toutes les nations qui avaient été empruntés à des navires, toutes les issues, les fenêtres étaient ornées de palmes, de feuillages, de magnifiques bouquets se laissaient admirer sur les tables, les fenêtres, ils ont beaucoup servi à ceux qui comme moi ne fument pas et qui pour ne pas étouffer ont été obligés de flairer de leur nez de temps en temps les beaux dahlias et les belles roses. Nous avons eu une musique magnifique; Félix a d’abord ouvert la fête par un charmant discours plein de coeur, de sentiment et de simplicité, il a été l’interprète des élèves pour faire sentir à monsieur Fournera tout ce que nous avions d’amour et de respect pour lui; il a fait plaisir à tout le monde et spécialement à notre vieux professeur qui en a été ému presqu’aux larmes, il a voulu nous répondre, l’émotion l’empêchait de parler, il nous a remercié avec ce bonheur indicible que doit ressentir un bon professeur qui se sait aimé de tous ses élèves; le “speech” a été suivi de quelques couplets de monsieur Bourbon où tout le monde a fait chorus; ensuite on a joué un magnifique septuor de Beethoven, qui a été suivi de l’Espérance, musique de Rossini, chanté en choeur par seize voix et accompagné de l’orchestre complet, c’était réellement beau! Monsieur Ed. Berger et monsieur Monnero ont aussi parfaitement chanté leur solo, il y a eu quatuors, trios, chansonnettes, romances, enfin de belle musique en tout genre. Il y a eu un charmant buffet qui a duré toute la nuit, des bonbons en masse, des vins de toutes les qualités. Vers une heure et deux heures nous avons soupé. Monsieur Fournera nous a servi lui-même un morceau de gâteau de Saint Joseph, et un verre d’un excellent vin pour boire à notre santé, il nous a donné une poignée de main à chacun en remerciant avec l’effusion de son âme, je n’ai jamais vu un bonhomme heureux comme ça, brave père Fournera; il en pleurait de joie. En effet jamais monsieur n’a été fêté à Maurice comme il  l’a été, j’oserai dire même que peu de particuliers sont aussi considérés et aussi aimés que lui par tout ce qui est musicien; il le mérite bien! C’est l’artiste par excellence; une très bonne éducation, des manières nobles et relevées, une conversation des plus intéressantes, un homme qui a beaucoup voyagé, qui est tout-à-fait désintéressé, et qui adore la musique. Ce qui surtout a fait bien du plaisir à monsieur Fournera c’est que toutes ces dames, même Grand’maman sont venues stationner en voiture vis à vis de chez lui pour entendre la musique, elles sont parties à minuit et demie. Nous avons tous quitté la fête à deux heures et demie du matin, je suis resté en ville et ai couché chez Félix.

 

 

 

19 Mars / 54

DIMANCHE

 

J’ai couché hier au soir chez Félix, tous les deux dans son lit, nous sommes endormis après trois heures et à six nous étions réveillés, nous avons causé pendant longtemps allongés comme deux paresseux; nous avons parlé de mille choses; quel excellent garçon! Plus je vais, plus je me sens de l’amitié pour lui; tandis que j’étais chez lui il a reçu la visite de André Giquel, de Beaulieu, de Rivalz, d’Alfred, nous avons mangé des fruits, bu du lait, du café, du grog avec de la limonade gazeuse. Lui, Alfred, Rivalz et moi sommes venus ensembles aux Cassis; j’ai  rencontré à mon arrivée George C. qui m’attendait depuis quelque temps. Dans l’après-midi Mathilde et ses enfants sont venus presqu’en même temps qu’Henri Adam qui nous a fait ses adieux, il part ces jours-ci pour France. Félix et moi avons été prendre un bain de mer vers quatre heures; à mon retour la première personne que j’ai vue a été George M., il n’est pas resté longtemps, il est parti avec Mathilde. Monsieur Couder a dîné avec nous.

 

 

 

 


20 Mars / 54

LUNDI

 

L’affaire “Trambouse” a passé aujourd’hui devant le tribunal, on n’a pu qu’entendre les dépositions des témoins, elle sera continuée demain.

 

 

 

21 Mars / 54

MARDI

 

Des douze complices “Trambounieux”, un seul, celui qui a dénoncé, a été acquitté, les autres condamnés, quatre à une mort irrévocable, et sept aux travaux forcés. Je  n’ai pas eu le temps d’écouter les plaidoiries, j’ai cependant été deux fois à la Cour, une fois en chambre et une autre fois voir Slade et lui faire signer des pièces qui devaient être déposées à l’Enregistrement. J’ai rencontré aujourd’hui Ralph qui s’est confondu en excuses sur ce qu’il n’était pas encore venu féliciter Elise de son mariage et rendre visite à ces dames; il m’a donné pour raison qu’il y avait si longtemps qu’il n’avait mis les pieds aux Cassis qu’il était lui-même honteux de sa conduite et qu’il craignait de recevoir un accueil froid. J’ai aussi été voir Volcy pour lui demander des nouvelles de sa tante madame Alf. d’Unienville; il parait qu’elle est beaucoup plus souffrante et tout-à-fait condamnée par les médecins.

 

 

 

22 Mars / 54

MERCREDI

 

Il a fait toute la journée le temps le plus affreux et le plus curieux que j’ai encore vu; menaces de coup de vent, forts orages et cinq ou six heures d’obscurité, on ne voyait plus au bureau; Lecudenec, l’huissier, nous a même dit que dans plusieurs bureaux on avait été obligé d’allumer des bougies pour travailler; c’était réellement quelque chose d’extraordinaire; à l’heure qu’il est le calme le plus parfait règne, pas un souffle d’air, et je n’entends au dehors que les cris des grillons et le murmure de quelques moustiques. Je crois qu’il faut attribuer ce changement à l’équinoxe d’hier et à la nouvelle lune d’aujourd’hui. Rivalz est venu voir Papa vers deux heures et en quittant le bureau nous avons causé ensemble un instant, il m’a proposé d’aller faire “tiffine” à l’hôtel d’Europe; en bon vivant je n’ai pas cru bon de refuser une invitation si aimable et nous sommes allés tous les deux bras dessus bras dessous, déguster un morceau de boeuf en beefsteak accompagné de pommes de terre frites et arrosé de madère; c’est bon de se restaurer au milieu d’une journée fatigante de bureau surtout par un temps aussi accablant que celui qu’il a fait. J’ai reçu une charmante lettre d’Alfred L. qui me parle de mille choses et surtout du plaisir qu’il a éprouvé en apprenant le mariage d’Elise. Madame Charles Ducray a mis au monde aujourd’hui une belle petite fille, toute la famille en est transportée de joie et de bonheur, ce brave Charles, le voilà enfin papa après avoir manqué ce rôle deux fois, par suite d’accidents arrivés à sa femme; je lui souhaite un enfant pas trop criard.


23 Mars / 54

JEUDI

 

Toute la jourd’hui il a plu, malgré ce temps alourdissant il a fallu travailler sans avoir de répit. Depuis une semaine je n’ai pas eu le temps de lire un journal, c’est que j’ai le grand avantage d’être le privilégié de Slade et de Papa, cela fait que j’ai du travail de quoi ne pas me plaindre et ne pas rester oisif. Henri Adam est parti aujourd’hui pour France, il va faire un voyage de deux ans. On dit que monsieur Adam en a été très ému, en quittant son fils, il tenait à peine, il ne pouvait pas attraper les barres de l’escalier du navire tant il tremblait et était chagrin.

 

 

 

24 Mars / 54

VENDREDI

 

J’ai beaucoup marché aujourd’hui, j’ai été deux fois au bureau du “Master”, en chambre, à l’Enregistrement, au bureau des Hypothèques etc. Si je continue à travailler comme je le fais, ce que j’espère bien, dans six ans d’ici, mon stage fini, je pourrai immédiatement me faire recevoir avoué. A vingt trois ans, une position! Ce ne sera pas mal. Je ne manque pas de protection certes, et il n’en tient qu’à moi d’arriver là; allons Edmond … J’ai répondu ce matin assez brièvement à George, je lui ai promis de lui écrire plus longuement, je ne veux pas manquer à ma parole et lundi je lui expédierai une épître. J’ai commencé aujourd’hui à donner des leçons d’anglais à Alice et Claire, sans être fort je crois pouvoir leur enseigner les principes; je suis content de cela d’un côté car je serai forcé ainsi de continuer à étudier l’anglais qui maintenant est indispensable à Maurice surtout dans la carrière que je suis, où tout se fait en anglais. Je ne demande seulement que de la docilité de leur part et je crois que nous ferons tous trois quelque chose, nous étudierons ensemble, elles sont assez grandes maintenant pour penser à travailler sérieusement. Ce n’est pas lorsque des demoiselles sont lancées dans le monde et les  plaisirs qu’elles peuvent s’occuper de leur instruction; et malheureusement ce temps là arrive vite pour des demoiselles, à peine ont-elles atteint quinze ou seize ans que les livres classiques sont mis de côté, elles ne rêvent plus que colifichets, falbalas et pompadours; leur grammaire se convertit en quelques romans, leurs narrations en quelques lettres familières, aussi est-ce une chose rare et appréciable qu’une femme de talent, qu’une femme qui a su mépriser les vanités du monde pour s’adonner à des études sérieuses; si vous suiviez mon avis les demoiselles ne se mettraient pas aux plaisirs avant d’avoir acquis vingt ans.

 

Mon cahier est fini, j’aurai continué sur ce chapitre, mais je me vois obligé de cesser malgré moi.

 

 

 

 

 

 

 

J O U R N A L

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Deuxième Partie

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Février – Octobre 1856

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8 Février / 56

VENDREDI

 

Je suis depuis quelques jours logé dans la chambre qu’occupait auparavant Madeleine Furteau, à l’étage de la grande maison. J’ai fait retapisser ma chambre et après avoir couché quelques nuits au milieu d’un pêle-mêle, je suis aujourd’hui presqu’installé. J’ai fait monter ma bibliothèque, j’y ai installé mes ouvrages, j’ai garni mon bureau, et aujourd’hui je me suis acheté une jolie table à toilette chez Mariette (vingt cinq piastres) et d’autres objets de toilettes; j’ai placé mes tableaux, mon fauteuil que m’a légué Caroline et mes paters, mes chaises – il ne me manque plus que mon armoire que je fais revenir à neuf et une petite table ronde pour le milieu de ma chambre; après tout cela j’espère être parfaitement confortable dans mon nouveau logis.

 

On a enterré aujourd’hui à trois heures le pauvre Fuare qui a succombé victime de la variole qui décime la population de Port-Louis dans le moment. Maman elle-même en a été atteinte mais on est heureusement quitte aujourd’hui, elle doit quitter la chambre demain après l’avoir gardé trois semaines et plus. Aussitôt qu’elle a été prise nous avons tous eu la précaution de nous faire revacciner et j’espère que nous serons à l’abri de cet abominable fléau.

 


9 Février / 56

SAMEDI

 

Caroline Levieux a dîné ici aujourd’hui, Jules est venu la conduire et l’a laissé, elle doit passer la journée demain; après dîner nous avons fait une ou deux danses et puis on a chanté.

 

Madame Furteau a reçu cet après midi une triste nouvelle, la mort d’une de ses nièces mademoiselle Florent de la Rivière du Rempart, la soeur de cette demoiselle a succombée il y a huit ou dix jours à la fièvre typhoïde et celle-ci a subi le même sort.

 

Maman est hors de la chambre depuis ce matin, nous avons fêté ce soir avec un verre de Champagne son heureux rétablissement.

 

 

 

10 Février / 56

DIMANCHE

 

J’ai commencé la journée ce matin par ma leçon de musique avec père Fournera, j’ai joué trois duos de piano et violon avec Alice, j’ai chanté un duo du Barbier avec Alice et un autre du Chalet avec Félix, après cela nous avons tous répété pour la première fois une messe que nous devons chanter et exécuter à la Chapelle le jours de Pâques, nous aurons ainsi tout le carême pour l’étudier.

 

Gustave Adam a déjeuné et passé la journée ici, nous nous sommes amusés lui, Rivalz et moi à tirer au blanc avec un fusil “Monte Christo” à Rivalz, nous avons brisé plusieurs bouteilles. Après déjeuner, j’ai installé père Fournera dans ma chambre et il a travaillé au quatuor pour la messe que l’on doit chanter à Pâques, il a presque fini et l’achèvera dimanche prochain. Jules et Valentine sont venus ce soir chercher Caroline. La journée s’est passée assez gaiement. Je vais maintenant me plonger dans Fielding pour me fortifier dans la littérature anglaise.

 

 

 

11 Février / 56

LUNDI

 

La ville a été très préoccupée toute la journée aujourd’hui du départ subit d’Ana Charsis Margéot et le courtier d’Eugène Berguin. Ils se sont tous les deux embarqués pardessus bord samedi après-midi après avoir commis un coup affreux. Margéot gêné dans ses affaires, ne pouvant plus payer, a fait accepter à Berguin des “Dock Warrants” sur les sucres qu’il disait attendre de ses habitants planteurs, ces dock warrants ont été mis en circulation, les sucres ne devaient pas arriver et l’échéance des “warrants” arrivée, Margéot et Berguin ont imaginé de disparaître et de laisser les capitalistes à leur triste et malheureux sort; Margéot ayant pris la précaution de mettre sa part de côté. Chose très curieuse! Samedi vers trois ou quatre heures Rivalz, en sortant du bureau, a rencontré Margéot quittant l’étude de Jules où il venait de signer des actes, Adrien confrère, a-t-il dit à Rivalz, je pars pour me faire négociant. Rivalz, ne comprenant pas la plaisanterie, n’y a attaché aucune importance et n’y a même plus songé et aujourd’hui lundi il n’a pas de surprise en apprenant sur la Place que Margéot et Berguin avaient quitté le pays. La farce de Margéot lui est venue à l’idée et il s’est expliqué la dernière plaisanterie de son gueux de confrère. Nous allons demain probablement être au courant de toute l’histoire, attendons patiemment. Quelle débâcle cette aventure va mettre sur la Place, cet intriguant Margéot embrassant de si nombreuses affaires et il inspirait une confiance si aveugle. Pour ma part, d’après bien des tours d’escroqueries que je connaissais de Margéot et dont j’ai même été témoin, je n’ai nullement été surpris de sa fin, je m’y attendais; quand à Berguin, que je soupçonne pas déloyal, sa décision m’a fort étonné, homme faible il se sera probablement laissé mettre dedans par Margéot ne se doutant de ce qui lui arrivait; il a écrit, dit-on, une lettre assez touchante à monsieur Gounet, en lui expliquant qu’il partait pour se dérober à la honte et au déshonneur.

 

Cette seule nouvelle a tout absorbé aujourd’hui, personne ne s’en rend compte tout-à-fait et peut y croire positivement et doutent encore, ce n’est malheureusement que trop vrai. Margéot laisse derrière lui des victimes et bien des gens qu’il aura trompés, son beau-père lui-même monsieur Marcelin Fontenay père sera horriblement mal traité dans cette affaire. Cet événement contribuera à diminuer la confiance et anéantira pour quelques temps le crédit.

 

 

 

12 Février / 56

MARDI

 

Je n’ai pu prendre ma leçon de musique ce matin, Paquira étant malade, Carpen sorti de bonne heure, Crispin absent et Guidoo venant de quitter; quoique ayant quatre cochers nous n’en avons trouvé aucun qui ait pu aller chercher père Fournera. La disparition de Margéot a encore beaucoup occupé les esprits aujourd’hui, on a fait mettre des scellés sur les sucres et les magasins Berguin, le bureau Margéot a été fermé, et les porteurs de “dock warrants” se sont mis en branle, le papa Rémono dit-on a été pris pour quatre mille cinq cents piastres, Jules Levieux ayant fourni caution  hypothécaire de six mille piastres pour Margéot est très tracassé et craint d’être responsable des méfaits de celui-ci. Le temps va encore dévoiler d’affreuses victimes de ces gueux

 

On assure que Ducler des Rauches et Jomain ont suivi Margéot et Berguin et sont partis avec eux. Ce Margéot a mis une effronterie ignoble dans les coups qu’il machinait. Il serait long pour moi d’essayer à rapporter ici tout ce qu’on lui attribue et qu’on raconte de lui, ma mémoire ne me fera pas défaut pour des faits aussi frappants.

 

George Mayer a dîné ce soir ici et vient de partir il y a cinq minutes, nous avons beaucoup causé et ri, Félix a chanté huit ou dix romances et morceaux qui nous ont occupés assez longtemps.

 

13 Février / 56

MERCREDI

 

Il ne s’est passé rien de très extraordinaire aujourd’hui. Rivalz dîne ce soir chez monsieur Rémono et n’est pas de retour encore. J’ai fait venir cet après-midi un voilier pour mettre des stores à mes deux fenêtres qui donnent vers l’ouest, et m’abriter ainsi de l’ardeur du soleil couchant qui m’incommodait beaucoup. On parle toujours de l’affaire Margéot et Berguin, les journaux s’en mêlent, le Curateur aux biens vacants, s’est mis en possession “ex officis” des biens de Margéot et de Berguin, on a fait apposer des scellés partout où besoin a été. La Banque Commerciale a été pour une somme de vingt milles piastres dans ces “dock warrants” fictifs. Ce gueux de Margéot a eu besoin de ne rien laisser à la banque pour payer, son compte avec la banque, la balance en sa faveur est de quatre piastres et quelques centièmes. Berguin a laissé un mémoire où il cherche à pâlir sa conduite et attribue à Margéot sa faute.

 

 

 

18 Février / 56

LUNDI

 

Je n’ai pu tous ces jours derniers faire comme d’habitude mon journal, Augustine de Latour, cousine arrivée de France depuis deux mois est venue rendre ses devoirs à la famille et passer quelques jours à la maison avec Alix de Lahogue. Augustine est une jeune femme d’un caractère charmant, et pleine de talents, de qualités, elle joue du piano parfaitement, a une forte vois de contralto et possède très bien l’art de la musique, elle exécute et chante avec un goût et une délicatesse remarquable; en outre de ses talents d’agrément, elle a reçu une éducation soignée et connaît le latin, l’italien et l’anglais. La pauvre fille après avoir connu l’aisance et la richesse a été éprouvée par le malheur et l’adversité. Son père ayant une position très belle s’est mis dans des spéculations de chemin de fer et a perdu comme bien d’autres toute sa fortune par des accidents imprévus et une mauvaise administration, et n’a pas longtemps survécu à sa ruine, le chagrin l’a emporté au tombeau; madame de Latour n’a pas tardé à suivre son mari et a succombé à une maladie de poitrine. Augustine restée seule, sans fortune, sans protecteur dans le monde a résolu quoique jeune encore de se faire un état, elle a dépensé le peu que lui avait laissé sa mère, à étudier la musique, et à perfectionner son instruction. Elle a obtenu après un sévère examen, un diplôme de la Sorbonne comme professeur et s’est mise ensuite au Couvent des Oiseaux d’où elle a gagné son pain en donnant des leçons de grammaire, de littérature, de piano et de chant. Elle vivait ainsi à Paris lorsque Amélie Perrot lui a proposé de venir à Maurice, proposition qu’Augustine a acceptée et mise  immédiatement à exécution avec la ferme persuasion de gagner ici sa vie en donnant des leçons et en enseignant ses talents à ses compagnes. Elle est dans le moment aux Charmilles et n’est pas encore fixée sur la détermination qu’elle prendra pour venir demeurer en ville, elle pense cependant venir en ville chez Ernest de Latour. Il serait juste que cette jeune femme réussisse à Maurice et puisse mettre de côté une petite fortune pour récompense de ses efforts et de sa vie exemplaire, j’espère fermement qu’avec la protection dont elle sera entourée ici, elle comblera ses désirs. Elle est d’une habilité à toute épreuve, complaisante et modeste surtout, elle fait tout ce qui, est en son pouvoir pour complaire aux autres, elle est partie cet après-midi pour les Charmilles où elle va se reposer un peu car la chaleur l’accable en ville et les moustiques surtout lui ont juré une haine implacable. elle aura je crois de la difficulté à se faire au climat de Maurice et sa belle carnation souffrira de nos chaleurs tropicales, sa fraîcheur sera bien vite partie. Robert a dîné ici vendredi, il est je crois, un peu épris d’Augustine!!

 

Lahogue a déjeuné et dîné ici hier, il nous a quitté vers dix heures et demie me promettant une partie aux Nuages à Chamarel endroit que je désire depuis si longtemps connaître, lieu où ont vécu mes parents, plein de souvenirs.

 

J’ai fait ce soir mettre des stores à mes fenêtres pour me garantir du soleil de l’après-midi. C’est une grande amélioration pour mon petit logis, je pourrais maintenant ouvrir mes fenêtres le soir sans craindre la pluie et la trop grosse brise, j’aurais au moins frais pendant nos longues nuits d’été. Grand’maman, Félix, Alix et Claire dînent ce soir au Champ de Lort chez Félicie et Jules, on ne m’a pas invité et ce n’est qu’à dîner, ne les ayant pas vu, cet après-midi que j’ai su qu’elles étaient en ville.

 

 

 

19 Février / 56

MARDI

 

J’ai eu une vive discussion ce soir avec Félix au sujet d’un arc-en-ciel, de la définition de ce météore et de ses causes, et malgré son entêtement, sa suffisance, la science qu’il croit infuse chez lui, je l’ai convaincu de son erreur, et ai été appuyé par Papa et Rivalz. Ce diable de Félix a un caractère que je ne voudrais pas définir ici, le meilleur garçon mais avec les idées les plus fausses et souvent un jugement baroque; j’espère que Papa le ramènera petit à petit.

 

Landreau, charpentier travaillant dans le moment au logement de Félix, m’a aujourd’hui installé adroitement des tablettes dans mon petit cabinet pour mettre tous mes fatras comme on dit vulgairement.

 

Grand’maman a pris hier au soir un fort rhume au Champ de Lort chez Jules et a été un peu indisposé toute la journée, mais elle est bien ce soir. L’offre de la maison Menon et Lambert pour le transport des malles d’Europe  ici a été accepté par la métropole et la Compagnie Postale Anglo-Française se réunit samedi pour recevoir la nouvelle et aviser ceux à l’exécution de cette entreprise si avantageuse pour Maurice.

 

 

 

20 Février / 56

MERCREDI

 

On a enterré aujourd’hui deux malheureux hommes morts d’accidents: monsieur Nicolas Gachet, d’apoplexie et monsieur Walbeoff, notre voisin, pour s’être brisé un vaisseau dans la poitrine.

 

La journée autrement, excepté ces deux événements, n’a rien eu de marquant, elle s’est passée pour moi au milieu du travail et des occupations, semblable à tous les autres jours de l’année.

 

 

 

21 Février / 56

JEUDI

 

George me quitte à l’instant, il a dîné avec nous et la soirée s’est passé pour nous deux avec Papa et Maman dans la salle à manger, nous avons causé philosophie, avenir, présent et traité de bien d’autres sujets encore, une bonne heure et demie de causerie. Félix a paru mécontent de ce que Papa n’ait pas permis à ces demoiselles d’aller faire une promenade au clair de lune, mais la terre est encore humide des dernières grandes pluies et il n’était pas prudent d’aller promener au bord de mer, risquer d’attraper des froids. Ce gaillard de Félix voudrait bien se voir marié pour faire sa petite tête avec Claire et n’écoute personne, il me fait l’effet d’avoir un caractère un peu despote, il aime qu’on lui cède. Il est je crois encore un peu de mauvaise humeur depuis notre fameuse discussion d’arc-en-ciel.

 

Frédéric Poussin a annoncé ce soir à Papa et à Slade qu’il quittait le bureau à la fin du mois, ayant trouvé chez Finniss une place plus avantageuse. Ces messieurs sont très heureux de cette décision vu que Poussin en faisait depuis deux ans rien complètement au bureau, des traductions avec Hart qui lui rapportaient un certain petit revenu, absorbaient tout son temps et même celui qu’il devait au bureau. Il est d’un caractère très susceptible, d’un orgueil et d’un amour-propre mal placés et je crains qu’il ne réussisse pas convenablement, quand même un brave garçon. Pour ma part je suis bien aise de ce changement qui va nous permettre d’installer nos clercs sur un meilleur pied et de mettre un terme à la négligence qu’apportait Frédéric dans le peu qu’il faisait; il ne s’occupait plus guère depuis deux ans que je travaille au cabinet que des audiences, et rien n’était jamais prêt, il arrivait après dix heures à la besogne et ne portait aucun intérêt à la réussite des affaires du cabinet.

 

 

 

22 Février / 56

VENDREDI

 

Il est onze heures moins un quart, j’arrive à l’instant du Champ de Lort, j’ai dîné avec Loïs chez George, nous avons promené avant le dîner sur le revers de la montagne et avons assisté au tir des soldats; après dîner Loïs, Caldwell, George et moi avons lutté aux échecs jusqu’à dix heures et demie, j’ai gagné deux parties sur trois. Il est tard je vais me coucher.

 

 

 

 

 


23 Février / 56

SAMEDI

 

Grand’maman est  toujours indisposée par son rhume, nous avons réussi à dîner à lui faire prendre une pilule stomachique. Elle est un peu faible et fatiguée par ce froid, mais avec sa santé robuste encore, ce ne sera rien, j’espère. Félix a fait aujourd’hui une grande affaire de bateau: il a acheté un “plying boat” à cent cinquante piastres et il a fait une association avec un batelier, homme de confiance, produits à partager de moitié; Félix fourni le bateau et l’homme son travail, c’est un placement avantageux, je crois, pour un petit capital comme celui qu’il a mis dans ce bateau, et les conditions d’association lui sont aussi favorable qu’au batelier.

 

 

 

24 Février / 56

DIMANCHE

 

Laurentine, Caline et Volcy ont déjeuné ici ainsi qu’Alfred, sa femme et sa fille. Nous avons fait de la musique et chanté la messe de Pâques avant et après déjeuner. Vers deux heures est arrivé George; lui, Volcy et moi avons joué aux échecs jusqu’à six heures du soir. Ils sont tous les deux restés à dîner. Le dimanche s’est passé gaiement. Dans l’après-midi Jules est venu chercher Caroline et Laurentine.

 

 

 

25 Février / 56

LUNDI

 

Nous avons reçu cet après-midi la visite de Jules, Félicie et tantine Chevreau.

 

 

 

26 Février / 56

MARDI

 

La discussion d’arc-en-ciel a été sur le tapis ce soir, plus féroce encore que la dernière fois, Félix a dit un tas d’incohérences, se contredisait à tout moment, n’ayant aucune opinion fixe et arrêtée et y mettant même de la mauvaise foi. Je me promets bien à l’avenir de ne jamais entamer de discussion avec lui.

 

 

 


27 Février / 56

MERCREDI

 

J’ai passé une bonne partie de ma journée aujourd’hui à l’audience, pour suivre l’affaire d’arbitrage Bouvet, notre client contre Arlanda (Nabab); Colin plaidait pour Bouvet et L. Armand et H. Koenig pour la partie adverse, les plaidoiries ont été chaleureuse de part et d’autre; dans mon humble opinion je donne gain de cause à Bouvet et je crois qu’il ne peut perdre ce procès. Les juges rendront demain leur jugement. Je désire ardemment que Bouvet soit maintenu dans son droit vu que selon l’équité il a cent fois raison et que c’est un pauvre diable dont toute la petite fortune est dans ce procès et qui soutient une nombreuse famille. Attendons demain.

 

Alice, Claire et Inès ont déjeuné aujourd’hui et passé la journée chez Laurencia en ville, Papa et moi avons été les prendre cet après-midi. On a dit une messe ce matin à la Cathédrale de Port-Louis pour mademoiselle Z. Malgontier, victime il y a peu de temps de la variole, ces dames y ont été.

 

 

 

28 Février / 56

JEUDI

 

Bouvet, planteur de Flacq, protégé par Papa, a gagné ce matin son procès à dix heures, les juges à peine montés sur le siège ont prononcé jugement en faveur de Bouvet, maintenant le jugement arbitral condamnant Arlanda dans tout son contenu et tous ses points. Bouvet était dans toute la joie de son âme.

 

J’ai dîné ce soir avec George et Papa chez Volcy, nous avons fait un bon repas et avons fait de la musique, causé et ri après dîner jusqu’à neuf heures et demie. Volcy donnait à dîner à George, sa santé est si délicate que son père a pris la décision de l’envoyer en Europe se rétablir dans les pays froids et en même temps faire son éducation.

 

 

 

29 Février / 56

VENDREDI

 

J’arrive du port à l’instant pour faire mon paquet et partir avec George pour Saint Antoine passer le samedi et le dimanche, à l’occasion de l’anniversaire de mon oncle Edmond.

 

 

 


3 Mars / 56

LUNDI

 

J’arrive cet après-midi de Saint Antoine, j’étais en route ce matin pour le Port, mais une des roues de la voiture dans laquelle je m’étais embarqué avec Volcy, George et Mathilde (petite) n’a pas voulu tourner et force nous a été de retourner à Saint Antoine, où nous sommes arrivés pour déjeuner et avons fini la journée.

 

A mon arrivée vendredi à Saint Antoine, Evenor nous a emmené George et moi à l’Ile d’Ambre, il donnait un dîner à George, j’étais un peu excité et ai fait force “speeches” plus ou moins touchants. Auguste, Alfred Gelée, Henry Bruneau et Charles Durand étaient de la partie; Gelée et Bruneau sont partis dans la nuit, Durand, le matin de bonne heure et nous quatre avons passé la journée du samedi assez gaiement. Dimanche était l’anniversaire de mon oncle Edmond, il a eu fête complète, festin, musique, danse; nous étions au moins cent cinquante personnes, je me suis bien amusé, j’ai fait quelques bonnes parties d’échecs dans la journée, ai parfaitement dîné et beaucoup dansé et causé dans la soirée. La journée de lundi s’est écoulée en rires continuels pour tous à Saint Antoine, moi y compris; j’arrive tant soit peu fatigué et n’ai pas le courage de faire un récit plus long et plus fleuri de ma partie de campagne.

 

 

 

4 Mars / 56

MARDI

 

Je me suis réveillé ce matin avec des douleurs dans les membres, il y avait longtemps que je n’avais dansé. J’ai rattrapé aujourd’hui mes deux jours perdus pour le travail, en travaillant toute la journée sans pour ainsi dire respirer jusqu’à cinq heures et demie de l’après-midi.

 

 

 

5 Mars / 56

MERCREDI

 

Je vais dîner ce soir chez Théophile Lachenardière, dîner d’adieu à George, mais madame George Couve est mourante aujourd’hui et Anaïs et Théophile ont été obligés à la hâte de partir pour Beau Plan et on m’a fait dire que le dîner était remis.  J’espère quoiqu’en disent les médecins que madame Couve parera la crise et quoique bien malade qu’elle se rétablisse, il serait trop cruel de voir une belle femme de vingt cinq ans succomber aussi tristement.

 

 

 


6 Mars / 56

JEUDI

 

J’arrive à l’instant (onze heures et demie) du soir de chez Wilson, négociant, où j’ai dîné avec Gustave Adam, Léon Pitot, Nairac, Faduile, monsieur Darny et monsieur Château, nous avons eu un dîner “Sterling”, dinde, champagne, truffe etc., etc… Après le repas j’ai fait trois ou quatre parties d’échecs avec Wilson, il est aussi passionné que moi pour ce jeu. Je devais après dîner aller passer la soirée chez George, mais nous avons quitté la table si tard et il faisait si mauvais temps que je n’ai pas pu réaliser mon projet.

 

 

 

7 Mars / 56

VENDREDI

 

La nouvelle des deux ou trois cas de choléra en ville a jeté tout le monde dans la consternation; Dieu veuille qu’une épidémie aussi sévère que celle de 1853 ne vienne pas nous éprouver encore après la variole qui règne encore. J. Collet a perdu ce matin un jeune enfant de cinq ans du choléra hier constaté. On parle du départ du gouverneur Higginson par le Mascareignnes qui part très prochainement, je crois que le scélérat veut fuir la responsabilité du choléra, il n’a pas mal contribué par son entêtement à nous introduire par son indifférence et son apathie.

 

Bouvet a mis aujourd’hui à la rafle deux belles dindes, nous avons tiré la rafle cet après-midi au bureau, Rivalz a gagné une des dindes et St. Pern l’autre. Nous nous disposons de manger celle de Rivalz à Pâques.

 

 

 

8 Mars / 56

SAMEDI

 

Journée de labeur tout-à-fait aujourd’hui, nous avons eu du travail au bureau à perdre la tête, j’en suis tout ahuri; Papa et moi sommes arrivés ici à six heures ce soir.

 

 

 

9 Mars / 56

DIMANCHE

 

Je me suis réveillé de très grand matin et me suis habillé pour aller avec Rivalz faire nos derniers adieux à George et Edwin. Nous devions aller les conduire à bord mais au lieu de s’embarquer à sept heures comme il était convenu, ils ne partent qu’à midi et ne doivent pas aller à bord avant cet heure.

 

Nous sommes restés une heure au Champ de Lort, en arrivant nous avons trouvé tantine Mayer et tonton Mayer très affectés du départ de leurs enfants, tous les deux pleuraient douloureusement, Mayer était occupé à écrire à ses parents et amis pour leur recommander George et à chaque instant de gros sanglots s’échappaient de sa poitrine; il m’a fallu de la force sur soi-même pour ne pas pleurer aussi. En embrassant George et en lui faisant mon dernier adieu, mon coeur était gros et près à éclater, une chaude larme me brûlait les paupières; si je n’étais pas parti à la hâte, je ne pouvais concentrer plus longtemps mon chagrin de me séparer de mon bon cousin  et meilleur ami. Nous nous sommes promis en nous quittant de ne jamais nous oublier et de nous écrire le plus souvent possible, promesse sacrée que je jure ici de remplir fidèlement. Ce soir encore mon coeur se soulève en pensant que George n’est plus sur la même terre que moi; qu’il est à l’heure actuelle sur l’immense océan et que bientôt il sera à quatre mille cinq cents lieux du pays où nous avons vécu ensemble jusqu’au jour de son départ. J’ai regretté amèrement de n’avoir pu le conduire à bord et demeurer avec lui jusqu’au dernier moment…

 

J’ai planté aujourd’hui pour me rappeler notre séparation un “coco rose” germé que monsieur Maingard m’avait donné, venant de Bourbon. Ce cocotier futur, planté en mémoire de George sera un talisman inaltérable de l’amitié qui régnera entre lui et moi, il sera sacré pour moi cet arbre qui me rappellera mon meilleur ami. Lorsque George reviendra à Maurice, notre cocotier sera grand peut-être même en rapport et nous goûterons ensemble ses premiers fruits. Puisse ce voeux se réaliser et puissions nous dans quelques années (nombre illimité) nous retrouver tous les deux. Il est un Dieu qui veille sur les âmes.

 

 

 

10 Mars / 56

MARDI

 

Il a fait ce matin un  temps affreux, on a été chercher père Fournera très tard pour me donner ma leçon de violon, il est arrivé trempé comme un canard, Rivalz a été obligé de lui prêter une veste pendant le temps qu’il faisait sécher sa redingote. Il a plu presque toute la journée.

 

 

 

12 Mars / 56

MERCREDI

 

Le choléra semble vouloir s’étendre pour tout de bon, il y en a eu hier plusieurs cas constatés suivis de mort. Et on disait ce soir qu’il y avait eu bien des cas aujourd’hui. Malheureuse épidémie! Allons nous être aussi éprouvés qu’en 1854? Non, Dieu aura pitié de nos pauvres familles créoles déjà éclaircies, trop réduite. Plusieurs familles ont embarqué aujourd’hui pour Bourbon et les Seychelles, entr’autres celle de Castellan. On parle même du départ de quatre de nos médecins. La municipalité commence à prendre des précautions, le gouvernement semble cette fois bien disposé à aider la colonie dans la calamité qui nous menace.

 

 

 


13 Mars / 56

JEUDI

 

Les journaux annoncent ce matin qu’il y a eu trente cas de choléra déclarés à la municipalité et six décès dans la journée, ça devient sérieux, tout est déjà mort en ville, commerce, travail, justice! La consternation règne partout, et le temps ajoute encore plus à la mélancolie tellement  il est sombre et vilain depuis trois jours, nous avons des pluies continuelles et une brise très forte.

 

Le choléra est dans le moment à la Savanne, un prisonnier venant de sortir des prisons de la ville pour se rendre à la Savanne a été pris de cette terrible maladie en route et est arrivé dans son quartier pour y mourir et communiquer la contagion, chez monsieur Descroizilles où le prisonnier est allé mourir il y a plusieurs décès ainsi qu’à Saint Aubin chez monsieur Pitot où le prisonnier (alors libre) s’était arrêté pour causer avec un camarade ayant sa cahute sur la route. L’épidémie règne aussi assez sévèrement aux Pamplemousses, il est à craindre que tout le pays y passe, c’est à dire que tous les quartiers soient visités par cet horrible fléau.

 

Monsieur Fournera nous a appris ce matin que mademoiselle E. Ducray avait la variole, je vais demain de bonne heure savoir de ses nouvelles.

 

14 Mars / 56

VENDREDI

 

Il y a eu vingt cinq déclarations de choléra et onze mortalités. Monsieur Adam a eu il parait une petite venette ce matin, il a été pris de diarrhée et dès les premiers symptômes de l’épidémie, on a immédiatement couru après des médecins, il en a été quitte pour la frayeur l’indisposition n’a pas eu de suite. Il y avait lieu de s’inquiéter car avant-hier ils ont perdu chez eux un domestique qui a été enlevé dans quelques heures.

 

Il y a eu aujourd’hui un cas de choléra vis à vis du bureau, entre madame Versan et le magasin des vues de monsieur Wallach, on a fait blanchir les rues et les pavés de lait de chaux, j’ai vu mettre les malheureux dans une des carrioles de la municipalité, de ces véhicules avec des petits poneys et des mules qu’elle a fait entourer et bien fermer d’une grosse toile peinte de blanc.

 

Nous avons fait sortir aujourd’hui de prison un monsieur Dauguet, emprisonné pour dettes, il a été heureux au delà de toute expression, tellement il était persuadé de périr dans une prison malsaine du Port-Louis, où il y a eu tant de victimes dans le choléra de 1854, et où s’est déclaré un cas mortel il y a trois jours dans une cellule attenant à celle qu’occupait notre libéré. Quelle joie a dû éprouver la femme et les cinq enfants de monsieur Dauguet de voir revenir ce père absent et éloigné de sa famille depuis octobre de l’année dernière, mois dans lequel il a été séquestré. Voilà des heureux que nous avons fait aujourd’hui, bonne action dans laquelle je suis heureux d’avoir contribué par ma part de labeur, et gloire qui revient à Slade.

 

 

 


15 Mars / 56

SAMEDI

 

Il y a eu hier vingt trois cas de choléra déclarés et onze décès. Je me suis acheté aujourd’hui par précaution une livre de camphre et j’en ai mis dans mon armoire, dans mon bureau, partout.

 

 

 

16 Mars / 56

DIMANCHE

 

Nous avons musiqué toute la journée aujourd’hui, Mortelet est venu déjeuner avec nous, Alfred avait porté sa basse, George sa contrebasse, père Fournera son alto et nous avons répété la messe de ces demoiselles, Félix et Mortelet doivent chanter à notre Chapelle à Pâques. Tout a bien marché, nous devons faire une autre répétition jeudi soir à la Chapelle et après cela tout sera pour le mieux, nous serons égayés et ne penserons pas à l’épidémie.

 

 

 

17 Mars / 56

LUNDI

 

J’ai été faire un tour aujourd’hui aux prisons pour faire signer une pétition à un malheureux père de famille qui ne vit pas dans sa cellule étroite tellement il craint pour les siens qui sont loin de lui et pour lui-même qui se trouve dans un foyer d’infection; j’espère que le gouverneur dans les circonstances actuelles ne pourra refuser la liberté à cet homme qui ne demande qu’à sortir sous caution pendant la durée de l’épidémie.

 

Monsieur Adam a eu après l’indisposition dont j’ai parlé dernièrement, le véritable choléra et était mourant cet après-midi, il serait triste de voir partir ce père de famille, dans quelque fortune que se trouve une famille, la perte d’un chef de famille se fait toujours sentir et laisse toujours un vide bien long, bien long à remplir.

 

 

 

18 Mars / 56

MARDI

 

La journée d’hier n’a pas été bonne, il y a eu soixante cas de choléra déclarés à la municipalité et dix huit décès. Soupen était ce soir mourant (bonne nouvelle politique! car cet homme est généralement détesté de toute la population). Le siège de l’épidémie a semblé aujourd’hui se fixer dans la rue de la Chaussée et sa continuation, la rue Royale, il y a eu dans cette localité plusieurs décès aujourd’hui et des cas de choléra.

 

Nous avons eu dans la journée une petite alerte, Carpen l’homme de confiance de Grand’maman s’est trouvé pris de vomissements vers onze heures ou midi, vite on a expédié au bureau pour chercher un médecin, j’ai dans l’absence de Papa écrit à Mallac, secrétaire de la municipalité d’envoyer aux Cassis un médecin, Pastourel est venu, mais l’homme était seulement pris de frayeur et l’indisposition n’a pas jusqu’à ce soir eu de suites sérieuses. Un des jeunes ouvriers qui travaillent dans le moment au logement de Félix a quitté les Cassis hier après-midi bien portant, se sentant seulement un peu de malaise, des envies de vomir et ce matin son cousin qui travaille ici aussi, est venu annoncer que le pauvre jeune homme était mort de choléra dans la nuit, emporté dans quelques heures.

 

 

 

20 Mars / 56

JEUDI

 

Nous avons ce soir fait une grande répétition de notre messe de Pâques. Alfred Mortelet, père Fournera et George n’ont pu quitté les Cassis qu’à onze heures et demie tellement il a fait de la pluie dans la soirée. Le choléra va toujours son chemin. Le jeune Tourris est mort hier du choléra.

 

 

 

21 Mars / 56

VENDREDI

 

Vendredi Saint! Je n’ai pas été au bureau aujourd’hui, j’ai passé ma journée ici à lire Topffert. La malle est arrivée aujourd’hui, on parle d’une paix prochaine avec la Russie qui il parait, est à peu près disposée à accepter les conditions qu’on lui impose. C’est aujourd’hui l’équinoxe, il a plu toute l’après-midi et ce soir, pleine lune, soirée magnifique.

 

 

 

22 Mars / 56

SAMEDI

 

On parle toujours du choléra qui s’est répandue dans tous les quartiers et où il fait ses ravages. Il est à la Rivière du Rempart, tonton Edmond depuis quelque temps déjà s’est mis en quarantaine avec toute sa famille, il ne reçoit dans le moment personne chez lui, tonton Robert lui-même qui a ses enfants à Saint Antoine n’a pas la permission d’aller les voir. Si un des siens attrape le choléra, tonton Edmond ne pourra pas se reprocher d’avoir manqué de précautions et de n’avoir pas pris toutes les mesures inimaginables. Il ne vit pas dans le moment. (Mort de Auguste Mailloux victime de l’épidémie).

 

 

 

 

23 Mars / 56

DIMANCHE

 

C’est aujourd’hui Pâques, nous avons chanté et exécuté une très jolie messe à notre Chapelle, celle que nous avions répétée ces jours derniers. Félix, Mortelet, Elise, Alice et Claire chantaient. Père Fournera, Alfred, Alcide Monneron, Georges (le contrebassiste) et moi composions l’orchestre d’accompagnement. Tout à très bien marché et les fidèles ont été enchantés. Mortalet a composé pour notre messe un Salutaris qui est charmant, il le dédit, je crois, à Félix. Tous ces messieurs après la messe sont restés à déjeuner, nous avons mangé un agneau pascal entier sous forme de veau et la journée s’est passée gaiement. Ce soir nous avons eu la visite de Jules Levieux.

 

 

 

24 Mars / 56

LUNDI

 

Monsieur Adam a succombé hier au soir de choléra et a été enterré cet après-midi à deux heures, il laisse sa famille dans la consternation. Dans quelque position que se trouve une famille, la perte du chef est toujours irréparable. La journée d’hier a été il parait terrible sous le rapport de la mortalité. La Cour et tous les bureaux qui en dépendent ont été fermés aujourd’hui à cause du “Easter Monday” fête imaginée ainsi que le “White Monday” par l’imagination anglicane de notre chef juge Sartes.

 

 

 

25 Mars / 56

MARDI

 

On a enterré aujourd’hui deux personnes mortes du choléra hier soir sur notre établissement, un homme nommé Marcelin (maçon) et une femme appelée Madeleine Michel; ils ont été tous les deux enlevés dans l’espace de quelques heures. La maladie frappe ferme aux Cassis, on enterre des soldats deux ou trois fois par jour, et il en meure chaque jour huit ou dix. Le général Hay et le gouverneur sont en guerre ouverte; le général a écrit à la métropole pour rendre compte de la mortalité des troupes ici et on met toute la charge et la faute sur le gouverneur Higginson qui le mérite grandement. On devrait le macadamiser pour lui apprendre le gueux à nous introduire le choléra, par son incurie, son indifférence et son peu d’énergie! On a, à raison, cette fois, nommé le choléra “l’Higginson à Port-Louis”.

 

 

 


26 Mars / 56

MERCREDI

 

J’ai écrit aujourd’hui à George pour la première fois depuis son départ. Le pauvre docteur Rogers a été pris hier dans la nuit du choléra, il est mourant ce soir; c’est malheureux car c’est un homme miné par une maladie de la moelle épinière et je doute qu’il puisse résister aux attaques de ce terrible choléra qui emporte même les hommes les plus forts. Il dînait hier chez Mayer qui l’a reconduit à huit heures et demie chez lui et à dix heures il était pris. Le choléra fait des progrès rapides, les dernières journées ont été fatales, le chiffre des morts du Port-Louis a dépassé cent.

 

 

 

27 Mars / 56

JEUDI

 

Le docteur Rogers après avoir été considéré comme mort ce matin a éprouvé vers midi une réaction et un peu de mieux, je n’ai pas eu de ses nouvelles cet après-midi, puisse-t-il échapper à cette attaque car il est indispensable à sa nombreuse famille. Le docteur Dauban a aussi été pris de choléra aujourd’hui, on le dit bien malade, il a fait appeler Perrot des Plaines Wilhems qui le traite. Tous les médecins ont une légitime venette dans le moment, plus d’un parle de jeter le manche après la cognée et de se mettre à l’abri. Ils ne comprennent rien à l’épidémie, les innombrables remèdes qu’on emploie n’aboutissant à aucun résultat et on ne sait à quel traitement s’arrêter, on essaie de tout aveuglément. On a enterré aujourd’hui une belle jeune personne qui a succombé à l’épidémie, mademoiselle Ebrard. Monsieur Arlanda a aussi perdu une fille, mademoiselle Montapan (Clémencia). Quelle triste période!!

 

 

 

28 Mars / 56

VENDREDI

 

Le docteur Dauban a succombé hier au soir à huit heures du choléra et a été enterré cet après-midi à deux heures. Bouvet a perdu un de ses garçons enlevé par l’épidémie, dans l’espace de dix heures. Papa lui a envoyé ce matin une trentaine de piastres pour l’enterrement de son fils. Le docteur Rogers est toujours bien malade, on doute qu’il puisse guérir, on le considère comme un homme perdu. La maladie fait toujours ses ravages. Grand’maman a été souffrante hier et ce matin d’une petite cholérine, mais la journée a été bonne et elle est bien ce soir. Toujours même tristesse dans la ville.

 

 

 


29 Mars / 56

SAMEDI

 

Le choléra semble vouloir diminuer de vigueur aujourd’hui et hier, on a remarqué qu’il a sévi le même nombre de jour qu’en 1854 lorsqu’en cette année après un certain temps qui cette fois est le même, le choléra a fait moins de victimes et a commencé à décliner. Dieu veuille que nous en ayons presque fini et que le nombre de décès n’aille maintenant qu’en décroissant jusqu’à ce que l’épidémie ait tout à fait cessé. On dit le docteur Rogers mieux quoique toujours dangereusement malade; on ne peut guère établir de mieux dans le choléra tellement les suites sont longues et difficiles.

 

Madame Slade a eu aujourd’hui une fausse alerte, une frayeur d’avoir attrapé le choléra; Papa a envoyé à Slade un médecin de la municipalité, mais fort heureusement son indisposition n’a pas eu de suites. Les journaux fulminent dans le moment contre le gouverneur Higginson, tous lui demandent raison de sa conduite, exigent sa présence en ville et réclament moins d’indifférence de notre chef.

 

 

 

30 Mars / 56

DIMANCHE

 

J’ai passé ma journée aujourd’hui à lire et ai profité d’un peu de liberté pour prendre médecine. Ma leçon de musique a eu lieu comme à l’ordinaire. Vers trois heures nous avons eu la visite de monsieur Bourdin.

 

 

 

31 Mars / 56

LUNDI

 

Nous avons appris ce matin, de bonne heure, par lettre de Jules qui envoyait demander des nouvelles de Grand’maman, que madame Slade avait été souffrante hier toute la journée et toute la nuit du choléra. Ce matin je suis parti de bonne heure pour aller voir Slade et savoir des nouvelles de sa femme; elle a été sérieusement malade, et messieurs Mailly, Guiot et Pastourel lui ont donné des soins, on a réussi qu’à deux heures ce matin à arrêter chez elle les vomissements et la diarrhée, elle était beaucoup mieux lors de ma visite. Les docteurs lui ayant conseillé de prendre un peu de bon vieux vin rouge avec l’eau, j’ai écrit à monsieur Rémono pour mettre à contribution sa belle cave, ce qu’il a fait avec une amabilité charmante.

 

On a enterré aujourd’hui dans l’après-midi monsieur Vaudagne, rédacteur en chef de la Sentinelle et conseillé municipal. Les sentinellistes lui ont fait un enterrement mirobolant, le char a dompter les chevaux de Scudds, tout garni de crêpe attelé de quatre chevaux aussi couverts de noir et conduits par Scudds lui-même, portait le cercueil tout orné de gallons d’argent qui contenait le corps de monsieur Vaydagne; un cortège innombrable de mulâtres et d’autres classes suivait le char funèbre, le corps municipal assistait au convoi (Papa s’est dispensé d’y aller). Monsieur Legall (intrigant numéro un) tenait un des coins du drap mortuaire; et puis messieurs Pipon, Laval, Lemière, adjoint maire et conseillers municipaux. Nous verrons demain comment se sera passé l’enterrement, les sentinellistes auront probablement fait quelques discours comme à Ollier.

 

Nous avons appris ce soir à dîner, très fortuitement, la nouvelle de la mort du pauvre docteur Rogers, par une lettre de Jeffreys à sa femme, que le courrier s’étant trompé de demeure a porté ici. Jeffreys habite pas assez près d’ici et se trouvait ce soir chez Rogers pour assister la famille dans ses tristes moments qui lui enlevait un chef indispensable. Cet homme sera bien regretté. La même lettre annonce que monsieur Brownrigg, gendre du docteur Rogers, qui est pris de choléra depuis hier est dangereusement malade ce soir. Dieu veuille que ce seul soutien qui restait encore à la famille Rogers ne lui soit pas encore enlevé par cette malheureuse épidémie.

 

La glacière a épuisé son approvisionnement de glaces, c’est une triste nouvelle pour les moments actuels, c’est une chose si nécessaire dans les fièvres typhoïdes et cérébrales qui ordinairement suivent le choléra. On nous menace de ne pas avoir de glace d’ici six mois. Les cris des journaux ont, il parait, effrayé le gouverneur qui était en ville aujourd’hui.

 

J’ai commencé aujourd’hui à mettre mes épargnes de côté, j’ai déposé à la Caisse d’Epargne cinquante piastres, c’est un petit commencement de fortune.

 

 

 

1er Avril / 56

MARDI

 

Je n’ai pas été au bureau aujourd’hui et suis resté avec Grand’maman qui a accompli aujourd’hui sa soixante dix neuvième année et qui entre dans sa quatre vingtième, elle est toujours forte, bien portante et tout à fait saine d’esprit; puisse-t-elle encore vingt ans pour nous, aussi forte et aussi saine qu’elle l’est aujourd’hui et avoir vu son siècle, ensuite quitter la vie sans regrets, sans infirmité et comme un voyageur qui a achevé sa course, après avoir acquis une belle expérience pour en faire profiter ceux qui restent et qui ont a parcourir une même route. Alfred, Jules et les enfants, Félix, Rivalz, William, Papa et moi avons déjeuné ici.

 

On a enterré aujourd’hui à dix heures le pauvre docteur Rogers. Papa et Rivalz ont assisté à son enterrement.

 

 

 


2 Avril / 56

MERCREDI

 

J’ai été ce matin m’enquérir des nouvelles de madame Slade qui va toujours mieux après sa forte attaque. Le petit Gabriel (de Jules) est souffrant de la fièvre.

 

Lamour, notre “pion” de bureau, ne nous a pas fait à déjeuner ce matin; Papa et moi avons été déjeuner chez Félix en y apportant notre plat. La journée a été nulle en fait de travail. Monsieur Barron, employer du Trésor est mort aujourd’hui de sa belle mort, il laisse pour exécuteurs testamentaires Napoléon Lesage et Chateauneuf, un jeune homme fort et vigoureux,  ayant une belle place chez messieurs Blyth Brothers et Co. Monsieur Baudus a succombé aujourd’hui au choléra. L’épidémie diminue assez sensiblement.

 

On est toujours aussi irrité contre le gouverneur, on devait le siffler cet après-midi à sa sortie du Gouvernement.

 

 

 

3 Avril / 56

JEUDI

 

Le choléra va toujours décroissant et tout porte à croire que nous avons terminé cette fois notre lutte avec notre terrible ennemi. Il faut maintenant que le peuple se soulève contre l’incurie du gouvernement, et force celui-ci à réviser nos lois sur la quarantaine, à prendre des mesures d’assainissement, et à s’occuper un peu plus de nos malheurs publics. Je crois qu’on  ménage une douce petite surprise au gouverneur.

 

 

 

4 Avril / 56

VENDREDI

 

Il fait ce soir une brise de coup de vent qui il faut espérer va complètement chasser le choléra de notre île afin de nous laisser maintenant nous occuper de nos intérêts publics et privés, il y a temps pour tout.

 

Le Gouvernement, dit-on, et c’est positif, va poursuivre le Mauricien pour les articles qu’il a publié dans ses colonnes contre le Gouverneur; voilà qui va faire du scandale, et qui va mettre le comble à l’exaspération générale, contre Higginson, je plains d’avance le malheureux Gouverneur. On le macadamisera pour le coup. Cette nouvelle est positive, le Secrétariat a envoyé officiellement hier à Hart, les articles du Mauricien pour être traduits et aujourd’hui je vis Marsh, Crown Sollicitor, au Greffe qui disait que toute la procédure contre le Mauricien était prête et qu’il ne fallait plus qu’un order du juge en chambre pour quelque formalité légale, que Bastel a refusé de donner en renvoyant le Procureur Général au Chef Juge Surtees, et celui-ci lui même il parait a hésité et n’a pas délivré l’ordre encore ne voulant pas assumer la responsabilité d’un acte aussi sévère dans un moment comme celui-ci. Nous verrons ce qu’il adviendra de cette affaire.

 

J’ai fait aujourd’hui un petit déménagement au bureau, Aristide Rémy ayant quitté le Cabinet depuis le 1er pour travailler pour son compte en société avec Chardenoux, j’ai fait restaurer la table dont il se servait depuis longtemps et l’ai installée dans mon bureau pour être plus à mon aise sous le rapport de la grandeur de la table, qui permet un plus grand nombre de dossiers et plus d’ordre qu’on ne peut maintenir sur une petite table.

 

 

 

5 Avril / 56

SAMEDI

 

Slade, après une semaine d’absence à cause de la maladie de sa femme a repris aujourd’hui son travail, il est assez fatigué d’avoir été garde malade et d’avoir soigné sa femme nuit et jour. Le choléra va toujours en diminuant au Port-Louis, il règne dans le moment trop sévèrement aux Pamplemousses, Mr Lambert seulement a eu chez lui, à la Baie du Tombeau, 90 cas en choléra martels parmi les indiens.

 

 

 

6 Avril / 56

DIMANCHE

 

La Malle est arrivée ce matin de bonne heure, nous n’avons guère eu de nouvelles positives ici; on nous a seulement dit qu’il était grandement question de Paix avec la Russie. J’ai fait ce matin cinq duos, deux de piano et violon et 3 à deux violons, ma leçon a été complète.

 

 

 

7 Avril / 56

LUNDI

 

J’ai assisté ce matin à l’enterrement de la seconde petite fille d’Arthur Ducray, l’autre a succombée il y a quinze jours au choléra emportée dans quelques heures et celle-ci n’a pas tardé à la suivre, ces deux pauvres petites jumelles âgées de vingt trois mois avaient donné bien de la peine à leur mère trop éprouvée, et c’est réellement triste de voir ce résultat de deux ans de veilles incessantes de soins minutieux, de peines, de tracas; quelle épreuve pour une pauvre mère.

 

La Malle nous a apporté des nouvelles d’une paix prochaine avec la Russie, de l’assassinat de l’Empereur Alexandre II de Russie, du rappel de l’Ambassadeur Anglais de l’Amérique pour cause politique; de l’Expédition résolue de Madagascar.

 

 

8 Avril / 56

MARDI

 

Claire a achevé aujourd’hui sa quinzième année, elle a atteint l’âge de légalité pour se marier, cette période que Félix attendait si impatiemment pour voir fixer le jour de son mariage; il n’y a plus maintenant qu’une difficulté, c’est que leur logement n’est pas prêt encore. Félix presse autant qu’il peut les ouvriers. Nous avons fêté en famille l’anniversaire de Claire, et nos joies n’en ont été que plus simples, plus vraies et plus naturelles; nous n’avions pas un individu de plus que notre nombre de tous les jours.

 

Hart a perdu son second enfant de choléra.

 

Il y a eu aujourd’hui séance orageuse au Conseil Municipal. Nous verrons le compte qu’en rendront les journaux.

 

 

 

9 Avril / 56

MERCREDI

 

Mort du jeune Hily, employé chez Poupinel, pharmacien, du choléra, il a été foudroyé, emporté dans quatre heures; il est mort à la Pharmacie même.

 

 

 

10 Avril / 56

JEUDI

 

Il y a eu hier en ville à cinq heures du soir, un événement bien triste; Mr Bourraud marchand dans la Rue de l’Eglise, a fait une chute de cheval qui lui a fracassé le crâne contre les pavés d’un trottoir et l’a tué sur le coup, le pauvre homme était monté sur un cheval à Mr Jardin, qui il parait est très fougueux. Mr Huron a été indisposé ce matin et n’a pu venir me donner la leçon de musique.

 

 

 

11 Avril / 56

VENDREDI

 

Par Proclamation du Gouverneur publiée dans une Gazette Officielle extraordinaire d’avant hier, ce jour-ci a été consacré à la prière, “Humiliation Day” — C’est lorsque le choléra a presque disparu de la ville que le Gouvernement s’en occupe pour faire adresser dans toutes les Eglises des Prières au Bon Dieu afin que le choléra cesse. Belle démonstration politique du Gouvernement, belle humiliation en effet pour notre scélérat Gouverneur. Nous avons tous profité du congé aujourd’hui ni Papa, ni Rivalz, ni Félix, ni moi n’avons été au bureau; Monsieur Fournera a remplacé sa leçon d’hier et a déjeuné avec nous ainsi qu’Alfred. Filnet est venu à deux heures donner leçon de piano à Alice et Claire. Félix et moi venons de fredonner toute la Partition de la Favorite avec Alice. Nous avons ce soir eu une petite discussion religieuse et philosophique sur le manque et l’exaltation de certaines dévotes dans leurs devoirs religieux, il y a eu pour et contre, et notre faible raison humaine n’a pu adopter une décision, n’a pu arriver à un résultat sur ce sujet si vaste et si incompris et ignoré de tous.

 

 

 

12 Avril / 56

SAMEDI

 

Le Gouverneur, il parait, a aujourd’hui répondu à la Municipalité, à propos de la dernière décision du Conseil Municipal, et a refusé l’enquête que la Municipalité demandait de faire, et les pouvoirs spéciaux que la Municipalité demandait du Gouvernement dans cette circonstance; je crains que la conduite du Gouverneur qui commet sottise sur sottise ne lui attire à la fin de grands désagréments que notre population retenue jusqu’à présent ne brise enfin les vitres.

 

Thomy Merven, dit-on est pris de choléra aux Pamplemousses depuis hier, on le dit malade. Dieu veuille qu’un jeune homme aussi fort n’aille pas succomber à cette triste épidémie. La maladie a fait de bien grands ravages dans le quartier des Pamplemousses, et a été comparativement aussi grande qu’en ville.

 

 

 

13 Avril / 56

DIMANCHE

 

Le choléra diminue toujours et se réduit à une moyenne depuis quelques jours de douze ou quinze mortalités par jour. Le Gouverneur ou plutôt le Secrétaire Colonial a envoyé Samedi la réponse à la demande de la Municipalité de l’institution en Commission d’Enquête sur l’introduction du choléra à Maurice, avec pouvoir de déférer le serment aux témoins appelés et légalement sommés. La réponse est négative, le Gouvernement refuse d’accorder à la Municipalité ce qu’elle réclame; le Conseil Municipal s’assemble demain pour délibérer sur cette question, la réunion sera des plus intéressantes et des plus énergiques probablement.

 

J’ai eu ou plutôt Papa a eu de Mr Boyer (Société des Arts et Sciences) une collection de graines de fleurs se composant de 34 variétés et de Félix (provenant de chez Jeuttr) une autre collection de 56 variétés. J’ai fait ce matin remplir un grand nombre de caisses et de vases de bon terreau, et ce soir j’ai semé quelques variétés de ces graines; si toutes poussent nous auront cette année de bien belles fleurs.

 

 

 


15 Avril / 56

MARDI

 

Le Conseil Municipal s’est réuni aujourd’hui, la réunion n’a pas été aussi intéressante qu’on le pensait; les conseillers ne sachant tous quel parti prendre, quel projet affectif arrêter, ont voté la proposition de Courson qui consiste à demander l’opinion du Barreau, sur la légalité d’une enquête dirigée par la Municipalité, le Gouverneur ayant répondu à la Municipalité qu’il ne pouvait accorder l’enquête et le droit de déférer le serment parce que ce serait illégal et inconstitutionnel de sa part.

 

 

 

16 avril / 56

MERCREDI

 

La rentrée de la Cour devait avoir lieu aujourd’hui, mais sur la demande du Barreau elle a été renvoyée au 1er Mai, à cause des circonstances actuelles et de l’épidémie régnant. Mr Henri Koenig, le doyen du Barreau a fait une allocution à la Cour (Discours d’ouverture de la session) appropriée à la circonstance, il a félicité les membres du Barreau de les retrouver tous aujourd’hui après les dangers que tous ont couru dernièrement et dont malheureusement ils ne sont pas tout à fait à l’abri encore. Il a dit quelques mots sur la mort de Mr Adam qui il y a à peine quinze ou vingt jours se trouvait sur les bancs de la Cour, suivant le procès Lang Freelan c/ Reid Fevay et Co dans lequel il était intéressé, et que le choléra a enlevé dans quelques heures. Il a parlé ensuite de l’incurie du Gouvernement et de l’espérance qu’il avait que les vrais coupables seraient bientôt connus et qu’ils seraient punis selon la grandeur de leur crime pour avoir introduit à Maurice le fléau qui vient de décimer notre population, (faisant ainsi allusion au Gouvernement, à sa négligence et à son incurie), enfin il a dit des choses vraies fortes, et parfaitement exprimées.

 

Mr Rémono a répondu en quelques mots à Me Koenig en lui disant qu’au nom de la cour il espérait aussi que justice nous serait rendue, et qu’on découvrirait les coupables.

 

La Cour ayant levé le siège et ajourné la rentrée comme je viens de le dire, tous les membres du Barreau se sont rendus au corps du bureau de Mr Koenig pour le remercier d’avoir aussi bien exprimé les sentiments du Barreau. Antelme et Charon ont porté la parole.

 

A trois heures et demie un grand public s’est rassemblé en meeting à l’hôtel d’Europe pour nommer une députation afin d’aller faire part à Henri Koenig de l’assentiment de la population du Port-Louis, et des remerciements qu’elle lui devait pour avoir ainsi publiquement plaidé dans son intérêt.

 

Voilà des faits qui feront bien rougir notre vilain gouverneur et toute sa Clique. Je crois que le moment n’est pas loin où nous saurons nous faire rendre bonne justice, et où nous saurons nous faire venger de notre ignoble administration.

 

J’ai semé hier et aujourd’hui une grande quantité de graines de fleurs que Mr Boyer et Félix nous ont envoyées. Puissent-elles pousser convenablement afin d’orner nos parterres.

 

 

 

17 Avril / 56

JEUDI

 

On dit Mr West pris de choléra, ce serait une juste punition pour avoir si mal parlé des créoles à la dernière séance du Conseil Législatif, on a été obligé de la mettre à l’ordre pendant la séance. Slade a sa femme toujours souffrante.

 

 

 

18 Avril / 56

VENDREDI

 

La même effervescence existe toujours dans le Port-Louis, le Mauricien ce matin publie une pétition adressée à la Reine, de trois colonnes, ce journal doit faire publier en 1000 brochures tous les articles qui ont paru dernièrement sur les journaux touchant le choléra; on dit que c’est Courson qui est à la tête de cette entreprise.

 

Le Gouverneur a nommé à la dernière séance du Conseil Législatif un Comité d’enquête, nous verrons si cette enquête conduite par notre Gouvernement détesté aura les mêmes beaux résultats que celle de 1854 qui n’est pas achevée jusqu’aujourd’hui.

 

On nous menace d’une réapparition de la Petite Vérole. Que de calamités à la fois, Ah pauvre Pays!

 

Mort de Madame Armand Bary, elle a suivi de près son mari, qui a succombé il n’y a pas longtemps à la petite vérole.

 

 

 

19 Avril / 56

SAMEDI

 

Rien d’extraordinaire.

 

 

 


20 Avril / 56

DIMANCHE

 

Père Fournera était indisposé ce matin et n’est pas venu nous donner la leçon, ni déjeuner et passer la journée avec nous, comme il en a l’habitude depuis cinq ou six ans au moins. C’est un vide que j’ai senti; j’ai écrit dans la journée une longue lettre à George, lui racontant toutes nos misères et lui donnant des nouvelles de toute la famille.

 

Dans l’après midi nous avons reçu la visite du Père Couder, et de Jules et de ses deux filles.

 

 

 

21 Avril / 56

LUNDI

 

La malle est partie aujourd’hui emportant nos lettres pour l’Europe. Le Mauricien a publié un Overland volumineux contenant tous nos griefs contre le Gouvernement et des extraits de tous les articles qui ont parus dans tous les journaux sur le choléra et contre la conduite du Gouverneur et de sa clique, précédé d’une Pétition dans les deux langues (F & A.) adressée à la Reine, au Parlement et au Peuple Anglais en général.

 

Alfred Lavoquer a dîné avec nous ce soir, il arrive aujourd’hui de Triolet où sa famille et lui s’étaient réfugiés pendant le choléra. Après dîner nous avons fait de la musique.

 

 

 

22 Avril / 56

MARDI

 

Ma tante, Chevreau, Félicie et ses enfants et Philomène ont déjeuné et passé la journée ici aujourd’hui. Papa est resté à déjeuner, moi je n’ai fait que dire bonjour ce matin après ma leçon de musique et comme j’étais en retard pour mon heure de bureau, je suis parti à la hâte sans même dire Adieu.

 

Mr Naz a été suspendu cet après midi par le Conseil Municipal pour trois mois, pour avoir manqué au Comité des Travaux Publics, au Maire et à la Municipalité en fraudant son devoir, et avoir même insulté le Comité des Travaux publics. Ce sera une rude leçon pour lui.

 

Comme nous venions aux Cassis ce soir assez tard nous avons rencontré ma tante Chevreau, Caline et Philomène qui se rendaient en ville, nous avons trouvé ici Félicie, Malcy Caldwell et Fibich. Malcy nous a appris que Moon était beaucoup mieux, et qu’il ne s’était pas brisé une côte dans sa dernière chute comme on l’avait pensé au premier moment. Ce sont les premières visites que ces dames ont reçues depuis le choléra.


23 Avril / 56

MERCREDI

 

Le gros Prosper Faduilhe a été enlevé par la verrette, on l’a enterré aujourd’hui! Madame Dubigun et Madame Latour (Delle Robert) ont aussi été enterrées aujourd’hui, la première est morte de dysenterie et l’autre de vérrette.

 

Arrivée de la Malle, nous portant d’assez bonnes nouvelles quoique rien de très important. Hausse d’un shilling et six pence sur les sucres. Négociation de Paix avec la Russie, mais rien d’arrêté encore, les conférences étaient à peine entamées.

 

 

 

24 Avril / 56

JEUDI

 

Il nous est arrivé ce matin un navire de l’Inde chargé de 279 Immigrants ayant à bord le choléra, la dysenterie et la fièvre jaune; cinquante coolies avaient succombé à ces maladies pendant la traversée. Cet événement a excité émeute sur la Place qui a duré toute la journée. Le Gouverneur était absent de la Ville, le Secrétaire était aussi à la Campagne et n’est arrivé à son bureau qu’à une heure et le Maire (Léchelle) est bien malade depuis plusieurs jours. La population dans ces circonstances a voulu se faire justice elle-même et a exigé le départ immédiat du navire et la quarantaine sans voile, ce que le Procureur Général a pris sur lui d’accorder. Courson s’est mis à la tête de l’émeute, secondé plus ou moins par Félix qui veut aussi s’occuper de la Politique; il devrait s’occuper de fouetter d’autres chats, au lieu de se faire le Tribun exalté du Peuple (C’est mon humble opinion).

 

On disait Mr West mort aujourd’hui, je ne sais si cette nouvelle est positive.

 

 

 

25 Avril / 56

VENDREDI

 

Une Pétition rédigée hier par Courson à la Chambre de Commerce pendant l’assemblée du peuple est restée déposée à la Chambre aujourd’hui jusqu’à onze heures pour recevoir grand nombre de signatures les plus honorables; la Pétition contient des plaintes de la Population sur l’incurie, l’incapacité de notre Gouvernement et demande au Gouverneur l’autorisation de réunir un Meeting pour résoudre les plaintes que la Population à faire parvenir à sa Majesté la Reine. La Pétition a été portée au Gouvernement vers trois heures par huit personnages indépendants et haut placés dans la société, le Député Maire (Papa faisait partie de la Députation; Chanwell a été chargé de lire la Pétition au Gouverneur ainsi qu’un petit prélude rédigé par les membres de la Députation. Le Gouverneur, le Procureur Général et le Secrétaire Colonial, tous trois, la terreur peinte sur leur visage ont reçu en tremblant la députation; le Gouverneur a fait mille excuses, s’est reconnu coupable de n’avoir pas laissé les instructions dans son absence et a promis pour l’avenir de le trouver au Poste; quant au Meeting comme c’était une affaire plus sérieuse il a demandé le temps de la réflexion et a promis une réponse écrite dans le plus bref délai possible. Les Anglais mêmes ont signé la Pétition, Johnstone et
H. Wilson ont fait partie de la Députation. Auguste Louijo (l’Honorable) pour avoir refusé de signer la Pétition, a été sifflé d’abord par Th. Sauzier qui la lui présentait et puis hué par toute la foule de la Place jusqu’à la rue de la Reine.

 

West n’est point mort comme on le disait.

 

 

 

26 Avril / 56

SAMEDI

 

Louis Echelle et Théophile Lachenardière étaient tous les deux bien malades ce soir, condamnés par les Médecins. Ce seraient deux hommes honorables regrettés s’ils succombaient. Dieu veuille que les médecins se soient trompés dans leur verdict et qu’ils vivent des années encore. Il est triste de voir partir les bons, tandis que nos Anglais et notre ignoble Gouvernement narguent le choléra et toutes les épidémies inimaginables.

 

 

 

27 Avril / 56

DIMANCHE

 

Nous avons fait une partie monstre de Dominos après déjeuner accompagnée de mille rires et farces car ce jeu ne demande pas beaucoup d’attention. Dans l’après midi j’ai fait quatre parties d’échec avec papa, j’en ai gagné trois et lui une, je commence à ne pas jouer mal. A quatre heures et demie nous avons reçu la visite de Mr Le Gras, docteur de Bourbon, et de sa femme (anglaise ou Juive) ils arrivent de France où ils avaient fait un petit séjour pour leur santé et ont passé ici avant de se rendre à Bourbon. Mr Le Gras a une platine infatigable. C’est un couple très drôle! Ils nous étaient conduits par Jules et Félicie qui les ont connus à Bourbon. Ils ont parus contents de l’accueil hospitalier et cordial que nous leur avons fait. Alfred Lavoquer a dîné avec nous, nous avons fait de la musique après dîner pour tous les goûts.

 

 

 

28 Avril / 56

LUNDI

 

Notre pauvre Maire Léchelle a succombé ce soir à une maladie qui l’accablait depuis quelques jours, les derniers troubles qui ont eu lieu à Port-Louis causés par notre ignoble gouvernement n’ont pas peu contribué à exciter son esprit et à aggraver ses souffrances. Il sera vivement regretté de toute la Population. Sur la Place déjà cet après midi on a proclamé généralement que tout travail serait interrompu et que ce jour néfaste serait entièrement accordé aux regrets bien sincères qu’éprouve la population du Port-Louis pour le vénérable Maire que la ville a perdu, le Maire fondateur de notre Municipalité.

 

Le pauvre Erophile Lachenardière, mon oncle et le neveu (par alliance de sa femme) de Mr Léchelle était aussi mourant cet après midi et suivra de quelques heures je le crains, notre maire. C’est un homme digne et respectable. Lui et Mr Léchelle étaient deux Maçons, hauts dignitaires de la Loge de la Triple Espérance. Tristes événements qui font détester plus que jamais notre Gouvernement et qui aigrissent encore plus nos âmes contre Higginson, Dowland et leurs compagnons.

 

Mr West qu’on avait encore fait mort hier, est dit-on véritablement mort ce soir. Triste journée que Port-Louis aura donc demain.

 

La mort de Mr West sera une forte leçon pour le Gouvernement fossoyeur comme l’a justement appelé le Mauricien. Mr West il y a huit jours au sein même du Conseil Législatif insultait notre population et le soir même l’impitoyable “Higginson Pestilentia” s’emparait de lui pour l’entraîner bientôt dans la tombe. Il ne sera pas regretté comme nos deux autres citoyens cet anglais pur sang, égoïste et ennemi de notre bonne petite colonie.

 

Le Gouvernement a répondu à la demande qu’on a faite de permettre un Meeting négativement et même insolemment. Serons nous joués plus longtemps!!

 

 

 

29 Avril / 56

MARDI

 

L’honorable Louis Léchelle, Maire du Port-Louis, membre depuis très longtemps du Conseil Législatif, vieux Courtier et Syndic des courtiers, maçon très haut gradé de la Loge de la Triple Espérance a été enterré cet après midi avec tous les honneurs dus à son rang.

 

Le convoi est parti de la Loge, où Mr Rémono vénérable, a fait une oraison funèbre sur Léchelle parfaitement sentie et bien exprimée. Le Gouverneur, les Troupes et toutes les Autorités assistaient au convoi. Jamais spectacle n’a été plus imposant que toute cette ville fermée, tout ce peuple habillé de noir et de deuil allant rendre le dernier devoir à son chef aimé et regretté, toute cette file de voiture suivant le convoi jusqu’au Cimetière pour ramener tous ceux qui allaient à pieds.

 

Erophile a rendu le dernier soupir juste hier au soir à huit heures et demie presqu’en même temps que le capitaine West. Trois tristes événements dans la même journée.

 

 

 


30 Avril / 56

MERCREDI

 

Nous avons enterré ce matin à midi le pauvre Erophile, un grand nombre d’amis assistaient à ses obsèques. Mr Rémono a fait sur sa tombe une petite prière, un discours vivement senti qui a tiré des pleurs aux assistants, il était profondément ému. Que de malheurs accablent nos familles depuis quelques temps. On a encore enterré aujourd’hui Hermann Giquel mort hier après quarante huit heures de maladie.

 

On disait cet après midi qu’Eugène Bourgault était mort du Barbier, maladie qui fait aussi des ravages dans le moment. Nous allons donc passer en revue toutes les maladies.

 

 

 

1er Mai / 56

JEUDI

 

Il nous est arrivé ce matin une Malle qui nous a apporté d’assez bonnes nouvelles quant à la paix et aux sucres, mais une triste nouvelle de la mort de Mr Prosper d’Epinay notre vieux Procureur Général, parti sous congé pour sa santé, c’était un homme capable, légiste distingué et hautement apprécié à Maurice. Cette Malle nous a aussi appris le mariage de Mr Bayley, notre Secrétaire Colonial en congé, avec une demoiselle Georgina Douglas, fille de John Douglas, Esq., La Cour a repris aujourd’hui les affaires sans qu’il ait rien d’extraordinaire.

 

 

 

2 Mai / 56

VENDREDI

 

Rien d’extraordinaire. La Municipalité s’est réunie aujourd’hui pour choisir les six conseillers parmi lesquels le Gouverneur aurait à choisir un Maire, mais le cas de décès d’un maire n’a pas été prévu par la loi Municipale et le Procureur Général a écrit au Conseil qu’il préparait dans le moment une loi à cet effet.

 

 

 

3 Mai / 56

SAMEDI

 

Le Comité du choléra s’est réuni pour la première fois aujourd’hui (à huis clos) sous la présidence d’Henri Koenig je crois que ce Comité sera une amère dérision.

 

Madame Bourdin est accouchée dans la journée d’un gros garçon. On raconte que le Shan Jehan navire à choléra a communiqué à la Grande Baie avec trois pêcheurs qui dit-on ont été pris de choléra et ont succombé dans la nuit même. Quelle surveillance! Quelle quarantaine!!

 

 

 

4 Mai / 56

DIMANCHE

 

J’ai pris une excellente leçon de musique ce matin avec notre bon père Fournera, j’ai joué trois duos de violon, deux duos de violon et piano et chanté deux duos avec Alice; Père Fournera m’a porté ce matin trois trios de violon, piano et basse.

 

 

 

 

 

J’adresse mon Journal

à George Mayer, à Londres

à partir du premier Juin

1856

_ _ _

 

 

Mon cher George,

 

J’ai l’habitude depuis assez longtemps avant de me jeter au lit le soir, de mettre sur un cahier les actions de ma journée et les faits principaux qui sont venus à ma connaissance, et cela sans recherche, sans fleurs de rhétorique mais currente Calamo et simplement. Je veux t’adresser dès aujourd’hui mon petit journal, les fait qu’il contiendra t’intéressera peut-être, loin de notre petite colonie; si tu as quelques minutes à perdre parcours le, autrement serre le dans quelque boite cachée et tu me rendras un jour ces pages griffonnées, peut-être de nulle importance pour toi mais un doux talisman pour moi; confident de doux souvenirs, que j’aimerai dans quelques années à relire. Je te confierai fidèlement ici mes pensées les plus secrètes; à quoi bon cacher mes sentiments, ils sont si peu de choses, notre nature est si frêle.

 

 

 

1er Juin / 56

DIMANCHE

 

Mon cher George,

Nous avons reçu aujourd’hui la visite de ta mère, d’Augustine
de Latour et de tes frères et soeurs, en même temps que celle de Mr Rémono, sa femme, ses enfants et celle de Bourdin et Philomène. La journée, tu dois le supposer, s’est passée gaiement en rires et en causeries. J’ai transporté mon coquiller dans la galerie, à l’étage à côté de ma chambre et ai passé une grande portion de mon Dimanche à nettoyer et classer mes coquilles, je les aurai maintenant sous la main et pourrai m’en occuper plus soigneusement; Mathilde m’a dit que tu lui avais laissé une partie de ton coquiller et comme elle n’y attache pas grande importance et n’a pas l’intention de faire collection, elle m’a proposé à ma prochaine visite au Champ de Lort de me donner en ton nom celles qui pourraient me plaire; ma passion frénétique pour les coquilles recommence, le père Planeau m’a promis hier de m’en donner, je vais recommencer mes échanges. Te rappelles-tu cette époque où tous les deux nous adorions les coquilles, où nous faisions des échanges, il est déjà loin, nous étions bien jeunes alors, tu habitais Les Pailles. Tous les préparatifs pour le mariage de Claire sont commencés, les noces sont fixées à Mardi 3 Juin, je te promets de longs détails ce jour-là pour me dédommager du regret que j’éprouve de te savoir pas à mes côtés et à ce jour intéressant et solennel dans la famille.

 

 

 

2 Juin / 56

LUNDI

 

Nous avons eu une journée d’émotions aujourd’hui. Félix et papa étaient restés à la maison pour s’occuper de tout nettoyer et mettre en ordre lorsque à midi Monsieur Lavergne le Commissaire Civil a fait demander pour préparer l’acte de mariage, le consentement de Mme Froberville. Tu n’ignores pas que Mme Froberville et Ladislas son fils aîné sont toqués, se sont laissé sottement ruiner garce à la mauvaise gestion de Ladislas fils aîné, et que Mme Froberville ne connaissant d’autres personnes au monde que son fou de Ladislas a depuis longtemps séparé d’elle son fils Félix, eh bien, Madame Froberville à l’époque où Félix lui a respectueusement fait part de son mariage, a donné son consentement (par une lettre privée) à ce mariage. Cette lettre n’a pas suffit à l’Etat Civil et il a fallu à
Mr Lavergne ou le consentement verbal ou la signature de Mme Froberville à l’acte de mariage ou un acte notarié constatant authentiquement le consentement de la mère. Que faire alors, au dernier moment, comment avoir le temps de préparer un acte notarié, obtiendra-t-on la signature de Mme Froberville, grande inquiétude, tous les parents sont invités pour demain à 11 ½ heures, retardera-t-on le mariage pour faire les sommations respectueuses? Qu’on ne perde pas de temps, vite chez le notaire, qu’il déploie tout le zèle inimaginable. Du bureau de papa descendre chez Jules notaire n’est que l’affaire d’une seconde, mais Jules n’est plus notaire, il est Général Agent, il a vendu 15,000 piastres, la moitié de son Etude à Dumat qui vient de commencer ses fonctions. Dumat est trop gnangnan et du reste il est sorti pour le moment, Loïs est un garçon de coeur et d’énergie, il prend la plume, bâche à la hâte le consentement, l’acte le plus concis, le plus laconique, l’on court après un notaire intelligent et actif. Pelte est un ami dévoué il fera tout pour plaire, vite une voiture de louage, l’acte est dans les mains de Pelte et voilà celui-ci déjà parti à 1 heure de l’après midi. Grandes inquiétudes pendant trois heures de temps, Pelte n’arrive pas, il faut cependant à tout prix obtenir ce consentement nécessaire. Plusieurs verres de bière sont avalés, swallowed up, comme un rien, enfin quatre heures sonnent à l’horloge de la Cathédrale, quelqu’un monte quatre à quatre les marches des escaliers, c’est Pelte! Quoi! Eh bien! l’acte où est-il, la signature, les questions se multiplient. Pelte est tellement ému qu’il ne peut répondre à toutes ces questions; il fait voir l’acte, il a triomphé non sans peine, Madame Froberville après trois heures de paroles vagues, de discours interminables sur ses malheurs, sur l’injustice humaine qui dit-elle l’a ruinée, a lu l’acte, a demandé comme condition essentielle qu’on fit changer la qualité de Félix, que de propriétaire qu’on avait mis dans l’acte on le fit commis courtier et elle a signé. Pelte a gagné une invitation aux noces et tout le monde a été satisfait. Voilà pas du drame? A demain.

 

 

 

3 Juin / 56

MARDI

 

Il n’est pas tard et quoiqu’un peu fatigué, je tiens à exécuter ma promesse d’hier, je vais te raconter, le cerveau quoique un peu allumé, le mariage de Claire. On avait donné rendez-vous aux invités et au Commissaire Civil pour 11 ½ hres cela voulait dire midi en accordant la demie heure de cérémonie. A midi donc tous les parents étaient rendus et la vieille baderne de Thomas Isidore Lavergne avec la gaucherie qui le caractérise a procédé, après lecture, aux formalité du mariage civil, cérémonie très ennuyeuse avouons le. Malgré son importance. Tiens-tu à connaître qui ont assisté aux noces? Voyons si ma mémoire ne me fera pas défaut. D’abord les mariés, parties essentielles, puis les témoins officiels Père Rémono, Paul Froberville, Edmond & Jules; la famille des Cassis, Tantine Claire ses deux filles et Evenor; ta mère, ton père, ta soeur Mathilde, Augustine de Latour et Edgar; Moon et Malcy, Robert et ses trois petites filles, notre tante Chevreau, Caline et Valentine, Félicie n’a pas assisté aux noces; Monsieur Bourdin et Philomène, Alfred Levieux sa femme et sa fille, Mm Furteau et sa fille; Madame Rémono et son fils Victor, Courson, Alice Malherbe, Slade, Pelte, à peu près cinquante en tout.

 

A midi et demie nous nous sommes rendus en voiture à la Chapelle des Cassis, la cérémonie religieuse a été faite par l’Abbé Laval et l’Abbé Band, petite fête villageoise tout à fait, on a fait une quête pour continuer la construction de la Chapelle qui a rapporté 63 piastres. De retour aux Cassis après un joli petit air de piano par Augustine, une petite causerie et une petite cour aux demoiselles nous avons été au tiffin, vers deux heures; les appétits étaient bien aiguisés, le repas bien choisi, le champagne bruyant et mousseux, la gaieté vive et les toasts légers, j’étais assis auprès d’une jolie petite demoiselle que je te laisse deviner. A quatre heures nous avons quitté la table, nous sommes montés aux Salons, Augustine avec beaucoup de grâce et de talent a chanté un air de Anna Bolena qui a fait grand plaisir, Alice a aussi chanté un petit air, ensuite ces demoiselles ne tenant pas sur leurs jambes ont demandé une Polka, on en a fait une, deux, trois et plus; à six heures tout le monde s’est séparé chacun paraissant satisfait de sa journée, nous sommes restés en famille pour faire les rogatons; demain nous les prolongerons au déjeuner. Je t’ai vivement regretté dans cette petite fête de famille, j’aurais voulu t’avoir à mes côtés. Ces demoiselles ont toutes fait la cour à Courson qui leur a promis une soirée pour cet hiver.

 

 

4 Juin / 56

MERCREDI

 

Triste nouvelle aujourd’hui, mon pauvre George, un vieil ami parti, le bon et digne Monsieur Boyer, le Naturaliste victime du barbier. Près de la joie, le chagrin! Nous regrettons tous vivement le père Boyer. J’ai assisté ce soir à cinq heures à une conférence religieuse d’un prédicateur qui fait fureur dans le moment au Port-Louis, l’Abbé Lafond, il a véritablement du talent; il a fait une série de conférence pour les dames et maintenant une pour les hommes les plus distingués, voir même notre vieux doyen Henri Koenig et tout le Barreau. J’ai été enchanté de son discours et ai l’intention d’aller encore l’entendre; il est très savant et il y a à gagner.

 

 

 

5 Juin / 56

JEUDI

 

On a enterré ce matin à dix heures le pauvre bonhomme Boyer; Comme tout homme qui a un mérite vrai et modeste un nombre limité d’amis et véritables et non une foule indifférente l’a conduit à sa dernière demeure, qu’il repose en paix! Le pauvre St Alme Bertrand, homme de coeur aussi a suivi de près le père Boyer, il a succombé aujourd’hui victime aussi du barbier.

 

Maman est souffrante depuis hier, elle a pris un froid qui lui a causé un fort mal de gorge et une migraine plus tenace encore; ses dernières fatigues pour le mariage de Claire ont en grande partie contribué à son indisposition. Ce ne sera rien je l’espère. Les nouveaux mariés paraissent très heureux, tant mieux.

 

 

 

6 Juin / 56

VENDREDI

 

La pauvre Anaïs Lachenardière est dangereusement malade il y a eu aujourd’hui consultation de médecins et l’on craint beaucoup pour sa vie. Pauvre Emile, s’il allait encore perdre sa mère, il serait durement éprouvé.

 

 

 

7 Juin / 56

SAMEDI

 

Rien d’extraordinaire aujourd’hui à te conter. Il me tarde bien de savoir de tes nouvelles, il y aura le neuf trois mois que tu nous as quittés, tu es maintenant à admirer les beautés et les magnificences de Londres; fais moi de longues narrations, fais moi participer au bonheur que tu dois éprouver en t’initiant à tous ces grands secrets de l’Europe Enchantée que j’ignore sur mon île isolée. Laisse moi compter sur ta vive et sincère amitié et ne me trompe jamais, tu me rendrais désormais trop incrédule, trop misanthrope. La pauvre Anaïs s’en va, on n’a plus d’espoir de la sauver.

 

 

 

8 Juin / 56

DIMANCHE

 

Il y a bien longtemps qu’il ne m’était arrivé d’aller en ville le Dimanche. Je suis parti aujourd’hui à deux heures avec Père Fournera et Alfred, je les ai déposés chez Père Fournera, et j’ai ensuite été voir ta petite soeur Lina qui est assez souffrante depuis quatre ou cinq jours, je l’ai trouvée mieux et très gaie, elle éprouve la même souffrance au genou qu’a eue Edwin aux Vacoas, comme elle est jeune et forte il y a tout lieu d’espérer qu’elle en sera quitte comme Edwin au bout de quelque temps. Les meilleurs soins lui sont prodigués. Tous les autres membres de ta famille sont du reste bien portant, Mathilde, Edgar et Alice étaient à St.-Antoine. De là j’ai été voir Slade qui est pris depuis cinq ou six jours d’un rhumatisme qui le fait beaucoup souffrir, il n’a pu se rendre au bureau ces jours derniers, je l’ai trouvé mieux grâce à quelques drogues dont il s’est entouré. Ma troisième visite a été pour Jules, Félicie et ma tante Chevreau étaient près d’Anaïs qui se meurt; Caline est aussi à St.-Antoine; Jules est tout désolé de voir ses plus jolis plants détruits par les                    . Voilà l’itinéraire de ma promenade en ville. J’ai beaucoup causé de toi avec ton père et ta mère, il nous tarde d’avoir de tes nouvelles.

 

 

 

9 Juin / 56

LUNDI

 

Madame Marchais, tante de Clément Dumat, qui demeure chez la famille Dumat au Champ de Lort est morte aujourd’hui, de vieillesse je crois, elle avait 83 ans. La pauvre Anaïs lutte encore contre la mort, mais je crains que cette dernière ne soit plus forte et ne gagne bientôt sa triste et malheureuse victoire. On a publié dans les journaux d’hier et d’aujourd’hui toute la correspondance de Hart avec le Gouverneur au sujet du choléra et de la suspension de Hart comme interprète de la Couronne. La conduite de Hart est pleine d’indépendance; tu entendras parler de cette affaire qui sera jugée par les Ministres de la Métropole. A propos tu sais que Caldwell a été nommé interprète à la place de Hart par intérim; et Aston a pris sa place au collège aussi par intérim.

 

 

 

10 Juin / 56

MARDI

 

Le service d’Erophile a été fixé pour ce matin à 9 heures et nous étions tous habillés pour nous y rendre lorsque Rivalz est venu nous annoncer que la Messe avait été renvoyée à cause de la mort d’Anaïs, qui a rendu le dernier soupir hier dans la nuit pour aller rejoindre son mari. La pauvre Anaïs a été enterrée cet après midi à trois heures. Une parente de moins encore dans la famille.

 

 

 

12 Juin / 56

JEUDI

 

Le petit garçon de Monsieur Bourdin, Auguste, filleul de maman, est bien dangereusement malade depuis ce matin du Croup (mal de gorge couenneux) on le croit perdu, il y a eu consultation ce soir, il est question de lui ouvrir la gorge, seule ressource qui reste; pauvre petit! Nous avons reçu aujourd’hui une malle nous annonçant des nouvelles de la Paix de l’Europe et de la naissance du fils de Napoléon; voilà qui va faire du bien à nos habitants et au commerce de notre Colonie. On va fêter par une réjouissance publique cette heureuse nouvelle. Je vais ce soir entendre un jeune violoniste Mr Couat qui donne un Concert à la Loge.

 

 

 

13 Juin / 56

VENDREDI

 

J’ai passé toute ma journée aujourd’hui à la Cour Suprême à suivre une affaire d’appel fort intéressante du Cabinet, je n’ai quitté l’audience qu’à trois heures.

 

Le pauvre petit Bourdin a subi cet après midi à une heure l’opération douloureuse qu’on a été obligé de lui faire pour avoir quelque chance de le sauver. On ne lui donnait plus que trois heures à vivre lorsque son père s’est décidé à lui laisser ouvrir la gorge. Coignet n’a pas voulu faire l’opération et c’est Salesse qui l’a faite fort adroitement et lui a mis un tuyau d’argent et a recousu tout autour la peau, l’opération a réussi, l’enfant maintenant peut respirer on ne craint plus l’étouffement et on combat le mal intérieur; je désire sincèrement que ce pauvre petit, si intéressant puisse guérir, pour ses parents et pour Maman qui est toute chagrine et qui aime beaucoup cet enfant.

 

J’ai été enchanté du jeu de Mr Couat, il a une justesse parfaite, est bien maître de son violon et a de l’ampleur dans le jeu; c’est un jeune homme de 20 ans qui sort à peine du conservatoire après y avoir eu des succès et il promet beaucoup. La salle de la Loge était bien remplie et on remarquait quelques jolies femmes entre autres Madame D. Rochecouste qui était charmante. Mr et Mme Fibich, Nicolle, Mortelet et Boulanger ont donné leur concours à Mr Couat. La soirée a été fort agréable.

 

 

 

14 Juin / 56

SAMEDI

 

Le petit Bourdin donne aujourd’hui quelque espérance de guérir; papa et moi avons été cet après midi savoir de ses nouvelles. J’ai été aujourd’hui à bord de deux navires en rade, qui partent ce soir, faire à la hâte signer des pièces par le Capitaine; j’ai été parfaitement reçu, ils m’ont offert Porto, Madère, Brandy et Claret ad libitum; la mère et la soeur de Hart partent sur un de ces navires, le “Ratler”.

 

 

 

15 Juin / 56

DIMANCHE

 

J’ai été ce matin à table lorsqu’on était au milieu du déjeuner, tellement ma leçon de violon a été longue, je me passionne, tu le vois pour la musique, j’étudie ferme depuis quelque temps. Le petit Couat m’encourage. Lavoquer et Oscar sont venus nous faire visite dans la journée, nous avons fait une partie de tir avec la carabine “Monte Christo” de Rivalz sur une cible nouvelle qu’il s’est faite faire. Lavoquer est resté dîner et vient de partir; nous avons tous passé une bonne partie de la journée dans le nouveau domicile de Félix qui est charmant et très agréable.

 

 

 

16 Juin / 56

LUNDI

 

Le pauvre petit Bourdin est mourant depuis ce matin, nous avons été savoir de ses nouvelles ce soir, on craint qu’il ne passe pas la nuit. Faut-il que ce soit là le résultat de mille souffrance, de torture incessantes depuis une semaine. Madame Bourdin est dans la désolation de perdre son enfant, on ne lui permet pas d’approcher de lui, Philomène avec un dévouement admirable le soigne seule avec Madame Erny, elle ne le quitte pas nuit et jour; Bourdin est profondément chagrin et regrette d’avoir tant fait souffrir son fils pour ne pas le conserver. Il faut se soumettre à la volonté de Dieu! Ceci est une belle philosophie, mais la nature et le coeur parlent toujours plus fort.

 

J’ai vu aujourd’hui Emile, en voilà un qui vient d’être durement éprouvé! Perdre son père et sa mère en moins de six semaines, peut-on se soumettre à cela avec résignation? Ah! la vie est bien amère pour beaucoup, mon pauvre George, et chacun a son tour et sa période de malheur et d’épreuves ici bas; je ne pouvais voir le chagrin de ce triste garçon sans avoir l’âme soulevée et sans me sentir une larme aux yeux; on s’occupe dans le moment de l’émanciper et de lui donner un curateur, il reste tout à fait seul orphelin; l’on pense que son oncle Léopold l’appellera près de lui.

 

Il y a eu hier vers une heure du matin, un incendie assez considérable en ville, près du Bazar, trois magasins ont brûlé, l’Union, Hôtel de Mr Dunan, le magasin Michaud depuis Bigaignon et un magasin de Delourme et Bergsten; le pauvre Bigaignon a été complètement ruiné.

 

 

17 Juin / 56

MARDI

 

Le petit Bourdin a été enterré cet après midi à 3 heures; bien des amis de Mr Bourdin suivaient le convoi et ont été jusqu’au cimetière. Le chagrin et la vive douleur de Mr Bourdin qui a eu le courage de suivre son fils jusqu’à la dernière heure, étaient navrants, il m’a ému pauvre père!

 

Il y a eu ce soir réunion du “Mauritius Fire Insurance Company” au sujet de l’incendie de l’immeuble Cantin qui a eu lieu Dimanche, il s’est levé une question légale fort délicate qui après avoir été chaleureusement discutée a été renvoyée à Jeudi, après demain.

 

La pauvre Melle Céleste Gicquel ton ancienne maîtresse d’école est mourante depuis quelques jours d’une paralysie, espèce de Barbier, ce qui est fort commun dans le moment, elle est condamnée des médecins. Que de personnes de la société sont parties depuis quelque temps, toutes les familles sont dans le deuil; si ces temps de malheur continuent nous allons bientôt tous y passer. Plains ,nous; nous avons besoin je crois de redevenir Français pour revivre et nous régénérer, s’il faut en croire les bruits qui courent, ce moment dit-on n’est pas loin.

 

 

 

18 Juin / 56

MERCREDI

 

Papa est parti ce matin à 5 heures pour Flacq pour affaire et était de retour ce soir à 7 heures, ayant remporté une victoire pour les Dupin. Maman est un peu souffrante depuis hier. Monsieur Bourdin est venu ce soir la voir et avoir de ses nouvelles.

 

 

 

19 Juin / 56

JEUDI

 

Rivalz est allé aujourd’hui à la Rivière du Rempart (Poudre d’Or) chez Baudot, pour une partie et un dîner aux huîtres au bord de mer que donne Adrien Baudot à grands frais; je crois que mon oncle Edmond et Evenor ont dû être de la partie.

 

 

 

20 Juin / 56

VENDREDI

 

Je compte aujourd’hui dix neuf ans, mon cher George, et tu n’es pas près de moi pour me serrer la main et me donner une bonne et douce parole d’amitié, à cette borne que je rencontre sur le chemin de la vie, et où je me repose quelques instants, oubliant les fatigues et les chagrins du passé, pour me remplir de résolutions et de courage et continuer ma route jusqu’au but que Dieu m’a désigné ici-bas, je veux dire un état, une situation, puis vivre dans une prudente stabilité, au milieu des affections du foyer. Je me console, fort du serment que je me suis fait et que je tiendrai, de ne pas me rendre indigne de ton amitié et de l’affection de mes excellents parents. La Puissance Divine qui veille sur moi ne peut me refuser de veiller à ce que je tourne la foi du serment que je me suis imposé.

 

Je trouve dans le travail, l’Etude, l’amour de la famille et de la musique ma vie toute remplie. Qu’ai-je besoin de faux amis? Un seul vrai me suffit, laisse moi compter sur toi, tu es le seul confident de mes joies et de mes peines; le sort nous sépare pour le moment, nous nous reverrons; d’ici là que nous restions fidèles à nos promesses, soyons constants.

 

J’ai eu aujourd’hui une touchante preuve de l’affection et de l’amitié de mon père et de ma mère pour moi, c’est ma plus douce joie, ma plus belle récompense, je ne désire rien de plus; mon voeux le plus sincère est de rester toujours digne d’eux. J’ai déjeuné ce matin avec Claire et Félix, ils sont très heureux de leur petit ménage. Ils ont une très jolie petite salle à manger dans leur logement, et Félix déjeune le matin de bonne heure chez lui avant de partir pour la ville, et dîne le soir en famille.

 

Nous avons appris aujourd’hui la mort d’une vieille parente, la bonne femme Dumée, elle a été enterrée aux Pamplemousses, elle était très âgée.

 

J’ai lu toute la journée aujourd’hui, fraîchement installé et tranquille dans ma chambre. J’ai vécu jusqu’ici heureux et satisfait à un chagrin près, (tu le connais!) une affection brisée qui m’a fait beaucoup de peine, puises-je continuer ainsi la vie qui s’ouvre devant moi sous des aspects plus sérieux que ceux que j’ai entrevus jusqu’ici.

 

 

 

21 Juin / 56

SAMEDI

 

Nous avons eu congé public aujourd’hui pour célébrer la Paix. Grand-maman a sacrifié un veau gras en l’honneur de mes 19 ans hier et les dix ans d’Ines aujourd’hui. Après une excellente leçon de musique ce matin, Père Fournera est resté à déjeuner pour partager notre veau à toutes sauces. Nous nous en sommes tous régalés, il était délicieux; Slade a aussi déjeuné avec nous. Lavoquer et Oscar sont venus dîner dans l’après midi; Père Fournera a achevé la journée en restant à dîner; nous avons fait mousser le champagne pour arroser nos énormes quartiers de veau. Nous sommes tous partis pour la ville à 8 ½ heures afin de voir l’illumination. Le Palais de l’Evêque offrait le plus joli coup d’oeil comme illumination, bien supérieur au Gouvernement et à tous les autres édifices, il était artistement éclairé. Le jardin de la Compagnie était aussi charmant et bien gai, les arbres étaient tout illuminés jusqu’aux branches les plus élevées, la fontaine coulait des flots d’argent aux reflets de flammes et des lumières de couleur variées, Mr Pitot s’était piqué d’honneur. La Municipalité et le Gouvernement, le Théâtre, l’Hôtel d’Europe, la porte des casernes, la Poste, le Palais de Justice, la Loge de la Triple Espérance et quelques autres maisons ornées de transparents et de lampions de couleur, les principales rues de la ville éclairées et encombrées d’une foule compacte et bruyante offrait un spectacle éblouissant. Le jardin de la Compagnie était le rendez-vous de l’aristocratie et des amoureux, je m’y suis promené avec le Père Fournera, mon vieil ami pendant quelque temps et nous faisions des remarques fort amusantes.

 

 

 

22 Juin / 56

DIMANCHE

 

J’ai réussi à me procurer une Basse pour les Cassis qui nous restera, Alfred n’aura plus de prétexte, il ne craindra plus de transporter tous les Dimanches son instrument et désormais nous pourrons Alice et moi nous fortifier dans l’ensemble. Nous avons commencé aujourd’hui à déchiffrer les Sonates de Beethoven, ça n’a pas été trop mal pour un début, Père Fournera a été heureux et content, nous ferons merveille dans quelques mois.

 

Nous avons reçu dans la journée la visite de Gaston Adam, nous ne l’avions pas vu depuis la mort de son père; il est toujours très chagrin.

 

 

 

23 Juin / 56

LUNDI

 

J’ai repris aujourd’hui la besogne après trois jours de congé, la journée a été très effective, j’en ai encore les oreilles chaudes et la tête bouillante. Nemours Arnaud fils a enterré cet après midi sa fille aînée d’une crise de dents pour les oeillères, elle avait à peu près 18 mois. Frank que tu as connu qui avait épousé une demoiselle Collard, est parti pour l’autre monde dans la nuit du Samedi à Dimanche, il était d’une misérable constitution et n’a pas tardé à aller rejoindre sa femme, ses enfants et tous les Rossfords des parents, voilà une famille qui a été rapidement enlevée de ce monde.

 

 

 

24 Juin / 56

MARDI

 

Pas de nouvelles à te conter aujourd’hui, mon cher George; donc bonnes nouvelles.

 

 

 


25 Juin / 56

MERCREDI

 

Grand-maman, papa, Félix et Claire dînent ce soir chez Monsieur Rémono. J’ai vu dans la journée, ton père qui est en parfaite santé.

 

La malle part demain, si les malles de Bourbon sont arrivées, on aussitôt leur arrivée d’ici le vingt huit à trois heures. Dans la crainte de voir partir la Malle sans mes lettres, je les prépare ce soir pour les déposer demain, arrive ensuite que pourra pour le public incertain du départ fixé. Je suis heureux de t’annoncer que tous les membres de notre famille sont en bonne santé; Edwin et toi vous devez être gros et gras depuis votre arrivée à Londres; comment as-tu trouvé le Genuine Beefsteak et le True Roastbeef. Qu’il me tarde de connaître toutes tes impressions en arrivant dans ce monde nouveau et inconnu pour toi! Je ne puis trop te répéter de m’écrire longuement et le plus souvent possible, tes lettres seront toujours du plus grand intérêt pour moi.

 

Nous avons reçu dernièrement une lettre de Madame Gully qui nous dit qu’elle sera enchantée de te voir, ne manque pas si tu peux d’aller lui faire une petite visite pour lui donner des nouvelles de sa vieille mère, elle te recevra cordialement et tu feras grand plaisir en écrivant une petite lettre à Grand-maman en lui annonçant que tu as vu sa fille. Si dans tes courses tu peux te procurer quelques graines de Belles pensées d’Angleterre, envoie-les moi par le premier ami qui aura la bonté de s’en charger, tu me rendras heureux. Quand je te saurai fixé à Londres, je t’enverrai quelques petites friandises de notre pays, quelques gelée de goyaves ou de nos autres fruits que l’on ne connaît pas en Angleterre.

 

Si tu veux être assez bon pour me rendre quelques petits services quand tu seras établi convenablement et que tu aies le temps de me faire quelques commissions, insignifiante du reste et qui ne te donneront pas trop de tracas, je te nommerai mon correspondant. Nous nous aiderons mutuellement. Mes amitiés à Henry et aux amis que tu retrouveras à Londres. Je vais écrire un mot à Edwin par cette malle ainsi je ne te dis rien pour lui.

 

Toute la famille me charge de mille amitiés pour vous deux et vous prie de ne pas l’oublier.

 

Adieu, mon cher cousin, je te souhaite santé, succès et plaisirs rappelle-toi toujours de moi, pense à la vie monotone que je mène à Maurice et viens me distraire par tes longues lettres.

 

Ton affectionné cousin et ami

 

 

  1. Edmond de Chazal

 

 

 

 


26 Juin / 56

JEUDI

 

J’ai vu aujourd’hui notre oncle Edmond au bureau, il est très bien, mais sa femme tantine Claire a été fort souffrante ainsi que le petit Régis, ce dernier a eu un fort catarrhe qui lui a occasionné un engorgement du poumon, on a été obligé de lui appliquer des vésicatoires tout le long du dos. J’ai aussi rencontré Evenor, dans la rue Royale qui sortait de chez Chauvin où il avait acheté une pipe, c’est te dire qu’il s’ennuie un peu à la campagne, puisqu’il lui faut déjà un ami monotone et aussi pernicieux que le tabac. Nous avons causé un bon moment.

 

 

 

27 Juin / 56

VENDREDI

 

L’Egle est arrivé ce soir de Bourbon et les malles partent positivement demain, puissent elles t’apporter positivement nos lettres et te donner des nouvelles de tous ceux que tu as laissés ici.

 

 

 

28 Juin / 56

SAMEDI

 

La pauvre Mamselle Céleste Giquel, après toutes ses souffrances a rendu le dernier soupir aujourd’hui à midi, vivement regrettée de toute sa famille et de ses nombreuses petites élèves. On l’enterre demain à onze heures, c’est le septième membre que la famille Giquel perd depuis six mois, quelles épreuves!

 

 

 

29 Juin / 56

DIMANCHE

 

C’est aujourd’hui la St Pierre et la St Paul! Faut-il que j’ai la chance d’avoir trois fêtes dans le mois de Juin, St Antoine le 13, mon anniversaire le 20 et St Pierre le 29, n’en doutes pas je serai canonisé un de ces beaux jours. Nous avons donc célébré aujourd’hui les deux saints: Félix, Paul; Rivalz, Paulin, Papa, Pierre, moi, Pierre, les quatre hommes de la famille.

 

Monsieur et Madame Rémono et leurs trois enfants, Mr Ducray et Laurencia, Pelte, Maurel, Adrien Baudot, Alfred Lavoquer, Mr Couder et nos habitués du dimanche Père Fournera et Alfred déjeunaient avec nous, nous étions au grand complet. Après déjeuner ces messieurs ont fumé la chiroute en prenant du grog et en causant sous les arbres à l’ombre, ces dames ont regardé les gravures dans le salon de Félix en brûlant des pastilles de sérail, et puis on a fait force musique en tous genres, la journée a été très gaie et tout le monde paraissait heureux.

 


30 Juin / 56

LUNDI

 

Nous avons appris cet après midi par la visite de la tante Chevreau que ta petite soeur Lina avait été souffrante la nuit dernière, après une promenade en voiture hier dans l’après midi, qui l’a fatigué il parait, ou pendant laquelle elle aura pris froid; ce matin, cependant, il y avait du mieux après la visite et les soins du docteur; pauvre petite elle aura une maladie assez longue et un traitement bien douloureux à supporter, mais elle se rétablira.

 

Jules s’est acheté une paires de petites mules de Buenos Aires pour aller faire bâtir sa case aux Vacoas et y aller de temps en temps, il les fait dompter dans le moment et est venu nous voir avec ce matin.

 

 

 

3 Juillet / 56

JEUDI

 

Tantine Chevreau et Oscar ont dîné avec nous ce soir; après dîner j’ai pris congé d’eux et je suis parti à pied pour le Port assister à un concert du petit Conat, le violoniste, qui m’a encore fait plus de plaisir que la première fois, il a véritablement un beau talent, beaucoup de modestie et de naturel. Il est onze heures, je viens de refaire la route à pied en un quart d’heure et je gagne mon lit avec un plaisir que tu devines et comprends, tout bête qu’est le sommeil par le temps perdu qu’il consomme, y a-t-il au monde rien de meilleur que ce petit exercice que l’on fait journellement afin de s’accoutumer d’avance au Grand sommeil. Il nous est arrivé une malle ce soir.

 

 

 

4 Juillet / 56

VENDREDI

 

Rien de nouveau et d’extraordinaire par la malle d’hier, les nouvelles sont insignifiantes pour nous. Je n’ai pas eu le temps de te conter hier que notre oncle Edmond s’était acheté encore une magnifique voiture, qu’avait fait venir Monsieur Elias peu de jours avant son départ pour France et qui ne lui avait jamais servi; on en demandait 1,200 piastres à mon oncle, prix auquel revenait la voiture rendue à Maurice, il en a proposé 1,000 piastres comptant qu’on a accepté et il est parti dedans hier après midi, triomphalement. Le Comité du Turf Club s’est rassemblé hier, on a fixé les courses pour les 11, 13 et 16 Août prochain, et l’on a décidé un Grand Bal pour le Jeudi qui précédera la semaine des courses; voilà qui va un peu égayer notre pays si triste depuis la variole et le choléra. J’ai écrit ce soir à Père Fournera pour nous amener le petit Conat Dimanche, je le veux faire entendre à papa et à ces dames.

 

 

 

5 Juillet / 56

SAMEDI

 

Le petit Couat ne peut venir demain, Père Fournera l’a vu de ma part, il était engagé déjà à déjeuner à bord d’un navire en rade, nous l’aurons je pense Dimanche prochain. Mr Welter a eu des nouvelles positives de la Troupe Dramatique engagée pour Maurice, on la dit bien choisie. Quelles joies, nous allons enfin avoir une distraction pour nos soirées. Tu sais que je me mets à l’orchestre en amateur pour me fortifier à l’ensemble.

 

 

 

6 Juillet / 56

DIMANCHE

 

Nous avons fait une musique féroce aujourd’hui, ma leçon habituelle du dimanche a duré jusqu’à 11 ½ heures, après déjeuner, Alice, Alfred et moi, sous la direction du père Fournera avons joué un trio de Beethoven et accompagné Alice dans Harmonie des Bois “L’oiseau”; nous étions à peine descendus du salon que Félix a entrepris de nous faire jouer chez lui un quatuor de Hayden, et puis le God save the Queen quatuor de Onslow, il y a même fait une partie de 2nd violon, qui fort heureusement n’embrassait que la première position, car son talent s’arrête là, il ne va pas au delà; Alfred faisait la Basse, Père Fournera l’Alto et moi le 1er violon; après dîner, nous avons chanté en choeur dans le salon de Félix, Père Fournera et Alfred étant restés, la Foi, l’Espérance et la Charité de Rossini; et puis nous avons fait une seconde répétition des deux quatuors. En voilà de la musique!!

 

Jules Levieux, Lavoquer, Volcy et Caline ont déjeuné et passé la journée avec nous, Volcy et Caline sont restés à dîner, Alfred, Père Fournera et Volcy viennent de nous quitter et sont maintenant en route pour la ville. Dans l’après midi nous avons reçu la visite de Mr et Mme Maingard, de Lise Raoul et de Lina. La journée a été complète et parfaitement gaie. Il est tard, je vais me coucher.

 

 

 

7 Juillet / 56

LUNDI

 

Claire et Félix ont commencé leurs visites de noces aujourd’hui et ont été enchantés des réceptions amicales qu’on leur a faites; ils ont été chez ta mère, chez tantine Chevreau, chez Félicie, chez Mme Maingard, ils ont exploré aujourd’hui le Champ de Lort, demain leur attaque se dirige sur les voisins des Cassis.

 

 

 


8 Juillet / 56

MARDI

 

Papa a reçu dans la journée de Monsieur Vinay, un énorme quartier de cerf, et n’ayant personne pour l’expédier du bureau aux Cassis, il l’a fait accommoder en ville et nous l’avons porté tout rôti cet après midi, Monsieur Emilien Ducray et Volcy ont dîné avec nous et ont pris leur bonne part du délicieux quartier de cerf. Après dîner nous avons fait de la musique et Félix nous a ensuite beaucoup fait rire par le récit de ses visites aujourd’hui aux voisins des Cassis.

 

 

 

9 Juillet / 56

MERCREDI

 

Grand-maman, Félix et Claire dînent ce soir chez Félicie au Champ de Lort.

 

 

 

10 Juillet / 56

JEUDI

 

Elise, Rivalz, Alice et Lina devaient aller au concert de Mr Nicolle et de Mme Germonville ce soir, mais la petite fille d’Elise dans la journée a été prise d’une forte fièvre occasionnée par les oeillères qui veulent percer et l’on a été obligé de faire venir le docteur d’Arifat qui lui a immédiatement administré les remèdes nécessaires, cette maladie subite de la petite fille d’Elise a privé ces dames du concert, j’y ai été seul et j’en arrive à l’instant onze heures. Jamais concert n’a été plus assommant, plus ennuyeux, deux vieilleries à la voix usée et cassée, Madame Germonville et Mr Mortelet nous ont assourdis tout le temps de leurs cris aigres, Nicolle n’a pas mal joué mais c’est un petit voyou que le public a sifflé et hué lorsqu’il s’est montré sur la scène à cause de sa conduite envers le pauvre petit Conat tout dernièrement, la seule compensation se rencontrait dans les jolies physionomies de nos créoles qui ornaient en grand nombre la salle, les loges, le parterre, les galeries voire même le poulailler ou paradis (j’aime beaucoup le parallèle) étaient combles, tellement le Port-Louis avait besoin de cette distraction, de ce plaisir, le premier depuis l’hiver. Ce concert a attiré beaucoup de monde parce que toutes les dames s’étaient donné le mot pour s’y rendre. Notre oncle Edmond, ses filles, Mathilde et Augustine de Latour étaient du nombre des spectateurs et auditeurs. Tonton Edmond a mis aujourd’hui sa belle voiture dehors, elle est réellement magnifique.

 

On a enterré ce matin à dix heures Monsieur Balzin, négociant associé de la maison Elias Mallac & Cie, il a claqué subitement Mardi dans la soirée après une partie d’échecs, d’un anévrisme.

 

 

 

12 Juillet / 56

SAMEDI

 

On a enterré cet après midi à trois heures les restes du bonhomme Prosper d’Epinay arrivés il y a quelques jours de France sur l’Immaculée Conception, il y a eu nombreux convoi, mais on n’a pas fait le moindre discours sur la tombe de ce vétéran; nous dégénérons. Les bureaux du Gouvernement ont été fermés aujourd’hui à midi pour que les commis des différents départements aient la liberté d’accompagner à sa demeure dernière le corps de notre vieux Procureur Général.

 

 

 

13 Juillet / 56

DIMANCHE

 

J’ai reçu ce matin une lettre charmante du petit Conat s’excusant de ne pouvoir selon sa promesse, accompagner aujourd’hui le père Fournera, une affaire d’intérêt l’appelait au Grand Port, il s’agissait pour lui de gagner quelque argent à un Concert organisé par lui à l’instigation de Pastourelle. Oscar a déjeuné avec nous. Nous avons fait force musique dans la journée, j’ai chanté deux grands duos avec Félix, Alice et nous avons fait deux quatuors de Hayden, sans compter la leçon du matin.

 

 

 

14 Juillet / 56

LUNDI

 

Il y a grande soirée Samedi prochain à St. Antoine et nous avons été tous invités aujourd’hui à y aller danser. Je te donnerai des nouvelles de cette petite fête semblable probablement à celles auxquelles tu prenais, il n’y a pas si longtemps une si bonne part. Nous avons reçu ce soir la visite de la bonne femme Chevreau qui est toujours bien portante et nue comme la poudre. Nous avons appris aujourd’hui le mariage de Melle Tarby, la nièce de Mr Léchelle notre ancien maire, avec Monsieur Yonni associé de Richardson Johnstone & Co, c’est un beau mariage pour elle, qui n’avait ni fortune ni rang.

 

 

 

15 Juillet / 56

MARDI

 

J’ai commencé aujourd’hui mes leçons de chant chez Père Fournera dans l’après midi à trois heures, ainsi que mes leçons d’harmonie; je vais piocher ferme afin de devenir musicien consommé; j’attends beaucoup de musique de violon, d’ensemble, de chant, d’Etude; que j’ai demandé à Gaud Luthier du Conservatoire Impérial de Paris, je veux en la recevant pouvoir être à même de la dévorer, et de déchiffrer à première vue sans difficultés aucunes. J’ai pris une leçon d’une heure et demie. Quel brave et digne homme que ce bon Père Fournera, quel homme de mérite! Quelle modestie! Quel véritable artiste dans toute la vérité du mot!!

 

 

 

16 Juillet / 56

MERCREDI

 

Nous avons reçu dans l’après midi la visite de Lise et de sa petite fille qui s’est fortifiée depuis quelque temps, on ne la nourrit qu’au lait d’ânesse. Rivalz a été reconduire Lise en ville vers 5 ½ heures et Loïs est revenu avec lui et a dîné ici, il vient de nous quitter, nous avons beaucoup ri à table de mille farces; il est toujours aussi bon et aussi charmant garçon que tu l’as laissé.

 

 

 

17 Juillet / 56

JEUDI

 

J’ai accompagné le soir à quatre heures Volcy à une leçon de danse chez Mr Lucien Clair, je me suis laissé aller à prendre 6 cachets afin d’étudier L’Oriental et l’Impériale et de ne pas laisser arriérer ma réputation cet hiver, je suis toujours aussi passionné pour la danse. Il faut te dire que j’amène Volcy à Saint Antoine Samedi, mais dans mon invitation j’ai mis pour condition qu’il prendrait avant des leçons de danse avec Mr Clair, ce à quoi il s’est soumis avec bonne grâce. En effet j’étais chargé par ma tante Claire d’inviter quelques danseurs, Volcy est bon et charmant garçon; mais il n’est pas encore danseur intrépide, nous retournerons demain chez Mr Clair, j’ai inculqué à Volcy l’amour de la danse, lui ai conseillé d’étudier aujourd’hui toute la nuit ses pas et ses entrechats; il sera préparé pour Samedi, il n’avait qu’à perfectionner et à se mettre comme moi au courant des deux nouvelles danses de cet hiver.

 

 

 

19 Juillet / 56

SAMEDI   2h p.m.

 

Je pars dans quelques minutes pour St Antoine avec Papa, j’ai mis de côté Lavoquer et autres parce qu’ils ne veulent partir qu’après une course qui a lieu au Champ de Mars ce soir où il y a grands paris et où Lavoquer fait lui même courir un cheval. Tu conçois que je n’ai pas voulu courir la chance d’arriver à St Antoine à neuf heures ou dix heures, je les abandonne donc à leur sort ils arriveront comme ils pourront, je ne m’en inquiète plus.

 

 

 

 

 

20 Juillet / 56

DIMANCHE soir

 

Nous sommes arrivés cet après midi vers cinq heures de St Antoine où nous nous sommes tous parfaitement amusés; la fête a été charmante et beaucoup plus gaies que toutes les soirées qui ont déjà eu lieu à St Antoine. Il y a eu beaucoup de monde malgré que plusieurs des familles invitées, Fropier, Lebreton, Daruty, Maingard, Levieux, Baudot et autres ne soient pas venues, étant en deuil. Voici à peu près les dames qui se trouvaient à la soirée: les Lagane, Fenouillot, St Pern, Harel, Trébuchet, Hodoul, Morel, Sauzier, d’Unienville, Esnand, Rouillard, tous les Chazal du monde y compris Mathilde ta soeur qui de ta famille était la seule et Augustine de Latour. Les jeunes gens étaient, les 3 Lebreton, les 2 Deltel, Mr Rosin (bourbonnais), les 3 Morel, les 2 Sauziers, Ch. Poupinel, Isnard, Lavoquer, Merven Maurice, Deschamps, St Pern, Lemaire, Mr Gonia ou Gonyave (un charmant Espagnol cosmopolite), Lestrange, Bourguignon et un autre petit Anglais inconnu, Adrien Baudot, et quelques autres dames et messieurs que tu connais du reste. Il y a eu grand souper vers minuit et demi, une table magnifique de 50 pieds de long que mon oncle Edmond vient de recevoir, richement ornée de mets a été remplie à 2 et 3 reprises par les dames d’abord puis par les vieux et les jeunes; le champagne coulait à flots, les bouchons voltigeaient, Tony Morel et moi avons pris notre bonne part du souper. Après le souper, la soirée a été gaie et entraînante au possible, les danses se succédaient avec une rapidité étonnante, on n’avait pas le temps souvent de changer de danseuses, Lucie et moi avons fait quatre danses sans nous interrompre, nous nous étions donné le mot avec Augustine qui se trouvait au Piano. Lucie et Mathilde dansent comme deux petits anges sauvés des cieux, elles étaient les petites reines de la fête, on se les disputait pour ainsi dire, c’était à qui voulait danser avec elles. Nous avons fait un galop ou valse à deux temps adorable, délicieux, nous partions du grand salon, passions par la galerie à côté du salon, l’entrée de la chambre de ma tante Claire et la galerie, et le corridor, une ronde charmante, cavaliers et danseuses voltigeait avec grâce (non pas à l’anglaise) et dans moins d’une demie minute nous avons parcouru ces quatre salles. La soirée a duré jusqu’à 4 ½ du matin toujours avec le même entrain, mon oncle Edmond a été obligé pour seconder les mamans de fermer le Piano et celles-ci entouraient pour ainsi dire de force leurs demoiselles de leurs manteaux, ou sorties du bal pour les arracher à la danse. Nous nous sommes couchés à 5 heures ce matin, à peine avons nous eu le temps de nous reposer deux heures; nous avons fait Rogatons ce matin à déjeuner. Dans la journée il y a eu force parties de Billard, d’échecs, musique et causeries. Je suis très content de ma soirée d’hier et me suis amusé comme un démon. Alice est restée à St Antoine jusqu’à Jeudi prochain. Je vais me reposer et me venger de ma nuit d’hier par un sommeil de plomb. Je t’ai regretté à notre petite fête tu y eusses pris tant de plaisir.

 

 

 

21 Juillet / 56

LUNDI

 

J’ai écrit dans la journée un volume à Alice pour la charger principalement de me rapporter un parapluie que j’ai laissé à St Antoine et lui ai débité à elle et à mes cousines mille farces et toutes mes impressions de bal d’hier; elles vont bien rire. J’ai fait de Lucie un tableau de drôle qu’elle n’en dormira pas ce soir j’en suis persuadé, sans être tracassée par mille cauchemars.

 

 

 

22 Juillet / 56

MARDI

 

Tu sais que notre oncle Robert se met encanteur, il a acheté la clientèle et la charge de Kidson et s’associe avec ton père. De quel métier n’aura-t-il pas essayé? Puisse-t-il mieux réussir dans cette nouvelle carrière. Ton père qui travaille sagement saura le maintenir et l’empêcher de se lancer dans de trop grandes entreprises. Nous avons reçu cet après midi la visite de Tantine Chevreau, elle est bien portante ainsi que toute sa famille du Champ Delort.

 

 

 

23 Juillet / 56

MERCREDI

 

Ton père a déjeuné avec nous au bureau ce matin, et nous a annoncé avec joie que la petite Lina avait eu hier une bonne nuit et était beaucoup mieux aujourd’hui, voici une nouvelle qui te fera bien plaisir, il nous a raconté que Mathilde était revenu de St Antoine Lundi éreintée, conçois-tu que ces monstres de petites filles après avoir dansé Samedi toute la nuit aient encore osé dansé jusqu’à
11 ½ heures le Dimanche.

 

La Malle part demain je vais ce soir clore mon journal et faire mon paquet pour le jeter de bonne heure demain à la poste; je suis heureux de t’apprendre que Lina est mieux et que tous les autres membres de notre famille sont en parfaite santé. La prochaine malle va sans doute t’annoncer la naissance d’un nouveau petit Tourlourou ou d’une petite Turlurette dont Elise aura augmenté la famille. Tantine Claire la suivra je crois de bien près, notre famille tu le vois n’a pas de crainte de s’éteindre jamais; nous sommes une bonne race.

 

Nous sommes toujours dans la plus grande impatience de recevoir de te lettres et de vos nouvelles à tous deux, nous comptons en avoir par la prochaine malle qui nous arrivera. Crois à l’amitié bien sincère de ton Edmond et ne l’oubli pas; j’ai pris les devants et ai déjà écrit à Edwin, dis lui bien que je compte sur ses réponses. Tous ici te font mille amitiés, le nouveau couple est toujours heureux, Alice ne revient que demain de la campagne, je prends sur moi de te faire ses amitiés. Bien des choses de ma part à Henry lorsque tu le verras.

 

Ton cousin et ami,

 

 

  1. E. de  Chazal.

 

24 Juillet / 56

JEUDI

 

Alice est arrivée ce matin avec Edmée et Madame Lavers de St Antoine, enchantée de son petit séjour à la campagne. Maman a été au Champ Delort après déjeuner pour reprendre Alice mais il lui a fallu battre la ville toute la journée et courir les boutiques avec ces petites scélérates qui avaient toutes les acquisitions de bal à faire. Elles ne dorment plus à l’idée d’aller bientôt au bal et dans le monde, c’est une grande affaire pour elle, je te conterai en temps et lieu leurs impressions du bal.

 

 

 

25 Juillet / 56

VENDREDI

 

Alice en retournant en magasin aujourd’hui a eu la chance de retrouver chez Mr l’Hoste une très jolie broche en or qu’Edmée avait laissé tomber, ce dont elle ne se sera aperçu qu’arrivée chez elle car Alice ignorait elle même la perte de ce bijou. Edmée sera contente de retrouver sa broche, il parait qu’elle y tient beaucoup.

 

 

 

26 Juillet / 56

SAMEDI

 

Il devait y avoir une soirée aujourd’hui chez Edmond Rouillard au Mapou, mais dans la journée tous les cavaliers invités ont été décommandés à cause de la maladie subite et très dangereuse de Mr Rouillard. Voilà un plaisir perdu, et ils sont bien rares! Nous avons positivement du guignon cette année; on craint que le bal des courses n’ait pas lieu ou du moins qu’il soit converti en soirée, le nombre des dames étant fort limité, il n’y a que 62, toutes les familles sont en deuil.

 

 

 

27 Juillet / 56

DIMANCHE

 

Ta soeur Mathilde et Edgar ont déjeuné et passé la journée ici aujourd’hui, ainsi que Lavoquer et Oscar, nous avons répété dans la journée (ce qui peut-être n’a pas beaucoup amusé nos invités) une grande messe Solennelle que nous devons chanter à la Chapelle le quinze Août, jour de l’Assomption. Le reste de la journée s’est passé en mille farces plusieurs folies, et grands éclats de rire, c’est te dire que la journée a été fort gaie. Elise & Rivalz dînent ce soir chez Monsieur Dupont en ville.

 

 

 

 


28 Juillet / 56

LUNDI

 

Evenor a dîné avec nous ce soir, il est toujours aussi rieur et aussi gai. Il mène joyeuse vie depuis qu’il travaille et demeure en ville, Robert le laisse faire à peu près ce qu’il veut et il en profite. Comme chacun ici-bas a une destinée différente, je t’avoue que je ne vois pas la vie sous le même aspect qu’Evenor. Le travaille, la musique, la famille, la société voilà ma vie, aussi j’ai un petit nombre d’amis mais surs, aux yeux de la plupart je passe pour fier, personne ne l’ai cependant moins que moi; Evenor, ses goûts sont tout à fait différents et il est continuellement entouré d’amis, de flatteurs, d’exploiteurs. Je n’échangerai pourtant pas contre lui. Robert et Madame Caquerel ne s’entendent plus, ils sont en brouille réciproque et ne tarderont pas, je crois, à se séparer.

 

 

 

29 Juillet / 56

MARDI

 

J’ai vu aujourd’hui Prosper d’Epinay pour la première fois depuis son retour à Maurice, il n’a pas changé, je l’ai parfaitement reconnu. Il a pris un petit chic Parisien, qui ne lui va pas mal, il m’a beaucoup engagé à l’aller voir, il habite le pavillon gothique qu’occupait son frère Charles avant sa mort. Ta mère a conduit la petite Lina à St. Antoine aujourd’hui, on a été obligé de porter la pauvre petite sur un brancard à bras d’homme, ce qui aura été je le crains, un voyage très pénible et bien long pour elle, les secousses de la voiture lui font mal. Dieu veuille que la chère petite malade retrouve la santé et la force à la campagne où l’air est pur et frais, le changement lui fera probablement du bien.

 

J’ai vu aujourd’hui notre oncle Moon qui est plus et plus gras que jamais, il est maintenant aux Vacoas avec Malcy, ils se sont plus aux Charmilles.

 

Madame Dupont a marié hier une de ses petites filles, Mademoiselle Barry, à Antoine Genève, pauvreté contre richesse, la demoiselle gagne.

 

 

 

30 Juillet / 56

MERCREDI

 

Rivalz est tout à fait lancé dans la profession de courtier et fais très bien ses petites affaires; il est très actif, il est arrivé ce soir à sept heures du Mapou où il a été terminer définitivement l’acquisition d’une propriété sucrière pour un de ses clients, Joseph Dioré.

 

Slade est repris depuis ce matin de rhumatisme, ça lui prend maintenant aux reins, je crains bien qu’il ne fasse pas très vieux os si ses maladies périodiques continuent.

 

 

31 Juillet / 56

JEUDI

 

Il est onze heures, mon cher George et j’arrive à l’instant de la ville, je viens d’entendre le petit Conat qui m’a encore enchanté, il a fait merveille, on lui a jeté plusieurs bouquets, il était assisté par Armand Pascau et Aristide Lemaire comme chanteurs, Boulanger et Thomy Merven comme pianiste. Je suis parti d’ici à pieds, tu vois que j’ai encore mes vigoureuses jambes du Vacoas et que je me laisse pas aller au farniente et au sibarisme de la voiture, je ne veux pas abuser de ce droit qui ne devrait appartenir qu’aux vieillards et aux infirmes. Hélas le temps viendra peut-être trop tôt où je ne pourrais plus me servir de mes bonnes jambes et où je regretterai de n’en avoir pas l’usage, à chaque âge ses droits et ses privilèges.

 

 

 

1er Août / 56

VENDREDI

 

C’est aujourd’hui l’anniversaire du mariage d’Elise et de Rivalz, voilà deux années qu’ils vivent dans le bonheur et la paix, et tout fait présager qu’ils marcheront tous deux sur les traces de papa et de maman dans une union exemplaire. Nous les avons fêtés dans l’intimité. La rentrée des Tribunaux devait avoir lieu aujourd’hui, mais toutes les affaires ont été renvoyées à la semaine prochaine vu que l’on achève dans le moment de peindre le palais de Justice.

 

Nous avons appris aujourd’hui le mariage de Melle Estelle Bonnefin avec le grand Farget l’arpenteur.

 

 

 

2 Août / 56

SAMEDI

 

Rien à te conter aujourd’hui de nouveau, la journée a été rude de travail, j’en ai la tête bouillante encore.

 

 

 

3 Août / 56

DIMANCHE

 

Monsieur et Madame Lucien Clair nous ont donné cet après midi à Alice et à moi une fameuse leçon de danse, nous enlevons maintenant l’Impériale et l’Orientale comme un rien, nous avons aussi repassé toutes les autres danses que nous connaissions déjà et sommes prêts à lutter avec les premiers danseurs que nous rencontrerons au bal. Le bal des Courses est définitivement fixé au sept Jeudi prochain, je me dispose déjà à bien m’amuser, j’aime beaucoup les bals pour la danse et la causerie. Alice, Edmée et Caline y débutent, elles en sont toutes joyeuses.


4 Août / 56

LUNDI

 

On a dit ce matin une messe à la Cathédrale du Port-Louis pour notre oncle Lachenardière et sa femme, il y a eu beaucoup d’amis et de parents. Papa n’y a pu y assister, il était sous l’influence d’une forte dose de Leroy qu’il a prise hier après midi. Inès vers six heures ayant froid et ayant du reste l’habitude de prendre un petit verre de madère avant dîner en avait réclamé un à Papa; il faisait assez obscur dans la chambre et papa confiant en lui-même prend sur son bureau une chopine qu’il savait contenir du madère puisque lui-même l’avait posée, il en boit heureusement un verre avant d’en donner à Inès et reconnaît au goût étrange; quoi! s’écrit-il, c’est du rhum ou de l’eau de vie et il pose la chopine sur sa table, Inès, la prend et y lit en grosses lettres “Purgatif Leroy”. Papa avait tout tranquillement avalé un bon verre de Leroy qui l’a purgé toute la nuit et toute la matinée; la providence toujours prévoyante avait placé sous la main de mon père un remède très salutaire, dont il avait besoin depuis très longtemps et qui lui fera grand bien car il ne prend jamais de remèdes. J’ai pris ce soir ma dernière leçon de danse avec Volcy chez Lucien Clair, nous sommes passés maîtres.

 

 

 

5 Août / 56

MARDI

 

Nous avons reçu cet après midi la visite d’Henri Adam, c’est un charmant garçon, il arrive d’un voyage en Europe qui a duré 28 mois, il a visité tout le continent et a beaucoup vu, il vient s’installer négociant à Maurice, remplir ses poches d’or, puis infidèle créole, il songe à regagner Paris. Il y a eu avant hier un accident affreux à la Montagne Longue, chez Alphonse d’Unienville, le générateur de son moulin a éclaté, a démantibulé toute la sucrerie, tué six hommes et blessé plusieurs autres.

 

L’Indus a sombré la semaine dernière devant le Grand Port avec une cargaison de 80 et quelques mules de Montevideo; on n’a pu sauver que l’équipage, tout le reste a péri.

 

 

 

6 Août / 56

MERCREDI

 

Véritable pétaudière que notre cour, mon cher George, conçois-tu qu’on ait encore renvoyé toutes les causes à quinzaine sous prétexte d’une légère odeur de peinture à la salle d’Audience qui n’existe que pour l’odorat de nos gredins de juges. Lavoquer et Rivalz ont été essayer un cheval nouveau cet après midi et à leur retour Lavoquer est resté à dîner avec nous, nous avons fait une répétition de l’Impériale et avons ensuite débité mille farces sur mille sujets plus animés et différents chacun à notre tour, la soirée a été des plus gaies. J’ai vu aujourd’hui Evenor, il fait une affaire d’Etat de son début demain au Bal des Courses, il se dore sur tranches et se met dans le plus beau neuf. Papa dîne ce soir à la Mairie; Mr Pipon donne un grand dîner municipal, il aura à passer la nuit au bal demain et sera un peu fatigué je le crains après ces veilles plus ou moins amusantes pour lui.

 

Je viens de renvoyer Lavoquer, afin que nous nous couchions tous de bonne heure et soyons frais et dispos pour demain.

 

Ecris à George par la Malle du Vendredi 8 Août / 56.

 

 

 

17 Août / 56

DIMANCHE

 

Quelle brillante semaine vient de s’écouler pour nous aux Cassis mon cher George, la famille de notre oncle Edmond était ici depuis Lundi matin, elle a passé toute la semaine des courses en ville et n’est repartie avec chagrin et regret que ce matin à huit heures. Je vais recueillir mes souvenirs afin de t’énumérer tous nos plaisirs pendant ces quelques jours qui ont passé hélas si rapidement pour nous.

 

 

 

LUNDI

 

Tonton Edmond, Tantine Claire, Edmée, Lucie, Auguste, Virginie et Julie comme je te l’ai déjà dit, sont arrivés de St Antoine  Lundi matin, je ne les ai vus qu’après déjeuner, j’avais affaire au bureau, à midi je suis venu aux Cassis m’habiller pour accompagner ces dames aux Courses. Nous avons quitté les Cassis à 1 ½ heures pour nous rendre au Champ de Mars; ces demoiselles étaient gentilles dans des costumes frais et élégants, elles ont été avec Maman dans la belle voiture de mon oncle avec son attelage gris, les petites filles ont été dans l’autre voiture avec tonton Edmond. Papa, Auguste et moi étions ensemble dans la voiture de la maison, nous avons passé au Champ Delort prendre Mathilde. Le temps à ce premier jour de courses n’a pas été très beau, un brouillard accompagné de petites grenasses assombrissait un peu l’aspect brillant que tu connais au Champ de Mars à l’époque des Courses, cependant ce petit inconvénient n’a pas ôté à la fête son attrait à ces demoiselles leur gaieté et aux jeunes gens leur amabilité. Les courses cette année ont été bien dirigées, l’hippodrome était foulé par de magnifiques chevaux de race, les paris bien organisés, l’ordre bien établi et les chances bien ménagés. J’ai fait quelques paris le lundi avec ces demoiselles et j’ai perdu cette fois deux sacs de devises, deux de bonbons, un de pastilles avec Alice, Edmée et Mathilde et un énorme de Pistaches avec Lucie, que je lui ai porté aux Cassis; (comme elle aime les Pistaches!!!) J’ai été fort aimable avec ces demoiselles, je les ai quittées tout le temps et ai contribué de mon mieux à les faire rire; elles ont reçu aux courses bon nombre de leurs cavaliers de bal.

 

Nous sommes arrivés à 6 heures du Champ de Mars, Evenor est venu dîner avec ses parents, nous avons fait quelques tours de danse et d’agréables causeries. Ces demoiselles ont envahi Lundi soir papa tandis qu’il fumait et causait dans la salle à manger, elles l’ont embrassé toutes les fois, et lui ont fait promettre de les faire danser, on a immédiatement fixé Vendredi pour l’Impromptu. Ces demoiselles se sont amusées comme des petits démons Alice et Edmée sont une paire d’amis, Lucie est le bout en train.

 

 

 

MARDI

 

Ces demoiselles se sont réveillées de grand matin et nous nous sommes remis dans le grand salon chacun un crayon et une feuille de papier à la main pour faire la liste de nos invités, papa nous laisse carte blanche, ces demoiselles se chargent des danseuses, moi des danseurs, nous donnons la fête en notre nom. Les listes sont à peu près achevées que le bon Père Fournera vient nous surprendre et mettre fin à nos grands éclats de rire; me voilà bientôt le violon à la main et j’enlève trois ou quatre duos pendant la leçon; dix heures sonnent je file pour le bureau laissant papa tenir compagnie à son frère et à ma tante et à mes cousines. Tu sais que nous devions chanter une messe le 15 Août jour de l’Assomption, Père Fournera la fait répéter à Alice et Elise ainsi que Claire, Edmée se met de la partie, notre bon professeur lui fait déchiffrer, solfier et vocaliser la messe, voilà notre nombre de chanteuse augmenté d’une cousine, tout le monde est enchanté. Ces demoiselles après déjeuner sont filées battre la ville et faire leurs visites et leurs invitations; elles sont revenues à 5 ½ heures; Mardi est la Ste Claire et nous fêtons maman, tantine Claire, et Claire (Madame Froberville) et Claire Lucie, la fête est complète, nombreux cadeaux, heureux souhaits. Monsieur Bourdin et Philomène ont déjeuné avec Claire et Félix; dans l’après midi nous avons reçu la visite de Jules, Félicie et Caline et les petits enfants de Félicie, nous nous somme tous assis au frais dehors et avons passé un agréable après midi. Evenor a dîné avec nous, le repas a été très gai, la joie vive, l’amitié cordiale, papa et tonton Edmond sont heureux de passer une semaine ensemble, depuis la naissance de Lucie qui est née à la maison, au Champ Delort, il n’était pas arrivé à ces deux père de se réunir sous le même toit pour aussi longtemps, à papa de recevoir la famille de son frère, ils pleurent de joie tous les deux. Lucie était à table à côté de moi, tu sais que je suis amoureux d’elle, c’est ma petite passion. Après dîner nous avons dansé et fait de la musique.

 

 

 

MERCREDI

 

Les invitations de bal ont été leur train, d’innombrables lettres ont été écrites par ces demoiselles et moi. J’ai été faire mon tour de bureau comme Lundi et suis revenu à midi m’habiller et me joindre à ces demoiselles pour les accompagner aux Courses. La journée a été magnifique cette fois et les courses plus intéressantes encore que celles de Lundi; j’ai été heureux dans mes paris avec ces demoiselles, j’ai gagné. C’est Eugènie et tonton Edmond qui cette fois ont accompagné ces demoiselles, papa et maman sont restés faire les préparatifs du bal. J’ai été avec ces demoiselles dans la grande voiture, nous avions l’attelage noir pour varier; dans l’autre voiture de mon oncle ont été les enfants, nous avons encore été prendre Mathilde. J’ai gagné à Lucie une paire de gants Jouvin, elle s’est exécutée avec garce et a payé son pari comme un petit ange.

 

Edmée a perdu avec moi un beau sac de Bonbons de la Flore, elle me le doit encore, ce sera une occasion de la chicaner, je compte le réclamer jusqu’à libération définitive. Tous les cavaliers, amis et connaissances de ces demoiselles sont venus causer avec elles, nos conversations étaient variées à l’infini, mille sujet plus bizarres les uns que les autres faisaient rire mes cousines et Alice. Pendant que les chevaux ne courraient pas, ces demoiselles sous mon égide ont fait deux promenades, le tour du Champ de Mars pour jouir du coup d’oeil, tu sais que je suis un cousin qui aime ses cousines, je leur suis tout dévoué, Evenor lui ne passe tout son temps dans la loge de Madame Fenouillot, à faire la cour à Melle Fenouillot avec laquelle il est intime. Il est venu nous faire une visite ou deux pendant les courses mais il retournait toujours vers son centre d’attraction. C’est un bon garçon, mais il n’est positivement pas sérieux, il prend la vie trop gaiement, et je crains qu’il n’ait quelques camarades qui lui font faire de petites extravagances. Après dîner nous avons encore dansé et causé.

 

 

 

JEUDI

 

Nous avons commencé cette journée par la leçon de musique avec le bon Père Fournera et avons répété à l’ensemble la messe que nous devons chanter Vendredi à notre Chapelle. Mon oncle Edmond s’est acheté ce jour là une magnifique paire de chevaux bais de Jules Mallac, ce sont des chevaux de race, excellents, il les a essayé avec Rivalz et Evenor et en est enchanté, il les a payé huit cent piastres; ces chevaux et leur belle voiture de mon oncle forment un des plus beaux équipages qu’il y ait peut-être à Maurice. Ces demoiselles ont fait un grand tiffin chez Claire, je n’ai pu y assister ayant été retenu au bureau. Philomène a dîné ici avec ses amies.

 

Après dîner nous avons répété dans le salon de Félix la messe dont je t’ai parlé déjà, Père Fournera, Alfred, Monsieur Ollivier, Monsieur Duffau et Mr Georges jouaient l’accompagnement sur leurs instruments à cordes. Nous avons enlevé la répétition, ça marchait parfaitement; dans la soirée Monsieur Bourdin est venu chercher Philomène. Après la répétition tous ces messieurs ont soupé, après leur départ nous avons été nous coucher afin de nous réveiller le vendredi de bonne heure et d’avoir la voix fraîche.

 

 

 

VENDREDI

 

Nous nous sommes levés de bonne heure, avons chacun pris un grand verre de lait et un petit verre de madère pour nous éclaircir et nous chauffer le gosier, puis nous nous sommes rendus en corps à la Chapelle, les instruments, les pupitres et les cahiers de musique nous précédant. La messe a été chantée par nous comme des petits anges, j’ai été hardi dans mon début et ai fait ma partie de basse sans broncher, je n’ai pas été intimidé dans mes solos, comme je le craignais; l’accompagnement de quatuor faisait très bien. Félix a chanté un magnifique Ave Maria et ces messieurs les instrumentistes ont fini par un morceau d’ensemble, les fidèles ont été charmés et ont trouvé une différence avec la musique que nous avons exécuté et celle que chante d’habitude quelques gros noirs et quelques négresses. Tous ces messieurs sont revenus déjeuner à la maison, ils avaient très bon appétit; le bonhomme Ollivier a été enchanté de la réception que nous lui avons faite.

 

Après déjeuner ces Messieurs ont fait un quatuor de Beethoven, je me suis contenté d’écouter cette fois et n’y ai pas pris part. Le reste de la journée s’est passée en préparatifs de bal en décoration de salles, en déménagement de meubles. Laisse moi te raconter maintenant notre soirée. Voici d’abord la liste des demoiselles et des jeunes gens qui faisaient partie de notre réunion: le demoiselles Bourguignon, Montanlard, Pelte, Lagane, Laborde, Rae, Grandmaison, Pestel, Lahausse, Levieux, Chazal, Mayer, Fenouillet, Lablache, Chevreau, Latour, c’est inutile de te dire que les mamans accompagnaient leurs filles; les cavaliers étaient: Gustave et Charles Poupinel, Jules, Gustave et Thomy Maurel, les 2 Lucas, Edmond Hardy, Lavoquer, les 3 Lebreton, Oscar, Maurice, Volcy, Evenor, Deschamps, St Pern, Théodore et Maurice Sauzier, Lagane, les Bourguignon, Victor Rémono, Malvézy, Isnard, Fenouillot, Oscar Maingard, Emile Laborde, petit Durand; parmi les dames et messieurs invités, se trouvaient Mr et Madame Rémono, Mr et Mme Lenferna, Leishman, Malcy & Moon, ensuite toutes les mamans et les papas que tu devines et que je n’ai pas besoin de t’énumérer ici; tu vois que notre soirée était bien composée.

 

Les salons étaient parfaitement illuminés, l’entrée d’en bas ornée de fleurs et de feuillages, nous avions Shilling et la musique militaire, nous avons commencé à huit heures avec un entrain et une gaieté non ordinaires, tout le monde se connaissait, les salons étaient vastes les danseurs et les danseuses tournaient à leur aise sans se coudoyer; la buvette était garnie de boissons rafraîchissantes de thé, de café, et d’excellent punch. Après une douzaine de danses suivies d’une Impériale, nous nous sommes rendus à un buffet que l’on avait dressé en deux coups de temps dans la galerie, chacun a mangé quelques sandwichs, quelques bonbons, bu un ou deux petits verres de madère, puis nous avons recommencé nos danses avec une gaieté plus vive encore, les danses se succédaient sans grands intervalles, Shilling nous jouait les airs favoris qui nous rendaient infatigables, nous avons ainsi dansé jusqu’à trois heures du matin. J’ai ouvert et fermé le bal avec Lucie, elle danse toujours comme un petit ange, nous avons fait trois danses ensemble, elle était la plus gentille et la plus recherchée malgré son pantalon de petite fille. Mathilde était la plus élégante et la meilleure valseuse de la soirée, j’ai dansé deux fois avec elle, toutes les autres jeunes filles étaient fraîches et charmantes. Elles ont toutes quitté la soirée avec un regret indicible déclarant que nous avions enfoncé le Bal du Turf, nos cavaliers sont partis heureux et contents de leur bonne soirée tout le monde a été satisfait. Je me suis couché à quatre heures du matin sans être trop fatigué. Shilling a reçu mille compliments les plus flatteurs de ces demoiselles pour sa bonne grâce et son amabilité, je lui ai fait une liste des danses que nous devions faire qui m’avait été dictée par mes cousines et notre chef d’orchestre l’a fidèlement exécutée, elle comprenait 25 danses. J’ai fait faire un excellent souper aux musiciens et ils sont partis très contents.


SAMEDI

 

Malgré la fatigue de notre soirée nous nous sommes réveillés de bonne heure, avons mangé quelques gâteaux et bu un verre de limonade pour nous remettre; puis ces demoiselles ont été prendre un bain froid pour se refaire le teint et se défatiguer; moi j’ai été faire un tour obligatoire de bureau, dont je me serais volontiers dispensé, mais nécessité m’y forçait, j’en suis revenu à midi voir si ces demoiselles étaient disposées à aller faire un tour aux Courses, elles n’ont pas manqué cette occasion de finir leur semaine et nous sommes tous partis des Cassis vers une heure et demie pour nous rendre au Champ de Mars dans la grande voiture de mon oncle cette fois-ci avec le nouvel attelage magnifique de mon oncle. Maman nous a accompagné, papa, tonton Edmond, Auguste et Mathilde sont venus dans l’autre voiture, ils ont passé au Champ Delort pour permettre à Mathilde de s’habiller. (J’ai oublié de te dire que Mathilde avait passé la journée du Vendredi avec nous). Nous n’avons pas cette fois-ci pris part aux Courses proprement dites, les causeries ont occupé tout le temps ces demoiselles, elles ont reçu leurs cavaliers de la veille. J’ai fait une économie en mettant les délicieux gants que j’avais gagnés à Lucie et qu’elle m’a gracieusement payés; au retour j’ai racheté la perte de ma farce de sac de pistaches en lui portant une charmante petite paire de gants rosés qui lui allaient parfaitement aux mains et au teint, elle était à croquer avec ses petits gants. A trois heures et demie nous avons quitté les chevaux de course et les cavaliers pour aller faire tiffin chez Madame Bourguignon, au bout opposé du Champ de Mars, la maison Pantomy, c’est une charmante demeure, nous y avons rencontré beaucoup de monde et un excellent tiffin, nous avons mangé des pommes délicieuses et bien d’autres choses encore, ces demoiselles paraissaient avoir bon appétit. Nous avons fait une visite à madame Bourguignon, puis sommes retournés à l’enceinte où se trouvaient les voitures, reprendre nos causeries et manger des devises. La course des poneys nous a beaucoup fait rire.

 

Nous sommes retournés aux Cassis à six heures pour nous mettre à table, Malcy a dîné avec nous, nous avons fêté avec quelques bouteilles de champagne l’heureux séjour parmi nous de la famille de notre oncle; papa et maman ont fait leur possible pour rendre agréable à nos bons parents leur courte semaine en ville et tous ont été très contents et très heureux de cette semaine passée dans les joies de la famille et les plaisirs des jeunes gens.

 

Après le dîner nous avons été causer pendant une bonne heure sur l’Armagasse, il faisait un clair de lune superbe, nous avons bien ri des petites extravagances que faisaient Alice, Edmée et Lucie, puis nous avons été tous nous coucher regrettant le lendemain jour de séparation.

 

Auguste ainsi que Rodolphe ont pris leur bonne part à toutes nos joies, j’oubliais de te dire que Rodolphe était arrivé Jeudi rejoindre sa mère en ville, il est arrivé avec les dames St Pern de la Rivière du Rempart.

 

Ma tante Claire heureuse de voir ses filles si bien s’amuser a regretté de n’avoir pu nous accompagner aux Courses, elle n’est pas sortie des Cassis pendant la semaine, elle est trop avancée dans sa grossesse et ne compte plus encore que quelques jours.

 


DIMANCHE

 

Les physionomies étaient toutes plus ou moins tristes ce matin à leur réveil, il fallait se séparer. Mon oncle et ma tante nous ont quitté ce matin à huit heures pour retourner à St Antoine. Edmée et Lucie ont eu du regret à quitter Alice, elles sont toutes les trois bien liées, Edmée et Alice surtout. J’ai donné à mes cousines pour les consoler deux plants de mes belles pensées d’Angleterre dont elles avaient grande envie; c’est un doux sacrifice pour moi. Auguste a une passion pour la lecture je lui ai prêté quelques livres qu’il a emporté pour lire à St Antoine. Après leur départ j’ai pris ma leçon de musique avec Père Fournera comme d’habitude, j’ai fait deux duos avec Alice et après déjeuner, un trio de Beethoven avec Alfred et Père Fournera. Nous avons été un peu triste du départ de nos cousines, nous commencions de bien nous habituer à leur gaieté et à leurs bonnes manières.

 

Edmée revient ici Jeudi, maman l’accompagne avec Alice à un bal qui a lieu à la Loge de la Triple Espérance, donné par les Maçons; nous allons encore nous amuser, et nous retournerons probablement Alice et moi avec elle à St Antoine pour aller prendre part à une soirée qui a lieu Samedi prochain chez le docteur Harel.

 

Voilà toute ma semaine à peu près racontée, j’ai bien oublié quelques particularités mais ton intelligence y suppléera. Lucie et moi avons causé de notre bon cousin George, nous l’avons beaucoup regretté à nos plaisirs, il s’y serait si bien amusé.

 

 

 

18 août / 56

LUNDI

 

Il nous est arrivé une malle ce matin, à une heure, moment où on délivrait les lettres à la poste j’y ai couru pour en avoir une de toi, mais je n’ai pas eu la chance de la rencontrer, je ne veux pas encore t’accuser de m’oublier, j’ignore si ton père a reçu de tes nouvelles par cette malle; je crains cependant que tu oublies ton pauvre cousin à Londres; patience, attendons.

 

J’ai appris aujourd’hui le mariage de Melle Caroline K/Vern avec Gustave Rochery, ce fera un beau couple.

 

 

 

19 Août / 56

MARDI

 

J’ai appris aujourd’hui avec une bien grande joie que tu étais arrivé le 20 juin à Londres avec Edwin, tous les deux sains et saufs, après une heureuse quoiqu’un peu longue traversée. Je t’excuse de ne pas m’avoir écrit si tu n’as passé que deux jours à Londres à débarquer tes paquets et que tu sois parti immédiatement pour Stafforshire voir les parents de ton père. Ah! qu’il me tarde de recevoir de longues lettres de toi!

 

Félix s’est acheté un beau jeu de quilles et nous avons fait une bonne partie ce soir avant dîner, Rivalz, Félix et moi, je les ai enfoncés et leur ai gagné un shilling à chacun pour le compte de la Chapelle; j’avais mes lunettes, tu vois que je n’ai pas oublié mes anciens jeux. Te rappelles-tu ces fameuses parties que nous faisions sous les Tamariniers avec le pauvre Franck, Ralph, Volcy et les autres? Ce temps est déjà bien loin et entré dans l’oubli.

 

 

 

20 Août / 56

MERCREDI

 

J’ai écrit ce matin la plus drôle de petite lettre à Lucie en lui envoyant deux petites brosses à dent très gentilles de Coward en échange d’une vieille brosse qu’elle avait oublié ici la semaine dernière et qu’elle réclamait à Alice dans une lettre très originale sous la date de Lundi. Je lui ai débité mille farces qui ont dû la faire beaucoup rire; j’ai répondu à ses lettres au nom d’Alice. Papa est arrivé cet après midi à 6 heures de Flacq où il a été pour affaires, il a déjeuné chez Edmond Icery qui l’attendait et l’a parfaitement reçu; St Pern a accompagné papa dans son voyage pour l’aider et il est revenu enchanté du quartier qu’il ne connaissait pas du tout, voilà un sujet de conversation pour le bal de demain qu’il racontera à toutes ses danseuses.

 

Nous dansons positivement demain à la Loge, ces dames ont eu leurs billets aujourd’hui, Claire y fait son début en dame elle n’y a jamais été comme demoiselle, elle se promet de bien s’amuser, et elle a raison, car bientôt, il est à craindre les moutards la rendront esclave. Félix et Rivalz dînent ce soir chez Monsieur Rémono. Le pauvre Armand Boucherville se meurt dans le moment d’une hernie étranglée, il laissera peut-être derrière lui dans la misère une jeune femme et un enfant. Quelle cruelle destinée.

 

 

 

22 Août / 56

VENDREDI

 

Il y a eu hier grande soirée dansante à la Loge de la Triple Espérance, Edmée et Alice y ont été et se sont aussi bien amusées qu’au dernier bal et à la soirée du Cassis; nous avons dansé jusqu’à deux heures du matin. Conçois-tu que Félix ait empêché Caline d’aller à cette soirée parce qu’elle était à la Loge de la Triple Espérance, toujours sous l’influence de la stupide intolérance de notre gredin d’Evêque qui menace les dévotes de damnation éternelle si elles vont au bal des Maçons et à la Loge. La pauvre jeune fille avait sa toilette toute prête et ce n’est qu’au dernier moment que Félicie et Jules dans leur sagesse ont décidé qu’elle n’irait pas; nous ne revenons pas encore de cette sottise et de ce fanatisme. Edmée et mon oncle sont partis cet après midi pour St Antoine, après avoir passé le jeudi et le vendredi à la maison.

 

 


27 Août / 56

MERCREDI

 

J’arrive ce matin de St Antoine, mon cher George, après y avoir passé trois délicieux jours que je vais te raconter brièvement car la fatigue m’accable et j’ai besoin de regagner mon lit pour réparer un peu mes forces.

 

 

 

SAMEDI

 

J’ai quitté la ville samedi à quatre heures de l’après midi avec ton père pour nous rendre à St Antoine, nous avons retrouvé toute la famille en bonne santé, ta petite soeur Lina éprouvait du mieux. Après dîner nous nous sommes habillés pour aller danser chez Eugène Harel, le docteur, il a donné grande soirée, souper magnifique, à l’occasion du baptême de son petit garçon. Louis était le parrain, il a fait un charmant speech à son filleul et à sa commère Madame Ernest Rouillard, avec l’aplomb et le mot pour rire, toute la société a été enchantée de lui. Le souper était splendide, la soirée très gaie, nous avons dansé comme des intrépides jusqu’à trois heures du matin.

 

Edmée et Lucie ainsi que Mathilde étaient charmantes; je ne t’énumère pas les demoiselles et les jeunes gens qui formaient la réunion, c’est à peu près toujours le même cercle que tu connais et que l’on rencontre à la Rivière du Rempart à l’exception des demoiselles Audibert, Savy et Suzor qui étaient les seules étrangères à la fête, c’est à dire étrangère pour nous deux.

 

 

 

DIMANCHE

 

Nous étions tant soit peu fatigués le Dimanche et ne nous sommes réveillés qu’à neuf heures du matin pour déjeuner, et nous communiquer nos impressions de bal; après déjeuner nous avons été faire visite à Prosper St Pern qui demeure maintenant chez Cogne que mon oncle vient d’acheter il y a quelques semaines, nous avons fait une causerie de deux bonnes heures et y avons rencontré Deschamps, Cazaubon, Durand et Emile St Pern; à deux heures nous avons pris une très bonne leçon d’armes avec Degard dans la sucrerie, il y avait bien longtemps que je n’avais touché à un fleuret (je vais reprendre mes leçons). Dans la soirée nous avons chanté et fait de la musique, Gustave Poupinel et Emile Lemaire qui étaient venus dîner vont rester à coucher avec nous et tenir compagnie, le lundi et le mardi. Dans la journée nous avons joué au billard.

 

 

 

LUNDI

 

Le lundi nous avons fait une grande partie à l’île d’Ambre, nous étions douze: Théodore et Marcelin Sauzier, Gustave et Antony Maurel, Isnard, Gourège, Louis Lebreton, Gustave Poupinel, Evenor, Auguste et moi; nous avons ramé nous mêmes pour aller à l’île d’Ambre en faisant mille farces; en arrivant nous avons donné un coup de seine dans les bassins aux Lubines, et nous sommes contentés d’en prendre trente sept des plus belles pour notre déjeuner que nous avons fait disparaître avec arrêtes et accessoires comme un rien; ainsi qu’un très joli cochon de lait, je ne sais combien de volailles rôties et en carri, un délicieux bouillon de bigornos, bouillabaisse, salades, etc, etc; après déjeuner nous avons tué des lièvres et couru après à coup de pierre, quelques uns de ces messieurs ont fait la partie de bouillotte et Evenor a fait la folie de perdre déjà seize piastres dans la journée, quand il n’en gagne que quinze par mois, il est passionné par le jeu, je lui ai fait une bonne morale et veux employé tout ce qui sera en mon pouvoir pour l’empêcher de devenir joueur; je ne veux pas avoir un cousin Chazal qui ait cette qualité à son âge surtout.

 

Nous sommes retournés à six heures à St Antoine et n’avons eu que le temps de manger un morceau à la hâte et de nous habiller pour danser ensuite, Edmée avait eu la bonne idée de concert avec moi d’inviter toutes les amies qu’elle avait rencontrées chez Mr Harel à venir danser à St. Antoine ce Lundi et Evenor et moi avons de notre côté invité nos amis; nous nous sommes parfaitement amusés, nous étions à peu près une soixantaine et avons dansé jusqu’à deux heures du matin; à minuit nous avons fait un souper créole, un bon mullegatawni bien pimenté, chatignis, brède et un petit vin blanc du Rhin. Je suis positivement très amoureux de ma bonne et charmante petite Lucie; nous avons dansé plusieurs fois ensemble et je crois que nous nous aimons tous les deux, j’oublie toutes les grandes demoiselles pour Lucie. Enfin n’y attache cependant pas d’importance pour le moment, nous sommes tous les deux des enfants encore.

 

 

 

MARDI

 

Le mardi nous avons fait de la musique avec ces demoiselles une bonne portion de la journée malgré la fatigue de nos veilles, puis nous avons joué au billard et visité la sucrerie et le moulin qui marchent depuis Lundi, la coupe est commencée à St Antoine, nous avons mangé cannes, croûte de sucre et sirop. Dans l’après midi nous avons été avec ces demoiselles faire visite à Mr et Madame St Pern, puis avons dîné et fait de la musique encore dans la soirée, Poupinel, Lemaire, Evenor, Edmée et moi avons chanté. Ces messieurs sont enchantés de leur séjour à St Antoine et moi je suis charmé.

 

Nous sommes partis de St Antoine ce matin à huit heures, Emile Lemaire et moi à cheval, Poupinel et Evenor en carriole et sommes arrivés en ville à temps pour prendre la besogne à la hâte et avec courage. Ma course à cheval m’a beaucoup fatigué, il y a quatre ans que je n’ai fait une course aussi longue, mes membres s’en ressentent mais cela me fera du bien.

 

 

 

28 Août / 56

JEUDI

 

J’ai été bien étonné ce matin en arrivant au bureau d’apprendre par une lettre de mon oncle Robert et par la rencontre d’Evenor, que ma tante Claire était accouchée hier au soir d’une belle petite fille, je ne me doutais guère en la quittant hier matin à huit heures qu’elle allait être délivrée si tôt, elle a commencé à être malade deux heures après notre départ c’est à dire à dix heures du matin et a eu il parait des couches pénibles; Evenor et mon oncle Robert sont partis cet après midi pour St Antoine, j’ai hâte de les voir de retour pour avoir des nouvelles de ma tante qui est assez souffrante d’après la lettre de tonton Edmond à Robert et à ta mère.

 

 

 

29 Août / 56

VENDREDI

 

La première chose que j’ai faite ce matin en arrivant en ville a été de courir au bureau de mon oncle Robert et ton père pour m’informer des nouvelles de ma tante, j’ai vu Evenor qui es de retour, sa mère est bien et hors de danger; la petite fille doit s’appeler jusqu’ici Antoinette Claire Eugénie, en voilà des filles dans la famille, quelles mauvaises marchandises à placer, on en trouve difficilement le débit dans notre siècle, il faut aux maris de grands escomptes ou les demoiselles restent vieilles filles; la civilisation a si bien marché que tout se voit sous un point commercial, les mariages sont aujourd’hui des affaires d’intérêt. J’ai manqué la malle de Jeudi dernier à cause de mon voyage à St Antoine et de mes nombreuses occupations après mon congé, tu seras dédommagé à la prochaine malle par un énorme paquet.

 

 

 

30 Août / 56

 

Notre tante est toujours bien, j’ai rencontré ce matin le docteur Harel qui avant de quitter la campagne pour venir en ville avait passé voir ma tante et l’a trouvé bien ainsi que notre petite cousine. Evenor est allé ce soir à St Antoine, je lui ai confié une bonne lettre pour Lucie avec deux délicieuses petites paires de lunettes, que j’avais promises à Lucie en place de grosses lunettes de couturier que lui avait maladroitement choisies le gros papa Fibich; ma cousine n’a plus pour prétexte ses vilaines lunettes et avec les miennes qui sont réellement coquettes et que j’ai choisies pour elle, elle pourra jouer jusqu’au bout son petit morceau de l’Ambassadrice; comme c’est désagréable d’être myope, j’en sais quelque chose.

 

Mademoiselle Lise Dombreu s’est mariée cet après midi contre Mr Robert, je l’ai vu passer dans la belle voiture de Wiehe, elle était charmante.

 

Slade est parti aujourd’hui pour le Grand Port. On fait dans le moment de grandes quêtes et des souscriptions pour les victimes de l’Inondation en France, on a déjà réalisé de fortes sommes.


31 Août / 56

DIMANCHE

 

La journée s’est passée aujourd’hui en visite, nous avons reçu la visite de Madame Pas de Beaulieu et sa fille Melle Jourdan, de Monsieur et Madame Rémono et leurs enfants et de Jules, Oscar a déjeuné avec nous; j’ai fais ce matin quatre longs duos avec Alice et dans l’après midi j’ai lu Don Juan d’Autriche de Casimir de Lavigne.

 

 

 

1er Septembre / 56

LUNDI

 

J’ai reçu ce matin une charmante petite lettre de Lucie m’adressant des gracieux remerciements pour les lunettes que je lui ai envoyées, mon petit cadeau lui a fait plaisir. Notre tante et sa petite fille continuent à aller bien, j’ai su aujourd’hui que Madame Slade avait fait une fausse couche, et je me trompais quand je te disais Samedi que Slade était allé au Grand Port, c’est l’accident arrivé à sa femme qui a fait qu’il s’est absenté du bureau. L’accident fort heureusement n’a pas eu de suites fâcheuses. Nous avons reçu cet après midi la visite de ma tante Chevreau et de Caline.

 

 

 

2 Septembre / 56

MARDI

 

Monsieur et Madame Jocelyn Dupont sont arrivés ce soir de Bourbon et sont descendus chez ma tante Elvira, Rivalz dînent avec eux au Champ Delort. Ils ont failli périr en arrivant, le navire a touché un récif près de Morne, a fait une voie d’eau et a bêtement sombré au moment où on s’y attendait le moins, presque dans le port entre les deux forts; les passagers ont eu le temps de débarquer à la hâte. Quel sot accident.

 

Alice a reçu aujourd’hui une lettre d’Edmée qui regrette beaucoup de ne pouvoir aller à la soirée que l’on donne après demain Jeudi à la Loge; son père ne pourrait l’y conduire et ne peut s’absenter de St Antoine avant que notre tante Claire ne soit sortie de ses draps. La petite cousine nouvellement née doit définitivement s’appeler Berthe tout en conservant les autres nom qu’on lui a donnés.

 

 

 

3 Septembre / 56

MERCREDI

 

Nous arrivons tous à l’instant de chez tes parents au Champ de Lort où nous avons dîné en famille, papa, maman, Inès, moi, Félix et Claire, Rivalz et Elise, tantine Chevreau était aussi des nôtres. Ta maman était heureuse du mieux qu’éprouve Lina et des bonnes nouvelles qu’elle a reçues de toi et d’Edwin, elle a tenu à sortir un peu de la tristesse dans laquelle elle était plongée depuis la maladie de Lina et votre départ; il est temps qu’elle se remette un peu de ses fatigues et de ses anxiétés. Nous avons fait un excellent dîner, ton père s’est distingué dans son choix des mets, il nous a servi un mouton qu’il avait élevé exprès pour célébrer votre heureuse arrivée à Londres, il était meilleur que toi, c’est le nec plus ultra de tout ce qu’on peut employer pour qualifier ce mouton. Nous avons tous bu avec joie à votre santé et à vos succès et votre retour chacun avec un état et du talent au sein de la famille, sur le speech de papa, il a dit quelques paroles qui nous ont vivement émues, surtout ton père et ta mère, puisse tout ce que nous avons souhaité se réalise pour vous deux c’est mon voeux le plus sincère.

 

 

 

5 Septembre / 56

VENDREDI

 

Nous avons été hier à la soirée de la Loge de la Triple Espérance, elle a été charmante pleine de gaieté et d’animation; Madame D. Rochecouste et Madame Fabien Pastourel (Constance Barbé) étaient les deux plus jolies femmes de la fête; j’ai dansé comme un fou et me suis bien amusé; Edmée regrettera bien d’avoir manqué ce Bal. Caline est toujours privée des bals données à la Loge pour raison religieuse de sa mère, elle a renoncé à son hiver, pauvre jeune fille victime de l’Intolérance des Cagotes. Madame Giquel est venue hier nous faire part du mariage de sa fille Emma avec Volcy Hein. Nous avons reçu ce soir là la visite de Mr et Madame Jocelyn Dupont.

 

Toute la famille est bien, Elise ne compte plus et va d’un jour à l’autre augmenter sa petite famille, Rivalz compte positivement sur un garçon il serait bien désappointé s’il en était autrement. Notre tante Claire et sa petite fille sont toujours bien, Lina éprouve du mieux, je la crois en voie de guérison, le docteur a bon espoir. Evenor s’est fait un vilain parti hier avec Slade au bal, pour avoir voulu persifler et matapaner Pélagie qui se laissait faire tout naïvement, pauvre Seychelloise; Slade est furieux même il a écrit une lettre sévère à Evenor dans la journée. Sois aussi constant que moi dans tes lettres et ne m’oublie pas.

 

 

 

6 Septembre / 56

SAMEDI

 

Nous avons reçu cet après midi la visite de Monsieur et Madame Fournier de Bourbon, ils sont venus avec ma tante Elvina, chez qui ils sont descendus en arrivant, ils sont très aimables et nous ont raconté toutes les particularités de leur naufrage sur la Victoria qui a sombré comme je l’ai déjà raconté en arrivant au Port. Nous les avons fait promener dans toute l’habitation, ils sont partis enchantés de notre accueil. Madame Fournier vient se fixer à Maurice pour monter une maison de commerce, on le dit homme capable et plein de probité.

 


7 Septembre / 56

DIMANCHE

 

Mathilde et Augustine ont déjeuné et passé la journée avec nous, nous avons fait grande musique, à ma leçon de ce matin avec père Fournera, j’ai joué avec lui un grand duo d’Anna Boleyna, avec Alice trois duos, chanté un duo et un air du Barbier de Séville. Après déjeuner Augustine, Alfred et Père Fournera ont fait des trios de Beethoven, Augustine a joué quelques grands morceaux de piano, nous avons musiqué ainsi jusqu’à 4 ½ heures. Vers deux heures ton papa et Rivalz sont venus rejoindre Mathilde. Ton père a invité Père Fournera et Alfred à aller faire de la musique au Champ Delort Mercredi prochain, je suis aussi de la partie. Les acteurs que nous attendions si impatiemment sont enfin arrivés hier sur le Rodolphe, ils forment dit-on une bonne troupe dramatique. La Municipalité a fait restaurer la salle de Spectacle à neuf, on a construit derrière un grand magasin de décors et un magasin Musical, elle a fait de grandes dépenses et a mis le théâtre sur un bon pied; nous allons enfin avoir des soirées agréables, quelle joie.

 

 

 

9 Septembre / 56

MARDI

 

Avec quelle joie, quel bonheur, cher George, j’ai reçu hier ta bonne lettre et vos heureuses nouvelles, j’ai pleuré de joie en parcourant tes preuves d’amitié pour moi, si les mêmes sentiments que j’éprouve animent ton âme, nous ne nous oublierons jamais, cela est impossible. Je me suis acquitté avec le plus vif plaisir de la douce tâche que tu m’as imposée d’aller dîner à l’arrivée de chaque malle au milieu de ta famille pour prendre part à leurs joies et à leurs regrets, j’ai remis tes lettres à Mathilde fidèlement; nous avons lu et relu avec ardeur tes nombreuses lettres pleines d’amitiés, distribuant aux uns et aux autres un bon souvenir, n’oubliant personne. Nous attendions avec une bien vive impatience l’arrivée de la prochaine malle pour connaître la décision que tu auras prise sur le choix d’une profession; que c’est difficile de choisir un Etat!

 

Tu as dû être flatté et enchanté du bon accueil que tu as reçu des parents et des amis de ton père à Londres. Je me figure ici ton inquiétude pauvre George, en arrivant dans cette étourdissante ville, comme ton coeur devait battre en brisant les cachets de tes lettres pour connaître les premières nouvelles de la famille du pays que tu avais laissé en proie aux horreurs du choléra, oh! je conçois que tu n’aies pu admirer Londres; quelle première nuit horrible tu a dû passer, je te vois d’ici tourmenté par de sombres idées, prévoyant quelque affreux malheur parmi les membres de ta famille, que l’absence est cruelle lorsque l’esprit est inquiet et fiévreux. Ton coeur a dû remercier sincèrement Dieu, après la lecture de tes lettres, d’avoir épargné ta famille, Henry n’a pas été aussi heureux que toi pauvre garçon!

 

J’ai vu dans ta lettre à tante Moon que tu avais été bien gâté et bien choyé ainsi qu’Edwin par les bons amis qui vous ont reçus, tu n’as guère eu le temps encore d’apprécier toutes les beautés de Londres, tu n’en as pas eu le loisir au milieu de tes nombreuses visites, de tes occupations arrivant; j’attends de longues descriptions avec la plus vive impatience. Nous continuerons notre causerie demain, mon bon George, je vais penser à toi avant de me coucher.

 

Victor Loustau est venu aujourd’hui me faire part de son mariage avec Melle Louise Sévène, c’est un brave garçon qui travaille, il a déjà une moitié de l’Etude du Père Frédéric Sévène et il est probable qu’il succédera à celui-ci avant longtemps comme notaire; c’est une jolie position, la jeune fille est belle et bonne, que notre petit cousin soit heureux.

 

 

 

11 Septembre / 56

JEUDI

 

J’ai dîné hier chez ta famille avec Père Fournera, Alfred Levieux et deux autres capitaines anglais, après un très bon et gai repas Augustine, Père Fournera et Alfred se sont mis à faire des trios de Beethoven. Dans la soirée sont arrivés tonton Bob, Caldwell, le Capitaine Tounens, Mr et Mme Kish, son fils, sa fille et un autre Capitaine Anglais, puis papa et Alice, ils ont profité de la voiture qui venait chercher Grand’maman qui dînait chez Jules; nous avons fait de la musique jusqu’à onze heures du soir. Ta mère a guéri une très forte migraine qu’elle avait en se rendant agréable à la société, rôle dont elle s’est acquittée avec le tact que tu lui connais. Nous nous sommes tous fort bien amusés et avons passé une excellente soirée. Ton père veut que nous venions sans façon dîner et faire de la musique tous les Mercredis.

 

Alfred Lavoquer a dîné avec nous ce soir. J’ai vu Evenor dans la journée, il est tout occupé d’une affaire qu’il veut faire avec tonton Robert et St Pern; ils montent une grande boutique (de société) chez Cogne, St Pern sera chargé de surveiller, ils comptent sur d’immenses bénéfices. J’irai probablement à St Antoine demain avec tonton Edmond et tonton Robert et irai à la vente mobilière de Staub qui se fait Samedi à Schoenfeld par tonton Robert.

 

 

 

15 Septembre / 56

LUNDI

 

J’arrive ce matin de St Antoine, je suis parti de la ville Vendredi soir avec mon oncle Edmond et les petites filles de Robert, j’ai passé deux jours très agréables au milieu de mes cousins et cousines et ai fait connaissance avec la petite Berthe qui est forte et pleine de vie. Ma tante est maintenant tout à fait bien, elle est hors du lit et a fait sa première sortie Samedi matin, elle est venue déjeuner dans la salle à manger avec nous; tous les autres habitants de St Antoine respirent la santé et le bonheur. Edmée est tout à fait demoiselle du monde, Lucie toujours gentille, studieuse, spirituelle et bonne comme un petit ange qui me rendra fou si je continue à l’aimer, je commence à croire qu’elle a aussi un petit brin d’amitié pour moi; elle a été très surprise de me voir Vendredi et ne s’attendait aucunement de me voir de si tôt. Je lui avais annoncé ma visite pour Samedi, nous nous sommes très drôlement rencontrés nez à nez dans la chambre de ma tante Claire Vendredi soir. A dîner Vendredi Lucie était assise à mes côtés, nous avons causés tout le temps. Le Samedi j’ai passé la matinée avec Evenor chez Cogne où est St Pern, ils ont déjà déménagé la boutique de Robert et tout est transporté maintenant chez Cogne, ils ont fait l’inventaire et réinstallé la boutique qui vend maintenant pour compte de Robert, Evenor et St Pern, ces deux derniers sont enchantés de leur affaire. Vers neuf heures Evenor nous a quittés pour aller chez Staub rejoindre mon oncle Robert, l’aider à tout préparer pour la vente, moi j’ai été avec tonton Edmond déjeuné à St Antoine, à onze heures nous nous sommes rendus ensemble à Schoenfeld chez Staub pour assister à la vente, nous avons passé chez Léonce Hardy à l’île d’Ambre pour avoir de ses nouvelles, lui et sa pauvre femme sont pris d’une forte grippe qui règne actuellement à Maurice. La vente de Staub a été stupide, rien n’a été vendu, Monsieur Roget de Billouguet héritier présomptif et présomptueux, voulait obtenir des prix exorbitants des plus petits tableaux, des moindres bagatelles, les nombreux curieux arrivés de la ville se sont contentés de visiter les galeries, les salons, la propriété, la vigne; mon oncle Robert était furieux contre ce sot de Billoguet. A trois heures nous sommes repartis pour St Antoine, Gilmour et Brodie sont venus dîner chez mon oncle, après un excellent dîner auquel nous avons fait mousser le champagne, Evenor et moi nous avons été promener au clair de lune avec ces demoiselles, causant et riant tout le temps, à notre retour de la promenade nous nous sommes installés sous la varangue et nous sommes exercés à inventer des charades plus ou moins originales, Lucie était charmante avec ses observations et ses remarques. Le Dimanche ces demoiselles ont été à la messe à Poudre d’Or avec mademoiselle Ravenelle dans la belle voiture de mon oncle. J’ai regretté de n’avoir pas su que leur intention était d’aller Dimanche au village, autrement, je les eusse accompagnées pour visiter l’Eglise de Ste Philomène que je ne connais pas du tout, j’ai passé près de l’Eglise mais n’y suis jamais entré. Après déjeuner Evenor, Edmée et Lucie ont pris leur leçon de musique avec Mr Fibish, puis nous avons été au billard et avons pris leçon d’armes avec Digard; Ernest Lebreton, Adrien Lebreton et Henri Deschamps sont venus de Haute Rive dîner avec nous à St Antoine, après dîner ces messieurs sont restés à fumer, moi qui n’ai pas cette qualité ou ce défaut, j’ai été accompagné ces demoiselles et Madame Lavers à une excellente promenade au clair de lune, nous avons fait près de deux milles, je donnais le bras à Lucie; nous causions et racontions mille histoires.

 

Ce matin je suis parti de St Antoine à cinq heure du matin avec Robert et les petites filles, nous sommes arrivés en ville à sept heures pour reprendre la besogne. En arrivant en ville j’ai trouvé sur mon bureau une lettre de Charles Lenferna m’invitant à venir passer la soirée chez lui, je m’y suis rendu par politesse et par politique, je n’ai pas beaucoup dansé, mais j’ai pris une bonne part au charmant souper qu’il nous a donné. Tout le monde en ville est pris de grippe, toutes les dames en général en sont atteintes, c’est une véritable épidémie. Il est bientôt une heure du matin, je suis horriblement fatigué; je ne conçois pas que j’ai pu vaincre mon sommeil pour t’écrire, tu vois que mon amitié pour toi et ma promesse sont plus forts chez moi que toute fatigue.

 

 

 

 


16 Septembre / 56

MARDI

 

Nous étions que deux clercs aujourd’hui au bureau à faire toute la besogne, les autres sont à la cape, pris de la grippe. Aussi je suis bien fatigué ce soir tant j’ai couru dans la journée, il commence à faire chaud dans notre petit pays, l’été se fait sentir déjà.

 

 

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J’ai été jusqu’à deux heures et demie d’une humeur de Bull-dog avec les clients, j’ai failli jeter le dernier auquel j’ai eu affaire, un scélérat de malabar francisé, trois fois par dessus le balcon et me suis sauvé du bureau pour ne pas me laisser aller à commettre quelque crime. Je suis arrivé aux Cassis au moment où ces demoiselles, maman et Madame Lavers partaient pour l’Exposition, je n’ai pas eu le courage de les accompagner à leur grand regret, elles désiraient m’avoir pour les Cicéronner; plus tard cependant j’ai vaincu mes souffrances naissantes et me suis décidé à aller avec Félix et Claire rejoindre ces demoiselles. Elles ont été étonnées de me voir arriver, j’ai trouvé Alice et Edmée bras dessus bras dessous promenant leur grandeur au milieu des choux et des giraumons géants; elles m’ont sauté au bras avec une précipitation dont j’ai été flatté et presqu’intimidé tellement peu j’ai l’habitude d’être gâté par ces demoiselles. Nous avons ainsi promené pendant une bonne heure, faisant mille remarques et observations plus extraordinaires les unes que les autres, admirant tantôt une magnifique carotte, tantôt une énorme bringelle, nous extasiant sur la beauté des patoles, contemplant les pipangaïes, nous mettant presqu’à genoux devant les patates et des cambarres qui me rappelaient celles que nous mangions avec tant de délices aux Vacoas chéris de nos jeunes années. L’Exposition était riche en broderies, tapisseries, chapeaux, tableaux, travaux minutieux à l’aiguille, ça devient une mode à Maurice, et je crois que le moment n’est pas loin où les dames surpasseront dans l’Art les hommes de Paris.

 

Vendredi et Samedi j’ai passé ma journée à transpirer en médicaments. Ce matin, quoiqu’un peu faible après la fièvre, j’ai pris ma leçon de violon et ai été déjeuné à table.

 

J’ai appris ces jours-ci le mariage de Félix Lagane avec Melle Elisa Jollivet. Ils sont tous les deux un peu coquets c’est là leur moindre défaut. C’est une romance qui a décidé ce mariage; conçois-tu le toupet de Lagane? il porte à Père Fournera il y a deux ou trois semaines quelques notes de musique sur une feuille de papier gorées dans quelques cahier impossible et une pièce de vers faite soit disant par lui, et il demande à Père Fournera de lui corriger sa romance et de lui faire un accompagnement, ce que le bon Fournera ne lui a pas refusé. Lagane a fait Lithographier sa romance, voici son titre: Myosotis souviens toi. Dédiée à Mademoiselle Jollivet par Monsieur Félix R. Lagane.

Il dit avoir eu soin de détruire la pierre après avoir tiré un nombre suffisant d’exemplaires afin que son oeuvre ne soit pas livrée au public, il en a envoyé une copie à Père Fournera avec les compliments de l’Auteur.

 

Ecrit à George le 23 pour lui donner des nouvelles de la première représentation donnée le 22 Septembre / 56 par notre nouvelle Troupe Dramatique et expédié mon journal par la Malle du 23 même.

 

 

 


25 Septembre / 56

JEUDI matin

 

Mon oncle Edmond, Edmée et Lucie sont ici depuis hier matin, nous avons été hier au soir au spectacle voir représenter “L’Honneur et L’Argent” de Ponsart et deux autres vaudevilles. Alice, Edmée, Lucie et mémé Malherbe ont été enchantées de leur soirée; nous avions deux loges, Lucie, maman et moi remplissions une, ces demoiselles, papa et tonton Edmond l’autre, à minuit et demie, de retour aux Cassis nous avons soupé puis avons été nous coucher, ayant ri comme des bossus tout l’après-midi et toute la soirée. Auguste devait accompagner ses soeurs mais a été retenu à St Antoine par une forte grippe. Nous allons ce soir au Bal des Casernes, je t’en donnerai des nouvelles demain.

 

 

 

26 Septembre / 56

Vendredi matin

 

Oh quel bal que celui d’hier, mon cher George, ces demoiselles sont dans toute leur rage, contre les anglais, elles ont promis de ne jamais remettre les pieds aux Casernes. Ces gredins d’officiers, d’habits rouges sont les égoïstes les plus complets que comporte notre petit pays, ils ont l’insolence d’inviter des créoles à leur bal pour les laisser à leurs places, ils négligent nos gracieuses créoles pour leurs Anglaises maigres, osseuses, niaises et orgueilleuses comme celles que nous avons à Maurice. Melle Fropier, Edmée, Alice, Caline, les demoiselles Dupont et quelques autres dames françaises n’ont pas dansé et ont chauffé leurs, je ne dirai pas chaises, il n’y en avait pas, mais leurs banquettes recouvertes de toile rouge, dures comme la pierre, jusqu’à ce qu’Alice et Edmée aient tenté un coup de tête de donner une énergique leçon aux officiers; elles voulaient partir, s’ennuyant à mourir, lorsqu’à l’instigation de maman elles ont pris leur coeur de lièvre et se sont mises à valser toutes les deux ensemble comme deux petits anges, elles étaient toutes deux habillées en rose de la même façon, tricotaient de leurs petits pieds et tournoyaient au milieu des groupes sans toucher les autres ni se laisser coudoyer, avec une dextérité étonnante, tout le monde les admiraient, c’était une insulte gratuite et une bonne leçon aux officiers impolis, plusieurs messieurs liés aux anglais se sont aperçus du coup de temps et ont couru avertir les officiers qui se reposaient mollement sous la varangue sur des sofas ou des fauteuils; ceux-ci sont arrivés à la hâte et profitant du moment où ces demoiselles s’arrêtaient un instant pour prendre haleine, deux d’entre eux, des plus nigambes sont venus séparer ces demoiselles et continuer la danse commencée. Dès ce moment les créoles ont dansé et ne sont plus restée à leur place, il n’y avait en fait de jeunes gens français que Lavoquer, petit Desperles, Lisis Lemaire et moi, et encore Lavoquer n’est arrivé qu’à 11 ½ heures en amateur pour souper et faire la promenade. La pauvre Lucie est restée avec Inès à la maison, j’ai fait au bal trois valses pour elle que je lui avais promises, elle s’est résignée comprenant que les bals ne sont pas de son âge.

 

Lucie et Edmée ainsi que tonton Edmond retournent ce soir à St Antoine.

 

 


27 Septembre / 56

SAMEDI

 

Elise s’est enfin décidée à accoucher, et nous a donné une magnifique nièce, au grand désappointement de Rivalz qui comptait sur un garçon, elle n’a pas été longtemps malade et a été délivrée au bout de deux heures ce matin, la mère et la fille sont très bien, tout s’est passé pour le mieux, Rivalz se console en voyant sa fille si forte, si grosse respirant la vie et la santé, on n’a pas trouvé de nom encore à la nouvelle-née, Oscar et Alice sont les parrain et marraine.

 

On parle ce matin dans le journal du coup de tête de ces demoiselles au bal des casernes, voici ce que dit le Commercial: “The danse once commenced it was found at first that there were more danseurs than danseuses. By a bold but well conceived manoeuvre on the part of two of our creole ladies, with youth and beauty in their favour, the difficulty was at once overcome. In midst of the waltz theu gracefully entwined each other, entered the arena and to the astonishment of all the lookers waltzed to perfection. The reproach was felt by many and during the rest of the evening all the ladies who loved dancing, danced to their hearts contents.” Plus loin il dit: “That the misses Chazal were much admired for their graceful dancing.” Alice et Edmée sont heureuse de s’être si bien tirées de leur aventure et d’avoir donné une bonne leçon aux officiers Anglais.

 

 

 

28 Septembre / 56

Dimanche

 

Elise a reçu des visites toute la journée aujourd’hui, voire même une visite de noce, celle de Antoine Genève et de sa nouvelle mariée (Melle Barry). J’ai été obligé de tenir compagnie, ce n’est pas toujours agréable et souvent un peu ennuyeux vis-à-vis d’étrangers.

 

 

 

29 Septembre / 56

LUNDI

 

Alice et papa sont fortement grippés depuis ce matin, papa a la fièvre et a pris un vomitif, Alice a une extinction de voie complète et peut à peine prononcer un mot, quelle vilaine maladie. J’arrive du spectacle avec Rivalz, nous avons été voir représenter “Les Filles de Marbre” et sommes revenus enchantés, c’est une très jolie pièce, fort originale, les couplets de Marco sont délicieux. Le prologue était très bon et fait plaisir, il y avait foule au théâtre, l’Administration fait de jolies recettes dans le moment, puisse ce zèle du public durer longtemps. Notre baryton Mr Briatte, a chanté avec Lucas les couplets des pièces d’or que tu connais indubitablement, tu as même dû entendre chanter cette romance avant ton départ de Maurice. J’ai rencontré au spectacle Louis Cerval qui est arrivé hier, élève à bord du Vénus, il est devenu gros et fort, nous avons éprouvé de la joie de nous revoir et avons causé longtemps ensemble.


30 Septembre / 56

MARDI

 

Papa et Alice sont toujours souffrants à garder le lit, nous avons eu aujourd’hui des nouvelles de St Antoine, Edmée et Lucie ont été grippées. Jules, Félicie et Caline ont été passer le Dimanche à St Antoine et ont trouvé ces demoiselles toutes les deux sous l’influence d’une malheureuse dose d’huile. J’ai travaillé comme un forçat toute la journée et suis fatigué ce soir; je vais me coucher de bonne heure, Bonsoir.

 

 

 

1er Octobre / 56

MERCREDI

 

Rien d’extraordinaire, papa et Alice sont mieux. J’ai aujourd’hui de longues lettres d’Evenor et de Lucie, ils sont maintenant bien à Saint Antoine.

 

 

 

2 OCTOBRE / 56

JEUDI

 

La malle est arrivée aujourd’hui mon cher George, et j’ai accompli ta recommandation, j’ai été dîner avec tes parents et j’arrive à l’instant du Champ de Lort. Nous avons lu tes lettres avec un plaisir que tu ne peux pas t’imaginer, nous regrettons seulement de ne pas savoir à quelle profession tu te décides, donnes nous plus de détails sur ta vie, sur ce qui te concerne, les plus petites particularités nous intéressent. Ton père et ta mère sont sensibles à ce que tu ne leur écrives pas assez longuement, donne leur plus de détails, n’attends pas la malle, écris à chaque fois que tu as quelques moments de loisir; si tu savais avec quelle impatience ils attendent de tes nouvelles, avec quelle émotion ils lisent tes lettres tu les gâterais un peu plus que les autres. Merci de toutes les peines que tu t’es données pour mes petits cadres mon cher George, je te suis bien reconnaissant. Tu nous inquiète par ta consultation de médecins, je n’en ai rien voulu dire à ta mère pour ne pas la tracasser, j’en ai seulement parlé à ton père; nous pensons que tes docteurs se sont blousés complètement, il est impossible que tu aies une maladie quelconque aux poumons, mon fort et beau George, la prochaine malle m’apprendra je suis sûr que la médecine est une science tout-à-fait inexacte, que l’anatomie est très incertaine et que la chirurgie est la seule science vraie pour ce qui concerne la conservation de l’homme. La petite Lina après avoir été très souffrante ces jours derniers est mieux aujourd’hui d’après l’opinion du docteur, Mathilde a eu une très forte grippe dont elle n’est pas quitte encore, je lui ai promis un paquet de navets pour faire du sirop c’est un remède souverain contre la grippe. Caldwell a dîner chez toi avec nous, après dîner sont arrivés tonton Jules, tantine Chevreau et Caline; nous avons beaucoup causé et parlé de toi.

 

 

 

Fin du Journal N° 1

 

 

 


 

 

 

 

journal

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N° 2

  P.E. de CHAZAL

 1856

 

 

 

 

 

VENDREDI

3 Octobre 1856

 

Je commence un nouveau cahier sous de bonnes auspices, c’est aujourd’hui l’anniversaire de Lucie, elle a treize ans; Lucie, donne-moi le courage de remplir cette main de papier, que ton souvenir me donne la force de poursuivre ma résolution, et me raffermisse dans mon habitude de consacrer journellement quelques minutes à l’examen de ma vie, de mes actions, ta pensée m’empêchera de faiblir et me maintiendra toujours dans le bon et le droit chemin.

 

Je continuerai à inscrire tous les soirs sur ce mémorandum les faits principaux qui m’intéresseront; un jour peut-être, George, Lucie et moi nous parcourrons dans nos soirées ces pages toutes griffonnées et nous nous rappellerons les souvenirs du passé, elle connaîtra mes sentiments de jeunesse, notre vieille amitié. Oh mon pauvre George, ces pensées m’arrachent des yeux une chaude larme, je te fais peut-être une peine profonde, je soulève peut-être dans ton âme une haine implacable contre moi; oui je sais, George, que tu aimais Lucie, que tu l’aimes, que tu rêve sans doute encore à elle, et je viens te percer le coeur d’une flèche empoisonnée; faut-il que je sois aussi lâche, aussi mauvais ami pour profiter de ton absence et te ravir te affections? Si l’amitié était traître chez moi, je l’étoufferais dans mon coeur par le silence, le froid vis-à-vis de toi, par l’indifférence la plus coupable, mais mon cher cousin, mon amitié pour toi n’a fait qu’accroître depuis que Lucie a su m’inspirer de l’amour, plus je l’aime plus je suis troublé par la crainte d’avoir compromis notre amitié, cette idée me travaille dans mon sommeil, George, dis-moi si tu me pardonnes, si tu nous conserves à Lucie et à moi ton amitié, ton estime; ta réponse me délivrera d’une cruelle inquiétude, d’un sourd chagrin. Réponds-moi privément, réfléchis longtemps sur ton absence prolongée, sur la flexibilité d’une jeune fille au coeur pur et tendre, dont le caractère a besoin de soutien, et dis-moi franchement si je te blesse en aimant Lucie, et si tu voudrais la voir appartenir à tout autre qu’à moi si elle doit t’échapper. J’ai vu dans tes lettres à Lucie, à tante Moon, à Mathilde, que tu aimais toujours ta cousine, ne me laisse pas dans l’incertitude, je ne voudrais pas pour tout au monde, devenir ton ennemi, dois-je sacrifier mon amour à ton amitié? j’aurais pu lâche traître, te cacher mes sentiments, mais j’ai juré, George, en t’adressant mon journal de ne te rien cacher même de ce qui m’était le plus intime; juge et condamne ou absous moi, quoiqu’il arrive je t’aimerai toujours.

 

Je veux tout te dire, j’ai écrit aujourd’hui une lettre affectueuse à Lucie en lui envoyant un petit souvenir, une pauvre petite broche en or, nous nous aimons. Cette chère Lucie, il me semble la voir naître il y a treize ans, à la maison au Champ Delort, près de la chambre même dans laquelle six ans auparavant je reçus le jour.

 

Je viens de t’ouvrir mon coeur mon brave ami, garde le secret sur ce sujet, écris-moi privément par la Poste, à mon adresse personnelle, que ce soit entre nous deux. Je ne veux que personne autre que toi lise dans mon coeur.

 

 

 

6 Octobre / 56

LUNDI

 

Je suis de retour depuis ce matin de St Antoine, j’y ai été Samedi soir avec Tonton Robert, Augustine et Edgar, nous avons quitté la ville assez tard et ne sommes arrivés à St Antoine qu’à six heures et demie au moment où on allait se mettre à table.

 

Nous avons bu pendant le dîner à l’anniversaire de Lucie, et Tonton Edmond ainsi que Tonton Bob lui ont envoyé au dessert une assiette de Souverains, on ne l’avait pas fêtée le 3. Tonton Edmond était venu en ville avec Auguste et Mr Leroy pour assister au spectacle. Dans la journée de Samedi, Edmée, Mme Lavers et mon oncle avaient déjeuné à Poudre d’Or chez le Magistrat de District Geffroy qui recevait le Gouverneur Higginson, sa femme et ses deux filles; peux-tu croire qu’Higginson est arrivé chez Geffroy dans une petite voiture comme celle qu’avait Rivalz, semblable à celle qui sert à mon oncle pour faire ses tournées d’habitation, Monsieur conduisait et avait Madame devant, à côté de lui, les deux filles étaient assises sur l’étroite banquette arrière au grand soleil et à la poussière, ils n’avaient même pas un groom ou un cocher pour tenir pour tenir leur cheval; voilà comment notre Gouverneur qui gagne trente deux mille piastres par an, voyage par tout le pays, n’est-ce pas une honte? il n’a même pas rougi quand il a vu le bel équipage de mon oncle, quel misérable. Dimanche ces demoiselles ont été avec Madame Ravenelle à la messe à la Poudre d’Or, je voulais les accompagner mais me trouvais à la Sucrerie lorsqu’elles sont parties, j’ai regretté d’avoir manqué cette occasion de faire connaissance avec l’intérieure de l’Eglise Ste Philomène dans laquelle je ne suis jamais entré, j’aurais aimé aussi me sanctifier un peu à l’office Divin; il y a trois ans qu’il ne m’est arrivé d’aller à l’Eglise le Dimanche, tu vois que je suis un peu brouillé avec mon Catéchisme, je ne suis pas tout-à-fait bon Catholique.

 

Après le déjeuner, les Messieurs ont été faire la paie des Malabars, je suis resté à causer avec Edmée et Lucie, nous avons fait une conversation qui a duré deux bonnes heures, Lucie est toujours gaie et spirituelle, Edmée est rieuse, vive et toujours contente, il est d’un caractère heureux et fort peu taciturne. Nous avons ensuite pris une leçon d’arme dans la Sucrerie avec Dégard, joué au billard, visité
St Pern à la boutique Cogne maintenant à Eveux & Cie, Ernest et Le Breton sont venus vers deux heures; Louis est reparti dans l’après-midi pour le Mapou et Ernest est resté à dîner, je crois ce dernier un peu amoureux d’Edmée, nous verrons si je ne me trompe pas et si j’ai le coup d’oeil juste. Après dîner nous avons fait quelques tours de danse, j’ai une valse et un galop délicieux avec Lucie, quelle fine danseuse, puis nous avons fait chanter et jouer Augustine. Evenor est maintenant mieux après la grippe et quelque complication de maladie qu’il te racontera probablement.

 

C’est aujourd’hui l’anniversaire d’Alice, elle a dix-sept ans et devient une véritable demoiselle, je lui ai porté cet après-midi un petit présent qui lui a fait plaisir, nous l’avons fêtée en famille.

 

 

 

7 Octobre / 56

MARDI

 

Il nous est arrivé une malle hier après-midi et je n’ai pas reçu de lettre, ni de nouvelles de toi, j’ai été deux fois voir ton père et lui ai écrit pour savoir s’il y avait une lettre pour moi parmi les siennes, je n’ai pu le voir et n’ai reçu aucune réponse; je présume alors que tu auras manqué cette malle. Ta mère et ta famille sont à Roche-Bois sur la campagne Campbell depuis Dimanche, ton père et le docteur espèrent que l’air de la campagne et les bains de mer feront du bien à Lina, j’irai leur faire visite Dimanche prochain dans l’après-midi. J’ai envoyé Samedi matin à Mathilde un paquet de gros navets pour faire du sirop et guérir sa grippe, elle doit être tout à fait bien maintenant avec mon remède qui est infaillible. Nous venons de perdre un pauvre vieux serviteur, Lamour, notre fidèle pion, il n’existe plus, Papa a été bien chagrin de perdre cet homme dévoué; son fils va heureusement le remplacer avec les mêmes appointements et viendra ainsi en aide à sa famille, il est bien jeune mais nous le formerons, c’est le devoir du Cabinet vis-à-vis de celui qui en a eu la garde pendant dix-huit ans.

 

 

 

 

8 Octobre /56

MERCREDI

 

J’arrive du théâtre, je n’ai jamais autant ri de ma vie que ce soir, la représentation la plus attrayante en vaudevilles et en chansonnettes que l’on puisse s’imaginer, la salle était comble, les comiques sont délicieux, ils pourraient guérir n’importe qui du spleen le plus enraciné ou de l’Amour le plus malheureux; j’ai passé une bonne soirée. Pendant tout un entracte j’ai causé avec Ralph du Passé, hélas que de souvenirs gais, tristes et intéressants nous nous sommes répétés, ce vieil ami m’a négligé depuis bien longtemps, il est vrai que j’ai peut-être tort, je le vois si rarement, je sors si peu de mon travail et de ma chambre que je ne vois jamais de camarades. Tandis que j’étais à St Antoine Dimanche dernier, j’ai moralisé Evenor une bonne portion de la journée, j’ai entrepris de lui refaire le caractère; il semble disposé à revenir de ses erreurs, et veut me donner son amitié, je l’accepte avec le plaisir le plus vif; je m’efforcerai de lui être toujours utile par mes conseils un peu mûrs peut-être pour mon âge, mais que veux-tu c’est mon caractère tu le connais; il y a longtemps que je ne suis plus cet écolier bambocheur du Collège Royal. Les temps ont changé, George, et j’ai reconnu que le travail, l’étude et la famille vous procuraient le seul vrai bonheur.

 

 

 

 

 

9 Octobre / 56

VENDREDI

 

J’arrive du spectacle, il est dix heures et quart, je viens d’entendre le charmant opéra de Lucie de Lamermoor, quelle belle musique, quel joli sujet! Je me suis rappelé avec une vive joie ces anciens airs que nous chantions jadis avec Volcy, Franck, Ralph, avec les voix de basse les plus impossibles, te souviens-tu de: “Vers toi s’envolera mon rêve d’espérance, etc… O Bel Ange dont les Ailes, etc…” que de fois avons nous chanté ensemble ces airs don nous raffolions. Notre première chanteuse et notre baryton ont parfaitement interprété et chanté leur rôle, notre ténor a une voix désagréable, désastreuse, il chante du nez. La salle était pleine comme un oeuf, il y avait beaucoup de jolies dames, la première rangée de loge formait la plus jolie guirlande qu’on puisse imaginer; j’avais une belle stalle et j’ai bien joui de mon spectacle, j’écoutais avec une attention soutenue. J’ai regretté que Lucie et Edmée n’aient pu assister à cette représentation; Alice et Claire devaient y aller, Félix a été hier midi pour leur prendre une loge, tout était déjà retenu, elles iront la prochaine fois; on rejouera Lucie, il faut l’espérer.

 

 

11 Octobre / 56

SAMEDI

 

Rivalz est assez souffrant depuis hier d’une inflammation aux glandes; le docteur lui a ordonné vingt-quatre sangsues ce matin, je sors de sa chambre, il est mieux, ne souffre plus autant et n’a pas de fièvre, Papa est resté le soigner dans la journée et lui mettre des sangsues. Nous sommes sans cocher depuis quelques jours, j’ai été prendre ma leçon de violon en ville ce matin avec Fournier, elle a duré deux heures et demie.

 

L’Evêque Protestant, (Bishop Ryan) est parti aujourd’hui pour les Seychelles avec sa famille, sur le “Frolic”, brick de guerre anglais. J’ai eu hier au spectacle des nouvelles du Bal de Jeudi, il y a eu, il parait, fort peu de dames, grâce à cette vilaine grippe, dont tout le monde au Port-Louis a été malade. J’irai probablement demain voir ta famille à Roche-Bois.

 

 

 

 

 

12 Octobre / 56

DIMANCHE

 

Rivalz est mieux aujourd’hui, c’est une inflammation aux glandes qu’il a eu, ce qui aurait pu lui jouer un vilain tour si on ne lui avait mis des sangsues à temps, il a reçu dans la journée de nombreuses visites, il en avait mal à la tête et en était fatigué.

 

Tonton Robert est venu cet après midi nous faire part officiellement de son mariage avec Augustine de Latour, il est décidé depuis hier matin, Robert a fait la demande Vendredi soir, la nuit a conseillé à Augustine la réponse affirmative pour le Samedi matin, ils ont l’idée de se marier d’ici la fin du mois; que dis-tu de cette nouvelle. Voilà le cas de dire: que l’homme propose et Dieu dispose, que l’homme ne peut guère répondre de ses actions. Tonton Robert qui avait juré de ne jamais se remarier!

 

Ce mariage était inévitable, c’est une excellente affaire pour Tonton Robert, il trouve une compagne et une mère pour ses petites filles, Augustine trouve un soutien et une protection. Notre oncle a l’air de dire qu’il sacrifie ses serments, ses sentiments dans l’intérêt de ses enfants, mais l’amour y est pour quelque chose, il est passablement épris d’Augustine, au point de prendre des pastilles odorantes pour faire disparaître l’odeur de tabac lorsqu’il a fumé, de s’habiller un peu plus coquettement qu’il ne faisait et d’emporter des Cassis un bouquet pour sa fiancée. Avant de venir ici Tonton Bob a passé au cimetière verser quelques larmes sur la tombe de sa pauvre première femme Xaxa et lui demander pardon d’être infidèle à ses serments. Enfin, je leur souhaite à tous deux tout le bonheur possible. Marie est un peu jalouse et ne goûte guère ce mariage, elle sera obligée de s’y soumettre.

 

 

 

 

 

13 Octobre / 56

LUNDI

 

Augustine accompagnée de Tantine Moon, est venue aujourd’hui nous confirmer son mariage avec tonton Bob, ils se marient le 30 Octobre courant. J’ai vu dans la journée ton père, il est venu au bureau savoir des nouvelles de Rivalz qui continue à mieux aller, et s’est excusé de n’avoir pas répondu à ma lettre, il est tout anxieux de n’avoir pas reçu de vos nouvelles par la dernière malle, pas une ligne; il m’a appris que Lina éprouvait un peu de mieux; ton père et ta mère sont enchantés de la décision qu’a prise notre oncle d’épouser Augustine, ils trouvent que c’est ce qu’il pouvait faire de mieux

 

J’ai reçu ce matin une longue lettre de Lucie, pleine d’amitié et d’affection, nous sommes en correspondance hebdomadaire, je lui écris le Samedi, elle me répond le Dimanche et m’envoie sa lettre le Lundi, je l’aime plus que jamais, mon pauvre George, depuis le 19 Juillet sa pensée, son souvenir, son image remplissent ma vie. Assez!

 

 

 

 

 

14 Octobre / 56

MARDI

 

Il y a eu hier au soir en rade un affreux incendie, le “Canute” a brûlé intérieurement, il avait relâché au Port-Louis ayant une magnifique cargaison prise à Calcutta pour Londres. On ne sait pas comment le feu a pris au navire. Son capitaine s’appelle Phillips, j’ai dîné avec lui chez ton père il y a deux ou trois semaines; on doit faire une enquête demain devant le magistrat au sujet de cet incendie. — Alice a déjeuné ce matin et dîné ce soir chez Félicie au Champ Delort, elle n’est pas de retour encore.

 

Malcy et Eugènie ont couru les boutiques aujourd’hui pour faire le trousseau d’Augustine. Crois-tu définitivement à ce mariage?

 

 

 

 

 

15 Octobre / 56

MERCREDI

 

Nous arrivons du spectacle, il est minuit bientôt. Mon oncle Edmond est venu en ville ce matin avec Edmée, Lucie et Auguste, pour assister au spectacle, à neuf heures; à son arrivée, il a été au théâtre pour retenir une loge, elles étaient toutes prises depuis la veille, il est venu me voir alors à mon bureau et me raconter son désappointement d’avoir fait venir en ville ses filles sans pouvoir leur procurer une Loge, je me suis alors mis en quatre pour trouver des places à ces demoiselles, j’ai été voir Bouvet, client à nous auquel Papa a fait avoir une place de Buraliste au Théâtre et lui ai fait savoir qu’il me fallait une loge à tout prix; il m’en a proposé une qu’il prenait sur lui de me donner, quoique retenue, parce qu’on n’avait pas retiré les cartes encore et qu’il était onze heures; mais malheureusement cette loge se trouve à l’entrée dans une mauvaise place, et je n’en ai pas voulu; il ne me restait plus qu’une chance, la famille du Gouverneur ne va peut-être pas au spectacle ce soir, tachons d’avoir sa Loge, me suis-je dit; vite j’ai couru au Gouvernement voir l’aide-de-camp du Gouverneur, il n’était pas arrivé encore, de là j’ai été aux Casernes voir si j’étais plus heureux et pourrais mettre la main sur l’aide-de-camp, j’ai en vain parcouru tous les quarters, pas plus de chance. Fort dépité je retourne au bureau; en passant devant le Gouvernement, je m’informe si l’aide-de-camp est arrivé, réponse négative, au même instant arrivant du Réduit à quatre chevaux, le Gouverneur et toute sa famille. Bon, ai-je pensé, voilà la famille du Gouverneur en ville, elle va au spectacle ce soir, nous sommes volés, et tout désappointé, je m’en vais au bureau reprendre mon travail, regrettant de voir mes cousines privées d’un plaisir qu’elles étaient venues chercher de si loin.

 

A peine avais-je écrit quelques lignes sur mon papier timbré que je ne tenais plus, un quart d’heure s’était à peine écoulé, je prends mon chapeau et je cours au Gouvernement, quelle chance! je rencontre cette fois Higginson neveu, l’aide-de-camp du Gouverneur, je lui dépose ma carte, il m’introduit dans son bureau et je lui explique le but de ma visite, vite il gravit les escaliers, va voir le Gouverneur et me rapporte la réponse tant désirée: “le Gouverneur n’a pas l’intention d’aller ce soir au spectacle, il est enchanté d’être agréable à mon oncle, et met sa Loge à la disposition de la famille Chazal”. Quelle joie! J’ai triomphé, mes cousines sont charmées; je demande à l’aide-de-camp une lettre pour le directeur du Théâtre et je vole prendre mes huit cartes de loge, que triomphant je cours porter à mon oncle; dans l’après midi j’ai fait porter dans la Loge quatre fauteuils et cinq chaises. Ces demoiselles ont été enchantées de mon dévouement et m’ont bien remercié à mon arrivée aux Cassis. J’ai fait valoir auprès d’elles mon service, j’en avais le droit, sans cependant m’en orgueillir et m’en faire un mérite, j’étais seulement plus heureux qu’elles de leur avoir été agréable.

 

A sept heures nous sommes partis des Cassis pour le spectacle, nous étions neuf dans la Loge, Tonton Edmond, ses deux filles, Auguste, Alice, Eugènie, Tonton Jules, Câline et moi; Papa n’a pu venir, il a été au Grand Port ce matin pour affaires, il n’est arrivé qu’à 6 ½ heures ce soir, pendant le dîner, très fatigué. Maman n’a pu accompagner ces demoiselles, elle a mal à la gorge et la migraine depuis ce matin. On a joué les Diamants de la Couronne et le petit vaudeville très farce “Les deux sans-culottes”, nous avons passé une excellente soirée, j’ai causé pendant les entractes avec Lucie, c’était la meilleure récompense à mes petites peines du matin. Nous avons reçu dans notre loge la visite du Dr Gouly, Dr Lavoquer, Caldwell, Thre Sauzier, Isnard, Léon Pitot, Marc et ces demoiselles ne se sont pas ennuyées. Notre première chanteuse a eu un succès fou, elle était charmante ce soir, elle a beaucoup d’adorateurs. Mon oncle et ses filles sont repartis pour St Antoine après le spectacle; elles roulent maintenant sur la route des Pamplemousses. Bon voyage Cousines.

 

 

 

 

 

16 Octobre / 56

JEUDI

 

Papa nous a porté aujourd’hui au cabinet deux billets de Mille Piastres chaque du Père Montille, vieux richard, pour une transaction qu’il a faite hier au Grand Port. joli petit voyage d’agrément, n’est-ce-pas? Un conseil récompensé, on ne rencontre pas tous les jours des gens reconnaissants, et qui savent apprécier le mérite d’un homme qui a travaillé pendant vingt ans à étudier le droit des gens, à concilier les différents et à soulager de ses conseils gratis le pauvre et le malheureux. Tonton Bob et Augustine s’occupent sérieusement dans le moment de leur trousseau, Tante Moon les aide dans leurs acquisitions et leur emménagement.

 

 

 

 

 

17 Octobre / 56

VENDREDI

 

Nous avons eu aujourd’hui notre première bonne pluie d’été, tout va bientôt reverdir, mais quelle chaleur. Oh! tu ne nous dis pas comment tu as trouvé le froid de l’Angleterre, tu ne veux donc pas m’initier au climat, aux magnificences, à l’industrie de la vieille Europe! George, écris-moi plus longuement si tu veux me revoir heureux. Je suis en grande correspondance avec Lucie, nous faisons ensemble un cours de Philosophie, et nous nous racontons nos impressions, je viens de lui écrire une longue lettre.

 

 

 

 

 

 

18 Octobre / 56

SAMEDI

 

Nous avons appris ce matin la mort d’un de nos clients le Major Spena, des suites d’une chute de cheval; il laisse 40 à 50 mille piastres et a proposé avant-hier à Slade de le nommer son exécuteur testamentaire, je ne sais si le malheureux aura eu le temps de faire son testament, il n’a aucun parent à Maurice. Evenor est venu au spectacle hier au soir et a passé la journée en ville, je ne l’ai pas vu, il est reparti ce soir pour St Antoine avec Tante Moon, Augustine, Moon et Caldwell. J’ai vu ce matin ton père, Lina après avoir été très souffrante dans la nuit d’avant-hier, éprouvait un peu de mieux hier et aujourd’hui; pauvre enfant, souffre-t-elle depuis six mois; ça fait mal de voir souffrir un petit être si innocent quel lot!

 

 

 

 

 

19 Octobre / 56

DIMANCHE

 

La malle part demain par “l’Annie”, je prépare aujourd’hui mon paquet pour ne pas manquer cette occasion. Je suis heureux de t’apprendre que toute la famille est bien, Rivalz est tout à fait rétabli et va demain au bureau, ta petite soeur éprouve un peu de mieux, j’ai eu de ses nouvelles hier, la grosse fille d’Elise est magnifique et se porte à merveille, on la nomme positivement Eva. Félix prend du ventre et devient presque raisonnable, il prétend qu’il aura douze Cléridons qui seront tous longs et maigres et qu’il élèvera tout nus jusqu’à l’âge de sept ans pour les fortifier; il a acheté un petit canon en cuivre dont il a tiré quelques coups aujourd’hui, il prend des précautions d’avance, c’est pour célébrer la naissance de son premier enfant, qui n’arrivera pas avant cinq mois, si toute fois il en a un; s’il a un garçon, il tirera 101 coups de canon, pour une fille il n’y aura que 21 coups, Père Fournera sera l’artilleur ce jour-là. Rivalz a la touche sérieuse d’un père de famille, il fait bien ses petites affaires, Oscar travaille maintenant avec lui. Papa est toujours jeune et bien portant, Maman bonne, affable, aimable pour tous, ne faisant aucune préférence et nous faisant tous vivre dans l’unité et l’amitié le plus tranquille, Grand’maman conduit toujours le ménage à merveille, elle marche toute la journée et mène une vie active, jamais malade, c’est une digne aïeule, elle est heureuse de voir à la même table ses enfants, ses petits enfants et les enfants de ses petits enfants; Alice a un petit air rêveur qui est de son âge, Inès sent le besoin de travailler et devient sérieuse. Tonton Edmond cherche toujours à demeurer dans la bonne voie, aime sa famille et travaille pour l’avenir. Tous les autres membres de la famille sont en parfaite santé.

 

Tu ne peux pas te plaindre de ce que je t’oublie, mon cher cousin, mon seul véritable ami, chaque jour je pense à toi, bien souvent je parle de toi, de notre ancienne intimité, ton souvenir est toujours présent à ma mémoire. Il me tarde de savoir à quelle profession tu t’es décidé et d’apprendre que tu as commencé tes études, travaille sérieusement et reviens bientôt au milieu de nous, bien des coeurs amis te regrettent à Maurice. Je réclame u souvenir de toi que tu ne peux refuser à notre amitié, aussitôt que tu seras tranquille que ton esprit ne sera plus inquiet, fait tirer ta miniature ou fais toi lithographier et envoie moi ta ressemblance, ton portrait que je suspendrai devant mon bureau, ta physionomie me manque, je voudrais l’avoir toujours devant les yeux. Ne me refuse pas ce souvenir que je te demande du fond de mon coeur. Je voudrais bien aussi avoir le portrait d’Edwin que j’aime autant que toi, un jour que vous serez ensemble, croche-le et faites vous lithographier tous les deux pour votre cousin et ami Edmond. Je compte sur toi.

 

Ne m’en veux pas mon cher George, de t’avoir ouvert mon coeur au sujet de Lucie, je n’aurais pu te cacher mes sentiments. Elle m’a captivé, je ne sais comment et ne puis m’empêcher de l’aimer, ma raison n’a pu maîtriser mon coeur. J’étais devenu bien indifférent depuis que la première femme que j’ai aimé, Lydie, m’a si follement oublié, mais mon coeur en connaissant Lucie s’est enflammé de nouveau et tu sais combien j’aime tendrement et sincèrement. Ecris-moi une petite lettre séparée, si tu veux bien le faire, au sujet de l’aveu que je t’ai fait de mon amour pour Lucie, et envoie la moi privément par la poste à mon adresse personnelle, il me serait pénible si tu aimes véritablement Lucie, de laisser voir à tes parents que j’ai les mêmes affections que toi, ils me prendraient pour un traître, un faux ami et je sacrifierais plutôt ce qui m’est le plus cher pour ne pas mériter ce titre exécrable d’hypocrite. Ah! j’ai le coeur bien gros.

 

Dans quelle fâcheuse position je me trouve, entre l’amitié la plus vraie, la plus sincère et l’amour le plus profond, le plus pur; cher George, tire-moi de cette malheureuse alternative, dis-moi que je puis aimer Lucie sans craindre ton inimitié, ta haine, en conservant ton amitié, ton estime, je serai l’homme le plus heureux de la terre.

 

Ecris moi longuement, cher George, de même que je te confie mes peines, mes joies, mes anxiétés, fais-moi le confident de tes actions, tiens moi toujours au courant des événements de ta vie.

 

Je t’enverrai bientôt une note des petites commissions dont je te chargerai, dès que je te saurai fixé, établi. Fais mes bonnes amitiés à Edwin, dis-lui de m’écrire, la prochaine malle lui portera une lettre de moi. J’espère te savoir tout à fait bien à la réception de ta prochaine lettre.

 

Crois à l’amitié toujours sincère et vive de ton ami le plus dévoué, le plus affectionné.

 

P.E. de Chazal

 

 

 

 

 

23 Octobre / 56

JEUDI

 

Je devais être au Bal de la Loge, ce soir, mon cher George, mais la fête est remise à cause du Gardien de la Loge, Mr. Pénard qui se meurt, les francs-Maçons ne veulent pas s’amuser dans le même local où expire un frère; le Bal est renvoyé indéfiniment et n’aura jamais lieu, je le crains, car nous entrons ferme en été, il ne fait pas bon de danser actuellement. Edmée est arrivée ce matin de
St Antoine avec son père et Madame Lavers pour assister au bal, mais elle a eu le nez cassé en apprenant en descendant de voiture, qu’il n’y avait pas de bal; elle et Alice sont toutes désappointées, elles se promettaient tant de plaisirs à cette dernière soirée de l’hiver; Tonton Edmond est vexé de s’être dérangé inutilement de la campagne, voilà le seconde fois que les Maçons lui jouent cette farce.

 

Tonton Edmond a dîné avec nous, il vient de partie avec Madame Lavers pour St Antoine, laissant Edmée à Alice pour la dédommager; il reviendra Samedi, en ville pour assister au baptême d’Eva la petite fille d’Elise et ramènera Edmée.

 

 

 

 

 

24 Octobre / 56

VENDREDI

 

J’ai fait une fameuse course aujourd’hui, je suis parti des Cassis ce matin à cinq heures et demie, ai passé prendre Farget fils l’arpenteur, au pont Nicolay et nous nous sommes rendus ensemble à la Montagne Longue pour expertiser la propriété d’Epinay, à la Ville Bague, c’est à peu près à huit ou dix milles de la ville, nous avons voyagé par des chemins affreux, abominables, tortueux, accidentés, traversé des chaussées impossibles, gravi en voiture des montées escarpées, descendu les rampes les plus rapides, ton pauvre Edmond a failli laisser ses os en route. Après avoir parcouru les champs, fixé notre estimation et dressé notre Procès-Verbal, Mr. Le Gour, administrateur des propriétés Raffray partie intéressée pour qui nous agissions, nous a offert un excellent déjeuner avec du vin vieux et du bon Madère auquel nous avons fait honneur sans cérémonies. Nous étions de retour chez Farget à une heure et demie, là j’ai fait salon pendant une bonne heure avec la nouvelle mariée Madame Farget, (Estelle Bonnefin), elle est très bien et très aimable, elle m’a offert du Madère, nous avons causé de mille sujets tous plus ou moins intéressants les uns que les autres en un mot Monsieur et Madame ont été charmants, ils m’ont invité à les visiter sans cérémonies et même à venir déjeuner ou dîner un dimanche lorsqu’il me plairait; Farget est un garçon que j’ai connu à la salle d’arme, il y a deux ans, tu vois que même en affaires on trouve moyen de se faire des amis.

 

Edmée et Alice viennent de faire de la musique et de chanter après avoir ri tant et plus, elles sont une paire d’amies.

 

Je viens d’écrire une longue lettre à Lucie, pauvre chatte, elle étudie tandis que les autres s’amusent, il est juste que je la dédommage en causant de loin avec elle.

 

 

 

 

 

27 Octobre / 56

 

Le baptême de la petite Eva a eu lieu Samedi, toute la famille y a assisté, Rivalz a tenu ce jour-là à donner un bon tiffin auquel il put réunir ses parents et en même temps faire politesse à Mr et Mme Jocelyn Dupont, qui nous rendront un jour cette attention à Bourbon. Nous étions plus de quarante, en fait d’étrangers ou d’amis plutôt, il n’y avait que Père Fournera et Alfred Lavoquer; je n’ai pas assisté à la cérémonie religieuse, je suis arrivé trop tard du bureau et n’ai eu le temps que de m’habiller pour recevoir notre monde au retour de la Chapelle. Oscar a été le parrain, il a fait les choses convenablement, a envoyé à Alice la marraine, un magnifique bracelet en or avec un diamant, et à la filleule, gobelet, couvert et cela, sans oublier les dragées de rigueur. Il n’a seulement pas voulu faire de speech au tiffin, nous l’avons matapané, il n’a pas le toupet qu’a eu Louis Le Breton au baptême du petit Harel. Rivalz nous a donné un magnifique tiffin aux truffes, au Champagne, au Savarin; Grand’maman lui avait fait tuer un veau la veille, on a fait quelques speechs de circonstance, le repas a été des plus gais, tous avaient bon appétit et les mets et les vins étaient délicats, Rivalz s’est fendu même. Après le tiffin nous sommes montés au salon, avons fait un peu de musique et quelques tours de danse, tandis que les papas fumaient dans la cour, Caline, Valentine et le petit Félix ont été tous les trois grisés, il parait qu’ils n’ont pas la tête forte dans cette famille, ils ne tiennent pas bien la voile comme dit ce gueux d’Oscar. Monsieur et Madame Jocelyn Dupont ont été enchantés de leur tiffin et des honneurs que nous leur avons faits. A huit heures, Tonton Edmond m’a proposé de venir avec lui à St Antoine, j’ai accepté heureux d’aller surprendre Lucie et de passer un délicieux Dimanche avec elle; j’ai à la hâte rempli ma valise oubliant de prendre des bas que j’ai mis dans ma poche pour ne pas rouvrir ma malle de voyage et retarder mon oncle et nous sommes partis à huit heures, au coup de canon. Tonton Edmond, Edmée et Rodolphe (qui était venu en ville le matin avec son père) ont pris le dedans de la voiture, je me suis mis sur le siège. Nous sommes arrivés à St Antoine à dix heures moins un quart, avec une envie démesurée de dormir, j’ai été réveiller Evenor qui était profondément endormi sous sa couverture chaude et bienfaisante, il a été surpris de me voir, il ne s’y attendait point. J’ai été coucher dans le pavillon où j’ai rencontré les deux Deltel, ils étaient arrivés l’après-midi avec le Bonhomme St Pern, je n’ai pas été long à me déshabiller et à me jeter au lit pour m’endormir jusqu’au matin.

 

Dimanche de bon matin Tonton Edmond est venu nous réveiller et causer avec nous dans le pavillon. Edmée et Madame Ravenelle ont été à la messe à Poudre d’Or, Lucie est restée. Aussitôt habillés nous avons été chez St Pern voir le bonhomme St Pern qui était souffrant depuis mon arrivée chez son fils, il avait la fièvre et gardait la chambre; de là nous avons été promener et examiner les nouveaux travaux et les plantations que mon oncle a fait chez Cogne, puis nous sommes retournés à la maison, là j’ai trouvé Lucie dans le salon, elle a été surprise d’apprendre par son père de grand matin que j’étais venu avec lui, nous avons causé ensemble jusqu’à l’heure du déjeuner, Papa Fibich a déjeuné avec nous. Evenor est tout-à-fait habitant maintenant, il a remplacé le père Gelée qui est allé travailler chez Prud’homme à la Savanne, il tient les clefs du magasin, surveille la sucrerie, les travaux d’habitation et donne sur tout le coup d’oeil du fils intéressé, il a l’air de vouloir travailler cette fois avec assiduité, tant mieux il pourra être bien utile à son père et plus tard à sa famille; j’exerce quelque pouvoir sur lui aujourd’hui et je le moralise, je crois que mes quelques petits conseils lui ont profité. Après déjeuner  j’ai fait une longue causerie avec Edmée, Lucie, Leroy et Evenor, puis ces demoiselles ont pris leur leçon de piano, et nous avons été jouer au billard et faire des armes. Les Deltel ont déjeuné chez les St Pern et y ont passé toute la journée. Dans l’après midi nous avons tous été faire visite à Madame St Pern, ces demoiselles, Fantine, Claire, Mme Ravenelle, enfin toute la famille excepté Madame Lavers qui était indisposée ce matin avait pris médecine et sa fille Althéa qui lui a tenu compagnie; Madame St Pern a été très aimable, c’est une jolie femme. Adrien Le Breton a dîné avec nous, Evenor et moi nous avons embrouillé et matapané Alfred Gelée sur des problèmes cathécatiques, il n’est pas très ferré sur ces problème arithmétiques et algébriques. Après dîner, j’ai laissé ces Messieurs fumer, moi qui ai le bonheur de ne pas fumer et de ne pas être esclave de la chiroute, j’ai causé dans le salon avec Fantine, Claire et Lucie tandis qu’Edmée chantait, puis notre cercle de conversation s’est agrandi de Mademe Lavers et d’Edmée et nous avons parlé de mille choses. Je suis revenu ce matin avec les Messieurs Deltel et Monsieur
St Pern, nous étions en ville à huit heures et demie, je suis enchanté de ma journée et de ma soirée d’hier; j’ai guetté Lucie ce matin étudiant sa leçon de vers pour Mr Leroy et sa leçon d’Italien. Mon oncle a vu ces jours derniers la chapelle de son moulin cassé et a été retardé de quelques jours dans la coupe, Corby s’est mis à l’oeuvre tout de suite, il a travaillé hier toute la journée et le moulin roulera aujourd’hui. Evenor n’est pas quitte de sa petite indisposition dont il a dû t’en parler dans ses dernières lettres.

 

 

 

 

 

28 Octobre / 56

MARDI

 

Tantine Claire, Edmée, Régis et la petite Berthe sont ici depuis ce matin, ma tante est venue pour le mariage de notre oncle Bob et Augustine qui a lieu demain, elle m’a écrit un mot ce matin par les charrettes de St Antoine pour me prier d’annoncer à maman son arrivée. Tonton Edmond vient demain. Ces demoiselles viennent de faire de la musique avec Félix, Edmée a déchiffré mille accompagnements.

 

 

 

 

 

29 Octobre / 56

MERCREDI

 

Tonton Edmond, Lucie et Auguste sont arrivés ce matin à neuf heures et demie pendant ma leçon de violon avec Père Fournera, je suis resté à déjeuner avec eux et après avoir mangé un morceau à la hâte je suis parti pour la ville, j’avais à faire à l’audience et au bureau, je suis revenu aux Cassis à midi pour m’habiller et aller au mariage de notre oncle Bob, car c’est aujourd’hui qu’il a bâclé son affaire, qu’il s’est perdu comme il affecte de le dire. Le mariage civil a eu lieu au Champ Delort chez ton père, Mr Lavergne y était et leur a fait signer les actes, puis nous nous sommes tous rendus à l’église pour la cérémonie religieuse qui a été dite par l’abbé Macdonald, il n’y a pas eu de noces. Après la cérémonie Tonton Edmond, Papa, Auguste et moi nous sommes venus tiffiner à la maison, ces dames ont été faire des visites en ville. Dans la soirée nous avons été au spectacle, on jouait Les Mousquetaires de la Reine et un vaudeville “La fille terrible”, j’avais retenu depuis la veille la meilleure loge pour ces Dames, Tonton Edmond n’étant pas prêt au moment du départ, j’ai servi de cavalier à ma tante et à ces demoiselles et les ai accompagnées, mon oncle est arrivé plus tard avec Auguste. Nous avons passé une soirée très agréable, il y avait beaucoup de monde au théâtre et les acteurs s’en sont assez bien tirés.

 

 

 

 

 

30 Octobre / 56

JEUDI

 

Tantine Claire et ces demoiselles ont été ce matin faire une tournée de boutiques et des emplettes, elles sont revenues déjeuner; elles devaient repartir cet après midi, lorsque nous sommes arrivés de la ville à quatre heures et demie, Tonton Edmond, Papa et moi, les voitures de St Antoine étaient prêtes à partir, les chevaux attelés, Athanase et William sur leurs sièges respectifs; mais oncle Edmond ayant besoin de rester en ville demain pour affaire importante a différé son départ à la grande joie de Lucie et d’Edmée qui ont crié: Quelle chance! mot mis à la mode par le vaudeville d’hier, La fille terrible.. Mon oncle a eu une bonne idée, car ça a été la meilleure soirée pour moi. A dîner Lucie était assise à côté de moi et nous avons causé tout le temps, après le dîner nous avons continué la conversation dans le petit salon, tandis qu’Alice et Edmée faisaient de la musique.

 

Je suis toujours aussi amoureux de ma cousine. Dans l’après midi nous avons reçu de visites des familles Arnaud, J. Levieux et Maingard.

 

 

 

 

 

31 Octobre / 56

VENDREDI

 

Toute la famille de St Antoine est repartie cette après midi à quatre heures et demie, Papa et moi nous les avons rencontrés dans la rue Moka à côté du Corps de Garde comme nous revenions du bureau, je leur ai fait un grand salam. Voilà quatre heureux jours que nous venons de passer ensemble, les deux familles sont maintenant très liées, auparavant nous nous voyions très rarement, aujourd’hui nous nous visitons au moins une fois la semaine, Edmée vient en ville tous les Mercredi avec Madame Lavers et mon oncle, quelque fois avec Lucie et je vais tous les quinze jours à St Antoine.

 

Félix, Claire et Eugènie sont aussi partis cet après midi pour Curepipe, aller passer deux jours dans la maison de Bourdon au Mesnil. Papa dîne ce soir à la Mairie avec le Gouverneur, Rivalz est souffrant d’une entorse ou foulure qu’il s’est donnée, il garde la chambre, Elise lui tient compagnie, notre nombre a donc été très limité ce soir à dîner après avoir été augmenté au contraire tous ces jours derniers. Je viens d’écrire à Lucie, c’est mon jour de correspondance, je n’ai pas voulu le manquer.

 

 

 

 

 

1er Novembre / 56

SAMEDI

 

On a enterré cet après midi Madame Paul Froberville, Félix ne sait pas la mort de sa tante, il est toujours à Curepipe et ne revient que Mercredi. Papa devait aller aujourd’hui à Flacq pour affaires, Slade est parti à sa place, Félix étant absent, papa a tenu à assister à l’enterrement de Madame
P. Froberville.

 

On ne parle dans le moment sur notre place que des mauvaises affaires de Saïde Antelme. Tonton Edmond a failli être pris pour huit mille piastres, il est revenu en ville aujourd’hui pour cette affaire, il avait vendu et livré des sucres à Antelme qui lui a donné un mandat de huit mille piastres sur la banque et le mandat a été refusé, plusieurs individus sont dans la même situation. Rivalz a été pris pour 2500 piastres, ils espèrent être payés, d’autres prétendent qu’Antelme frise la banqueroute, le fait est que celui-ci est un fameux gueux, il a déjà fait ses preuves de filou et il pourrait très bien recommencer.

 

 

 

 

 

2 Novembre / 56

DIMANCHE

 

Alfred Levieux, sa femme et sa fille ont déjeuné avec nous aujourd’hui, dans la journée nous avons reçu la visite de la famille Halais et de Loïs et Lise. Papa et Alice ont été à Rochebois dans l’après midi voir ta famille, je devais les accompagner mais il n’y a pas eu de place pour moi.

 

 

 

 

 

3 Novembre / 56

LUNDI

 

Tonton Edmond était en ville aujourd’hui, il a déjeuné avec moi ce matin au bureau, il a réussi à se faire payer cinq mille piastres sur sa créance contre Antelme ça l’a rendu moins inquiet. Lucie, Auguste et Mr Leroy sont indisposés à St Antoine, Tonton Edmond les a tous entonnés d’une dose d’huile avant son départ.

 

Papa est arrivé des Cassis à midi et est reparti à deux heures avec Tonton Edmond pour St Antoine pour terminer l’affaire Rouillard (la vente de la propriété Ile d’Ambre) il reviendra demain matin, je pense.

 

 

 

 

 

4 Novembre / 56

MARDI

 

La malle est arrivée aujourd’hui et fidèle à ta recommandation j’ai été dîner avec tes bons parents, j’arrive à l’instant de Roche Bois, je suis parti de la ville à trois heures, j’ai donné place dans ma petite voiture, attelée de mon vieux “Mouton”, à Caldwell, et nous sommes retournés ensemble. Tu m’oublies, mon cher George, pas une lettre pour moi cette fois, tu n’écris même qu’un mot à ta mère et tu ne nous donne aucun détail, Edwin même est plus prodigue de son papier et ses plumes. Tu ne te doutes donc pas cher ami, de l’intérêt qu’ont pour nous tes lettres, pourquoi encore une fois te rends-tu esclave du départ de la malle, écris avant, fais comme moi, adresse chaque soir quelques lignes, une pensée à ton ami. J’espère que lorsque tu seras installé et que tu auras commencé une vie régulière tu penseras plus à ceux que tu auras laissés à Maurice, tu causeras plus souvent avec ces pauvres amis, ces chers parents qui sont si loin de toi. Je laisse à ta conscience le soin de te moraliser, ton coeur ne peut pas être refroidi encore au climat, aux distractions, aux magnificences de l’Angleterre, tu conserves encore, j’aime à le penser, une petite part d’amitié, d’affection pour ton cousin.

 

J’ai trouvé ta petite soeur Lina beaucoup mieux, le docteur est content de son état, elle marche maintenant et ses nuits sont bonnes, facultés dont elle ne jouissait pas il y a un mois. Dieu n’a pas été sourd aux prières de ta mère, à ses longues fatigues, à sa complète abnégation, et lui conserve sa fille, un mois encore à Rochebois et, espérons-le, ta soeur sera tout-à-fait rétablie. Ton père et ta mère ont une poignée d’affection pour moi à laquelle je suis bien sensible.

 

On a enterré aujourd’hui Alfred Bolgers, il est mort d’une maladie de poitrine.

 

 

 

 

 

5 Novembre / 56

MERCREDI

 

Edmée et Mme Ravenelle (Grand-mère) sont venues en ville aujourd’hui, Alice est repartie avec elles cet après midi pour St Antoine, j’irai les rejoindre Samedi.

 

Félix et Claire sont de retour de Curepipe depuis ce matin, enchantés tous les deux de leur petit séjour au milieu des bois; en venant ce matin leurs chevaux se sont emportés et ils ont failli être tués, ils n’ont rien eu fort heureusement. La Messe que nous devions chanter Dimanche à l’Eglise de Poudre d’Or ne sera pas chantée, Félix venant de perdre sa tante, celle qui l’a élevé. Les malades de St Antoine sont tout à fait bien maintenant; j’ai reçu aujourd’hui une lettre de Lucie qui est hors d’hôpital.

 

Tous les habitants de Maurice sont dans la plus grande inquiétude de ce qu’on parle de suspendre l’Immigration Indienne à cause des mauvais traitements que le Gouvernement a fait subir aux coolies lors du choléra par un manque de Lazaret. Cette nouvelle peut causer la ruine du pays si elle est confirmée, que deviendrait Maurice sans bras, sans immigrants pour cultiver ses vastes champs de cannes, pour exploiter l’industrie sucrière? Espérons que ce sera une fausse alerte, un avertissement simplement qui ne sera pas exécuté.

 

 

 

 

 

6 Novembre / 56

JEUDI

 

Eugènie est partie aujourd’hui pour la Rivière du Rempart féliciter sa cousine Mme Bausse sur son mariage avec Mr Motet le beau frère de Daruty. Je n’ai pas grande nouvelles à t’annoncer ce soir, je te quitte pour écrire et causer de loin avec Lucie.

 

 

 

 

 

11 Novembre / 56

MARDI

 

Je viens de passer trois délicieux jours à St Antoine, je ne devais partir que Samedi soir, mais mon oncle Edmond est venu en ville Vendredi, et repartant le soir seul, et tonton Robert allant à St Antoine Samedi avec toute sa famille, dans la crainte de ne pas avoir de place Samedi et profitant de l’aimable invitation de mon oncle qui remontait Vendredi et voulait avoir un compagnon de route, je suis partis avec lui, volant avec l’autorisation de mes chefs un jour de travail, après une heure et demie de voyage très agréable je me suis trouvé au milieu de mes cousines, de ma tante, et d’Alice, je leur ai donné des nouvelles de la ville, des habitants des Cassis après bien des causeries et un bon dîner nous avons été au salon, j’ai fait deux danses avec Lucie, puis nous avons tous les deux continué la conversation tandis qu’Edmée, Alice et Evenor étudiaient la messe pour Dimanche.

 

 

 

 

 

15 Novembre / 56

SAMEDI

 

A mon réveil et après m’être habillé, je me suis rendu à la sucrerie et là Evenor m’a proposé une promenade à cheval, j’ai pris le cheval d’Edmée, Evenor le sien et nous avons fait ensemble une tournée d’habitation puis nous avons été au bord de mer prendre un bain délicieux, l’eau était excellente, quelle joie dans notre climat qu’un bon bain en été, nous étions tout dispos pour le reste de la journée. Après déjeuner Edmée et moi nous avons copié les parties de la Messe tout en riant et en causant.
Mme Grandmange est venue faire visite à ces demoiselles, nous avons tiffiné avec du pain et du sirop de cannes; véritable régal pour nous citadins, j’ai fait mille niches à Lucie, elle est à faire une paire de pantoufles pour la fête de son père, elle a tellement ri que les points et dessins de la broderie sont tout de travers, pauvre cousine comme je l’ai chicanée. Dans l’après midi, nous sommes allés faire une promenade au bord de mer, ces demoiselles étaient dans une voiture, tonton Edmond dans la petite voiture tournée et Rodolphe et moi à cheval, j’ai galopé tout le temps à la portière de la voiture causant avec ces demoiselles, j’étais sur le cheval d’Edmée, il est devenu tout-à-fait caracoleur, voilà deux mois qu’Edmée ne l’a monté, aussi est-elle contente que je le fasse travailler afin qu’elle puisse recommencer ses cavalcades. Tonton Robert, ses petites filles et Augustine sont arrivés à six heures de la ville, Père Fibich a dîné avec nous; après dîner ces demoiselles ont répété la Messe avec Evenor, moi qui ai eu la chance de ne pas être cette fois de la partie, n’ayant pas étudié, j’ai fait une délicieuse causerie avec ma cousine Cicie, elle m’aime, je l’adore, quelle délicieuse soirée, nous nous sommes raconté toutes nos petites impressions. Père Leroy nous a tenu compagnie et nous a beaucoup amusés tous deux.

 

 

 

 

 

DIMANCHE

 

Nous avons tous été à la messe,, Augustine, Edmée et Evenor ont chanté, Alice s’est retirée à cause d’une petite pique avec Mr Fibich qui dans l’affaire a été perdant, n’est pas aimable et est même grossier aujourd’hui; après avoir abandonné Alice pour prendre d’autres leçons d’anglais, plus avantageuses et qui n’ont pas tardé à le mettre de côté, il a voulu reprendre ses leçons à la maison, mais maman l’a remercié très gracieusement. Alice continuera ses leçons avec Mr Bolanger ou Mr Ollivier. La Messe a assez bien marché pour avoir été étudiée si rapidement, j’ai prié pour Lucie, elle a prié pour moi. Après déjeuner, on a fait la paie des indiens, puis nous avons été jouer au billard et faire des armes. Dans l’après midi j’ai été accompagner ces demoiselles à la promenade, nous sommes partis avec Augustine en voiture, nous avons visité et promené autour du lac chez Staub (maintenant à son gendre Billouquet), de là nous avons été à la source Figet, et nous avons continué jusqu’à Haute Rive, puis nous sommes retournés par chez Mme Rouillard (Ile d’Ambre), l’Eglise et le Poste de la Poudre d’Or. Ernest Le Breton a dîné avec nous. Après dîner nous avons promené au clair de lune.

 

 

 

 

 

 

LUNDI

 

J’ai fait la lecture dans la journée à ces demoiselles, nous avons lu les Enfants d’Edouard et “La Crise”, proverbe d’Octave Feuillet; Lucie n’a assisté qu’à une partie de la lecture elle faisait les devoirs pour Mr Leroy afin de n’être pas grondée aujourd’hui. A deux heures et demie Ernest Rouillard et sa femme, Mr et Mme Pitot, Amanda Rouillard et les trois Le Breton sont arrivés pour aller en partie à l’Ile d’Ambre, aussitôt mon oncle a fait arriver les voitures et les chevaux et après un verre de Madère nous nous sommes embarqués pour aller au bord de mer; de là nous rendre en bateau à l’Ile d’Ambre, il y avait six grandes voitures pleines et trois cavaliers; nous étions une quarantaine en nombre. Arrivés à l’Ile d’Ambre nous avons commencé par manger des bigornos et boire un excellent bouillon, puis ces messieurs ont chassé et levé des lièvres pour amuser les dames et on a donné un beau coup de seine dans le bassins aux Lubins, après la pêche tandis que ces messieurs continuaient impitoyablement leur tuerie de lièvres, Leroy et moi nous avons accompagné ces dames et ces demoiselles aux dunes, là nous avons fait chanter Augustine, elle était inspirée par l’air frais et pur et la vue de la mer, le soleil était couché, il faisait un temps délicieux; assis sur ces petits monticules de sable fin je contemplais l’heureuse physionomie de Lucie, elle était charmante, Oh! je l’aime, George! Nous avons dîné au clair de lune, on avait mis la table derrière la maison de l’Ile d’Ambre, à côté du banc où nous avons pris ensemble notre dernier verre de Vermouth, les appétits étaient bien aiguisés, les mets étaient nombreux et bien préparés, le vin bon, la gaieté vive; au dessert nous avons fait venir le Père Lecoq, il a chanté “Bara bara six sous”, “les gros chiens et les petits chiens” et tout son répertoire, puis Amanda Rouillard a chanté (à table même) le plus beau parti de Castille et Evenor une romance, Edmée et Alice n’ont même pas voulu chanter.

 

Après le dîner nous avons joué aux jeux innocents. Nous avons quitté l’Ile d’Ambre à neuf heures, par un clair de lune magnifique, nous chantions en bateau le grand air de Guillaume Tell et mille autres chansons navales. De retour à St Antoine nous avons fait quelques tours de danse et nous sommes séparés à onze heures, plus ou moins fatigués.

 

Je suis revenu ce matin avec Augustine et Tonton Robert, Alice ne revient que demain avec Edmée et Tonton Edmond. J’ai laissé Lucie ce matin se disposant à prendre sa leçon avec Mr Leroy, elle m’a promis de bien travailler, d’être bonne et de m’aimer. Suis-je heureux? j’ai retrouvé tout bien en ville, il n’y a pas eu de bureau en raison de la fête du prince de Galles.

 

 

 

 

 

12 Novembre / 56

MERCREDI

 

Il est minuit, mon cher George, nous arrivons du spectacle, Alice et Edmée sont arrivées ce matin, elles ont déjeuné chez Tantine Félicie au Champ Delort, Edmée a pris sa leçon de champ avec Mme Germouville et elles sont venues aux cassis dans la journée, je leur avais retenu une bonne Loge la veille, et nous avons été au spectacle. Tonton Edmond et Edmée sont repartis ce soir même pour
St Antoine après le spectacle. Ce genre de plaisir et de distraction est actuellement de la plus grande mode à Maurice, il y avait ce soir foule de dames charmantes au théâtre, on a joué Gabrielle, belle comédie d’Augier, La Joie fut Père de Mme de Girardin et le Chapeau d’un Horloger. J’ai bien regretté Lucie ce soir, elle se serait bien amusée et mon plaisir aurait été double. Je vais me coucher, je suis fatigué.

 

 

 

 

 

 

13 et 14 Novembre / 56

 

Rien d’extraordinaire.

 

 

 

 

 

15 Novembre / 56

SAMEDI

 

Edmée est venue en ville aujourd’hui prendre une leçon de musique avec Mme Germouville et étudier un morceau qu’elle doit chanter samedi prochain pour la St Edmond; Alice a été la rejoindre dans la journée chez Tantine Félicie au Champ Delort. Alice a la bosse des voyages dans le moment, elle est venue ici cet après midi prendre du linge puis est retournée coucher chez Tantine Félicie pour aller demain matin aux Vacoas avec Caline, Jules et Félicie. J’aurai bien voulu aller fêter l’anniversaire de mon oncle Moon, mais je n’ai pu avoir de place avec Jules qui emmène tous ses enfants et je n’ai pas de moyen de transport à moi.

 

 

 

 

 

16 Novembre / 56

DIMANCHE

 

Rivalz a déjeuné aujourd’hui à Port-Louis chez tes parents, je devais l’accompagner mais n’ai pu finir à temps ma leçon avec Père Fournera, je n’avais pas pris de leçon Dimanche dernier et n’en prendrai pas Dimanche prochain devant aller à St Antoine pour danser. Rivalz a trouvé ta petite soeur beaucoup mieux. Nous avons été prendre un bain cet après midi à la Tour, cet endroit est toujours aussi bon, on y nage avec délices. J’ai passé une journée à écrire et à lire seul dans ma chambre. L       a pauvre Elise a ses petites filles prises de coqueluche, elle les soigne à se fatiguer.

 

 

 

 

 

17 Novembre / 56

LUNDI

 

Evenor était en ville aujourd’hui, il est venu me voir à onze heures au bureau et nous avons fait une longue causerie; il est venu me rejoindre à quatre heures au bureau, nous avons pris une voiture de louage sur la Place, avons passé chez Tonton Robert où nous avons rencontré Mathilde et ton père, de là Evenor ayant mis la malle contenant son linge dans la voiture, nous nous sommes rendus aux Cassis. Après un bon verre de Madère, une mangue, (les prémisses) nous avons changé nos redingotes en une veste légère et avons été baigner à la Tour avec Rivalz, un bain délicieux qui nous a rafraîchi. De retour aux Cassis, nous nous sommes rhabillés, avons dîné avec bon appétit puis nous sommes partis pour le spectacle. On jouait la “Dame de St Tropez”, charmant drame et le “Maître de Chapelle”, nous avions Evenor et moi, deux bonnes stalles l’une à côté de l’autre “we have much enjoyed ourselves”, il y avait bon nombre de dames, la salle était comble, la direction du théâtre fait des recettes fabuleuses. Pendant les entractes nous avons pris quelques rafraîchissements aux “Frères Provençaux” vis-à-vis le théâtre, nous avons bu du Constande et mangé des biscuits de Rennes. Evenor est reparti pour St Antoine après le spectacle; notre cousin est revenu de ses erreurs, il s’était fourvoyé, il m’a donné son amitié et m’a promis que désormais il serait tout-à-fait sage et mettrait de côté les anciens amis et mauvaises fréquentations, puisse-t-il persévérer dans ces bonnes résolutions, c’est mon voeu le plus sincère.

 

 

 

 

 

18 Novembre / 56

MARDI

 

Alice est de retour depuis ce matin du Vacoas, c’est-à-dire qu’elle est arrivée hier à huit heure du soir, elle a couché chez Félicie au Champ Delort et n’est retournée que ce matin aux Cassis; elle s’est bien amusée.

 

Tonton et Tantine Moon viennent en ville jeudi soir pour se rendre à St Antoine, c’est samedi le baptême de la petite Berthe, Tonton Moon est parrain et maman marraine. La St Edmond est aussi renvoyée de Jeudi à samedi, il y aura fête complète, nous danserons toute la nuit, pauvre George, tu ne partages plus aujourd’hui tous nos plaisirs, tu es dans un monde tout-à-fait différent, tu ne connais plus aujourd’hui les jouissances du cercle de famille, les douceurs de l’intimité et tu es au milieu d’étrangers égoïstes, que tu dois souffrir pauvre cousin.

 

J’ai invité aujourd’hui une quantité de jeunes gens dont Tantine Claire m’a envoyé la liste pour cavaliers samedi; les demoiselles ne peuvent pas se passer de nous, c’est triste, mais c’est comme ça.

 

 

 

 

 

19 Novembre / 56

MERCREDI

 

Tonton Edmond et tonton Robert ont déjeuné avec nous ce matin au bureau. Edmée est venu en ville aujourd’hui et a ramené ce soir à St Antoine avec elle Alice et Caline, quelle bamboche elles vont faire ensemble; nous irons les rejoindre vendredi soir ou samedi. Tantine Moon est arrivée de Vacoas aujourd’hui faire les emplettes de Tonton Moon pour le baptême de Berthe samedi. J’ai continué aujourd’hui nos invitations pour la soirée de samedi, Evenor m’a envoyé une nouvelle liste de cavaliers et j’en ai moi-même déniché quelques uns, nous serons nombreux je crois.

 

Je te donnerai des détails de tout ce qui se passera. Victor Loustau et Louisa Sévène se sont mariés aujourd’hui, qu’ils soient heureux! On donne ce soir au Théâtre une grande représentation au profit de la statue de Labourdonnais, il y aura foule, c’est ce qui m’a empêché d’y aller, je n’aime guère à être serré, froissé et à mourir de chaleur, on joue le Barbier de Séville et une autre pièce.

 

 

 

 

 

20 Novembre / 56

JEUDI

 

C’est aujourd’hui la St Edmond, as-tu pensé à ton cousin, bu un verre de vin à sa santé, as-tu aujourd’hui donné une pensée malgré les distances? Il y a bien longtemps qu’il ne m’est arrivé de passer à la maison ce jour de fête, ordinairement je vais rejoindre mon oncle à St Antoine, mais il a cette fois renvoyé sa fête à samedi prochain, jour où il doit donner grand bal, souper, fête complète. Je te raconterai tout ce qui se passera ce jour-là avec détails, je ne te cache rien, mon cher George, mes affections, mes sentiments, je te dis tout. Je souffre toujours de l’idée que je te fais peut-être de la peine en aimant Lucie, mais puis-je, mon cher cousin, maîtriser mon amour, étouffer ma passion pour cette petite idole adorée; comprends toi-même ma peine et viens moi vite en aide, console moi en me permettant d’aimer sans perdre ton amitié, ton estime, ne me rends pas malheureux.

 

 

 

 

 

24 Novembre / 56

LUNDI

 

Je suis parti de la ville Vendredi soir avec Tonton Moon, Tante Moon et ta soeur Mathilde pour me rendre à St Antoine et je suis retourné que ce matin. Notre voyage, Vendredi, a été très agréable, j’ai causé de toi tout le temps avec Mathilde, il me semblait te voir, t’avoir devant mes yeux. Il y avait longtemps que ta soeur n’avait été à St Antoine; te dépeindre sa joie en descendant de voiture me serait chose assez difficile, elle a retrouvé Edmée et Lucie avec bonheur; Alice et Caline y étaient déjà depuis Mercredi. Ces demoiselles après s’être embrassées tant et plus, après avoir accordé les premiers moments aux émotions du coeur, et s’être donné un coup de peigne (c’est indispensable) sont venues causer sur la pelouse devant la maison, nous étions tous assis sur les barres parallèles qui existent encore, moi au milieu je leur ai conté des nouvelles de la ville, je leur ai dit comment tels et tels jeunes gens avaient accepté de venir danser Samedi soir à St Antoine, les uns avec plaisir, les autres avec joie, plusieurs avec un bonheur inexprimable, enfin j’ai passé par toutes les variantes que me suscitaient mon imagination alors plus ou moins vagabonde et je les ai fait rire à gorge déployée.

 

La soirée du Vendredi a été très agréable, tandis qu’Edmée, Alice et Caline chantaient et faisaient de la musique, je causait avec Lucie et Mathilde.

 

 

 

SAMEDI

 

Samedi matin, j’ai fait un tour de sucrerie avec Tonton Moon, nous avons “blagué” avec Alfred Gelée et Grandemange; j’ai éprouvé une fameuse inquiétude pour mon linge, devant venir le Vendredi soir, j’avais dès le matin fait porter ma malle chez Tonton Robert afin qu’on l’envoya d’avance par les charrettes avec un petit mot pour Evenor, ma lettre était arrivée Vendredi mais pas ma valise, on l’avait oublié en ville dans quelque coin peut-être de bureau de mon oncle et l’on ne songerait même pas à me l’envoyer Samedi, comment faire alors pour danser, prendre part à la charmante et délicieuse fête qui m’attendait? Avec l’aide d’Evenor j’ai expédié un malabar pour la ville avec un mot au commis de Tonton Robert pour lui réclamer ma malle mais ma valise est arrivée fort heureusement par les charrettes du Samedi à deux heures, comprends alors ma joie, j’étais sauvé. Papa, maman et Inès sont arrivés à St Antoine à neuf heures, j’ai quitté la sucrerie pour aller leur dire bonjour. Je me promenais avant déjeuner sous la varangue lorsqu’Alice est venue me porter de la part de Lucie une charmante paire de boutons d’or pour ma fête en me faisant les meilleurs souhaits; peu de temps après j’ai aperçu ma cousine et je l’ai embrassée pour la remercier, tout en lui reprochant de ne m’avoir remis elle-même son charmant présent, il m’eut fait encore plus de plaisir; quelle bonne petite chatte! Après déjeuner toutes ces demoiselles et moi nous avons fait un programme des danses que nous devions faire à la soirée, nous les avons mises dans le meilleur ordre, et j’ai marqué avec mes cousines les danses qu’elles m’accordaient, toutes mes valses et mes polkas.

 

A trois heures on a été à la Poudre d’Or baptiser la petite Berthe, Tonton Moon a été parrain et maman marraine, ces demoiselles n’ont pas été au baptême pour ne pas se fatiguer; je suis resté avec elles, Tantine Claire, Papa, Tonton Edmond, Tantine Moon et les deux personnages indispensables ont été seuls. Evenor a travaillé toute la journée, comme si de rien n’était, il se fait raisonnable. A cinq heures, nous avons dîné sous la varangue de la salle à manger. Tonton Jules et sa femme, Laurence Raoul, Mme Gernouville, Mr et Mme Fibich, Eugènie, Madeleine Deltel sont arrivés avant la soirée et ont mangé un morceau avec nous, puis nous avons été tous nous habiller et nous préparer pour la soirée.

 

A huit heures les invités ont commencé à arriver dans tous les sens, les uns venant du quartier même, d’autres de la ville; un roulement de voitures qui a duré jusqu’à neuf heures.

 

Les salons étaient parfaitement illuminés, ainsi que la varangue où on avait installé quatre consoles chargées de candélabres et de bouquets, un charmant coup d’oeil! On a d’abord fait de la musique, Mr et Madame Fibich ont joué, Edmée et Mme Germenonville ont chanté un duo de la Pie Voleuse, Alice un air et Mme Louis Lebreton a joué un morceau de harpe accompagnée sur le piano par sa fille Clémentine. Ensuite nous nous sommes mis en danse, il y avait le grand salon, le vestibule et la galerie pleins de demoiselles et de dames, les cavaliers étaient aussi en grand nombre, je n’ai jamais vu tant de monde à St Antoine, je vais t’énumérer à peu près les personnes qui comprenaient notre réunion: les familles Lebreton, Lagane, Jollivet, Audibert, Savy, Fenouillot, Suzor, Maurel, Fropier, Sauzier, St Pern, Harel, Rouillard, Eynaud, Levieux, les Simmons, les Méon, Caldwell, J. Wiehe, L. Hardy,
Gouly (?), Lina Chevreau, ta soeur Mathilde et tous les Chazal, excepté Tonton Robert et sa femme et ses enfants; En fait de jeunes gens il y avait Isnard, Gustave Poupinel, les Le Maire, Sériès, Baudot, les Maurel, Baissac, Malvezy, Anne Deschamps, Durand, les Mottet et quelques autres dont je ne me souviens pas. La fête a été très gaie, on avait installé le piano dans un coin du vestibule, nous avions de quoi circuler, j’ai ouvert et fermé le bal avec Lucie, nous avons fait cinq danses ensemble dans la soirée qui s’est prolongée jusqu’à quatre heures du matin; l’ordre des danses a été suivi régulièrement, nous avions attaché près du piano la liste que j’avais rédigée avec ces demoiselles. A minuit et demie on a été souper, toutes les dames se sont mises à table, c’était un coup d’oeil superbe, elles n’ont guère mangé, n’ont pris que des bonbons; après avoir quitté la table un flot d’hommes leur a succédé et ils ont mangé et bu avec le meilleur appétit, moi je n’ai pu souper, j’ai été rejoindre ces demoiselles au salon, et nous avons fait quelques danses extra et privilégiées tandis que la plupart des cavaliers étaient encore à la salle de festin. J’ai aussi dansé avec Mathilde et Edmée puis j’ai fait des danses de politesse avec les autres. Nous nous sommes tous parfaitement amusés, jamais fête n’a été plus gaie à St Antoine; Lucie était la reine de la fête, du bal, elle était charmante, délicieuse, je l’aime toujours et plus que jamais.

 

 

 

DIMANCHE

 

Nous avons formé le projet après le bal et une heure ou deux de repos d’aller prendre un bain au bord de mer; mais la pluie nous en a empêché. Emile Le Maire, Sériès, Gustave Poupinel et les Le Breton sont restés passer le Dimanche avec nous; nous avons fait des rogatons à déjeuner, avec l’appétit le plus aigu, nous avions pris assez d’exercice, nous éprouvions tous un peu de fatigue physique, cependant après le déjeuner nous avons encore dansé, ces demoiselles sont, je crois, plus intrépide que nous, elles sont infatigables. Dans la journée nous avons fait un peu de musique, ensuite une partie de cartes pour nous distraire, Lucie, Mathilde et moi nous jouions la ramasse ensemble, tous les autres le Trois Sept, d’un autre côté les coups de Roque allaient leur train, Edmée a eu les mains toutes rouges, à deux heures ces messieurs ont été avec Jules et Anthony Maurel jouer au billard, Louis et moi nous sommes restés près des demoiselles, nous avons continué nos causeries sous la varangue et avons été très aimables de part et d’autre. A quatre heures je suis parti en voiture avec tous ces messieurs prendre un bain à la source Figet chez Staub, nous avons emporté un excellent pudding de la Flore et du très bon Porto pour tiffiner à la source, l’eau était glacée, ce bain nous a tout-à-fait remis, et nous sommes revenus à St Antoine frais et dispos nous habiller pour dîner. Le dîner a été des plus gais, nous avons continuer à boire du champagne et du vin de caisse, il y a eu bon nombre de toasts et de speechs, Père Fibich lui-même en a fait un, le plus extraordinaire qui se soit jamais prononcé; j’étais assis à côté de Lucie et de Mathilde, nous avons causé et ri tout le temps, Lucie a été très aimable vis-à-vis de moi. Papa et maman étaient repartis pour la ville à deux heures de l’après midi. Après dîner nous avons encore dansé et avons eu beaucoup de peine à nous séparer à dix heures. Ces messieurs sont partis le soir même pour la ville. Evenor et moi avons été seuls nous coucher.

 

 

LUNDI

 

Mr et Mme Fibich et Mme Germonville sont revenus ce matin dans une des voitures de mon oncle; Tante Moon, Mathilde, Alice avec moi dans une autre voiture, et Moon et Caldwell dans leur cabriolet. Ces demoiselles étaient fatiguées ce matin, Lucie dormait encore lorsque nous sommes partis; Tonton Edmond était un peu souffrant. Moi je me suis remis de mes fatigues et j’ai travaillé toute la journée avec assiduité, il faut maintenant satisfaire les chefs pour leur prouver que le plaisir n’empêche pas de suivre le devoir. Tout est bien en ville, les petites filles d’Elise qui avaient la coqueluche sont un peu mieux.

 

Tantine Moon a dû repartir ce soir pour St Antoine, elle doit y passer quelques jours, et reviendra Mercredi ou Jeudi avec Edmée.

 

 

 

 

 

25 Novembre / 56

MARDI

 

Tantine Moon m’a envoyé aujourd’hui une lettre pour toi que je devais t’envoyer avec un mot de moi pour Charles Poupinel qui a dû partir aujourd’hui pour Londres pour étudier la médecine, mais la lettre est arrivée trop tard et je n’ai pu la faire parvenir à Poupinel; je te l’enverrai par la prochaine malle. Nous attendons avec une bien grande impatience de tes nouvelles; écris nous longuement et souvent. On ne parle en ville que de la jolie fête qui a eu lieu à St Antoine, et l’on fabrique des nouvelles; on parle de mon mariage avec Lucie, conçois-tu cette idée précoce du public, il ferait bien mieux de ne pas s’occuper de nous et de nous laisser nous aimer tout tranquillement sous la garde de Dieu qui nous guidera et nous unira plus tard si cela entre dans ses vues. Etudions et travaillons pour le moment et ne nous occupons pas de ce qu’invente la rumeur.

 

 

 

 

 

26 Novembre / 56

MERCREDI

 

Arthur Lagesse et Cécile Gourrège se sont mariés aujourd’hui, il y a dû avoir des noces magnifiques dit-on, ils habitent la grande maison Froberville, rue du Gouvernement qui étaient toute ornée et parée de feuillages et de fleurs; un couple de plus qui va augmenter le réseau de la famille humaine, puissent-ils faire bon ménage! Pas de malle encore, arrivant ou partant, quel énorme paquet j’aurai à t’envoyer la prochaine fois, je doute que tu aies le courage et le loisir de me lire, enfin comme je t’ai recommandé mets de côté ces feuilles griffonnées, tu me les rendras un jour, je relirai avec plaisir tous ces souvenirs de mon passé.

 

Ecrit à George le 29 Novembre, mon paquet, ma lettre est partie par le “Tynemouth” portant la malle.

 

 

 

 

 

 

30 Novembre / 56

DIMANCHE

 

Léonidas Gautier, l’avocat, Tantine Chevreau, Slade, Lina, Caline, Oscar et nos deux habitués du Dimanche, Père Fournier et Alfred Levieux ont déjeuné avec nous aujourd’hui. J’ai eu le courage avant le déjeuner de jouer un duo avec Alice devant tout le monde, je suis encore bien timide, j’avais des tremblements dans les doigts et dans les jambes et n’ai réussi à reprendre mon aplomb qu’à la seconde variation et puis j’ai chanté avec plus d’assurance, on manie plus facilement et on est plus maître de sa voix que d’un violon, instrument si difficile à l’exécution; il faut espérer cependant que je saurais bientôt vaincre cette timidité, car je commence à décocher pas mal, j’étudie toujours avec la même ardeur deux et trois heures tous les matins; je dois recevoir le mois prochain de la musique que j’ai fait demander à Paris, je l’attends avec une impatience inqualifiable.

 

Dans la journée nous avons reçu la visite de Mme Made et de la célèbre Pélagie, de Mr Rémono et de deux voisins assommants et ennuyeux à 36 carats, Emile Lahausse et Thomy Ravel. La journée a été assez agréable à Lahausse près, il est prétentieux et assommant ce garçon, il est même bête. Lina est ici depuis Samedi, elle est restée avec Caline, elles couchent ce soir ici. Dans l’après midi Rivalz et moi nous avons été prendre un bain à la Tour.

 

 

 

 

 

1er Décembre / 56

LUNDI

 

Il est arrivé une drôle d’aventure ce matin: tu dois te rappeler, te souvenir de Mr Hitié, tu l’as connu je crois chez Mr Bourbon à l’époque, il déclamait les vers avec la prétention d’Alexandre Dumas, eh bien! il y a trois jours, Jeudi dernier, lui et Mr Delourme, (celui qui a eu ses affaires dans le temps avec le père Jacques Dumée), ont eu une discussion dans laquelle Mr Hitié a lancé un soufflet à Mr Delourme; celui-ci a pris cette insulte assez froidement et a juré vengeance, il ne voulait pas se battre avec un nègre. Mr Delourme donc après avoir réfléchi est arrivé ce matin avec une canne chez Hitié pour lui donner une correction et a mis son projet à exécution, au premier coup de canne Hitié a saisi l’arme qui le châtiait si agréablement et a voulu l’arracher des mains de son adversaire, il y a réussi, mais la canne était une épée et Hitié en tirant dessus s’est trouvé possesseur du fourreau en jonc, Delourme conservant l’épée, celui-ci sans se troubler continue alors son oeuvre et administre à Hitié un coup d’épée de cinq pouces dans le ventre, là-dessus, tu conçois le blessé crie à l’assassin et les voisins et la police ne tardent pas à s’emparer de Maître Delourme qui actuellement fait pénitence dans les prisons du Port-Louis, il y a eu enquête aujourd’hui dont je ne connais pas le résultat, mais il y a à craindre que Mr Delourme ne soit reconnu coupable et passe aux Assises; c’est une affaire criminelle, il y a préméditation machinée pour ainsi dire depuis cinq jours; nous verrons ce qu’il en résultera. Mr Hitié n’a eu du reste que ce qu’il méritait, c’est l’être le plus taquin, le plus fat que comporte notre petit pays.

 

 

 

 

 

2 Décembre / 56

MARDI

 

Tonton a déjeuné au bureau avec nous ce matin, il était en ville avec Edmée et est reparti ce soir. La propriété Rouillard, l’Ile d’Ambre, a été vendue aujourd’hui à la Barre et adjugée pour 70,000 piastres à Mr et Mme Jules Colin et à Léona Hardy, c’est le cabinet qui était chargé de la vente judiciaire. Tonton Edmond est venu en ville pour cette affaire, il avait déjà transigé avec les Hardy, tante Claire reçoit pour sa part nette dans la propriété, toutes les dettes à la charge de Colin et Hardy, 15,000 piastres, Tonton Edmond considère cette transaction comme très favorable pour lui, il touchera ce mois-ci ses 15,000 piastres qui lui serviront pour son entrecoupe.

 

La bonne femme Ravenelle s’affaiblit et s’en va petit à petit, elle a fait son testament, elle lègue 2,000 piastres à Evenor ainsi qu’un terrain à Montagne Longue et elle laisse tout le reste à sa fille adoptive tantine Claire. Pauvre femme, comme c’est embêtant de mourir, elle a une maladie de coeur qui est à sa dernière période et qui ne lui pardonnera pas. Eugène Dupont et Emile Lachenardière ont dîné avec nous ce soir, Eugène vient de faire un voyage à Bourbon, il est revenu enchanté et la langue tout à fait déliée, Emile a un air tout drôle, il est affecté, froid comme marbre, son oncle Léopold l’appelle à Paris, il part en février prochain pour ne plus remettre le pied à Maurice, il ne parait aucunement tenir à sa patrie, cela se conçoit aussi, il est orphelin, a eu le chagrin de perdre ses parents dans l’espace de quelques jours et conserve encore de l’ingratitude pour ces lieux tristes.

 

 

 

 

 

3 Décembre / 56

MERCREDI

 

L’Abbé Mazouy est arrivé hier sur le “Governor Higginson”, premier steamer de la Compagnie Anglo-Française de Mervin et Lambert qui vient ici commencer son service postal; toutes les cagotes sont en l’air, tantine Félicie en tête, on fait un branle-bas à l’Eglise, un train, quel fanatisme!

 

Petit Heynemans (tire-bottes) et Mme Durney se sont mariés aujourd’hui, peux-tu croire à ce mariage d’Heynemans, je suis encore à le comprendre, je crois qu’il fera un bien triste mari.

 

Lambert est aussi arrivé hier sur son navire ainsi que Thimothée Allard qui nous revient Docteur Médecin.

 

 

 

 

 

4 Décembre / 56

JEUDI

 

Il y a eu aujourd’hui Exposition de Produits Coloniaux au Bazar, mais qui n’a pas été brillante il parait; je n’ai pu y assister, j’ai eu de l’ouvrage pressé au bureau à être même obligé de manquer ma leçon de chant cet après midi avec Père Fournera. Mr Brunau de la Savanne (Courtaux et Peyras) a eu la plus grande médaille pour le plus beau sucre de vide, on dit ce sucre admirable, blanc comme neige et brillant comme cristal, à rivaliser avec le sucre raffiné. J’ai reçu une longue et bonne lettre aujourd’hui de Lucie. J’ai croisé avec ton père et ta mère ce matin, ils étaient en voiture et arrivant de Riche Bois probablement pour l’Exposition, je regrette de n’y avoir pas été, je les aurais rencontrés avec plaisir.

 

Dans quelle attente nous sommes! pas de malle encore.

 

 

 

 

 

 

5 Décembre / 56

VENDREDI

 

Les bains à la Tour sont à la mode dans le moment, j’en ai pris un délicieux cet après midi. Nous faisons une souscription pour établir une jetée convenable pour piquer des têtes, installer des bancs, faire planter des arbres, nettoyer le rivage, enfin faire un lieu agréable de bains. Félix a déjà commencé les travaux avec une douzaine d’hommes à Lucas, il roule des roches énormes, nous donnerons un tiffin monstre, il sera Grand Président. Rivalz et moi, nous allons régulièrement baigner tous les soirs, nous rencontrons régulièrement là des camarades.

 

 

 

 

 

DIMANCHE

7 Décembre / 56

 

Volcy a déjeuné et passé le Dimanche avec moi aujourd’hui, je lui ai écrit un petit mot ce matin et il s’est empressé de se rendre à mon appel, il est arrivé avec père Fournera et a assisté à ma leçon de violon et de chant, ce qui a dû plus ou moins l’amuser.

 

Après le déjeuner nous avons causé avec ces Messieurs c’est-à-dire Félix, Rivalz, Papa, Alfred, William et Père Fournera, nous avons ensuite fait société avec les dames, puis Volcy et moi nous sommes montés à ma chambre où il fait très frais, nous avons fait deux parties d’échecs que j’ai gagnées, bu un verre de Madère, causé et feuilleté les livres de ma bibliothèque. Volcy est un bon ami, nous nous connaissons de vieille date et ne nous sommes jamais brouillés, n’avons jamais eu de désagrément ensemble, il est un de mes meilleurs camarades; je le crois très amoureux de Caline, on parle même de leur mariage, mais en ma qualité de parent je ne le dois savoir qu’après le public et la rumeur.

 

Après le départ de Volcy, papa et moi nous avons été rendre visite de noces à Augustine et Tonton Bob, mais ne les avons pas rencontrés, ils étaient à Riche Bois chez tes parents; pour utiliser notre voyage en ville nous avons été voir Emmeline Ducray, je n’ai pas été long à payer et rendre ma visite à Volcy. Je lui ai promis d’aller dîner avec lui dans la semaine.

 

 

 

 

 

9 Décembre / 56

MARDI

 

Mon cher George, cette malle tant désirée est arrivée hier, le retard que nous avons éprouvé, provient du Spirit portant les malles qui a échoué sur une des îles des Maldives; fort heureusement on a pu sauver à temps les malles et nous recevons enfin de tes nouvelles. Je t’ai écrit un mot cet après midi du bureau pour te remercier de ta longue lettre et te dire que j’avais dîné hier à Roche Bois chez tes bons parents, tu trouveras ma petite lettre bien incomplète, elle a été écrite à la hâte en quatre coups de plume. La malle allait partir dans quelques minutes. J’ai été et suis encore bien sensible à tes marques de sincère amitié. Les réflexions pendant ton voyage en mer que tu as extraites de ton journal m’ont fait plaisir et me prouvent que tu pensais au Pays, aux nombreux parents que tu laisses à Maurice, aux excellents amis dont tu te séparais. Tes petites anecdotes de Mr de St Prix, de Beaugeard, de Maigrot, de Mme Rogers m’ont fait joliment rire.

 

Je suis bien aise et bien content que tu te sois décidé à te faire avocat, c’est une profession qui t’ira parfaitement, tu as un bel organe, de l’aplomb, du jugement, de la facilité, je t’assure une réussite complète. Je t’engage à ne pas t’attacher seulement au special pleading, aux quibbles et aux règles du Queen’s Banch, étudie un peu les Lois Françaises, familiarise-toi avec notre admirable Code Français; étudie sérieusement, George, songe à l’avenir, pénètre toi de la ferme résolution de réussir; de mon côté je piocherai ferme, j’ai déjà trois ans de stage, trois ans encore et je me fais recevoir avoué sans balancer d’une minute, Papa me passera son Cabinet, ses affaires, je me mettrai au courant de tout, je préparerai une clientèle choisie et lorsque tu arriveras Barrister nous ferons merveille, nous mériterons les “Fees” les plus justes, nous ferons récompenser convenablement notre travail, notre mérite, notre probité, nous jouirons d’une réputation que nous ne laisserons jamais tenir et nous verrons ensuite si ton père sera mécontent du choix que tu auras fait, auquel t’aura décidé ton goût, tes idées.

 

Notre rêve de jeunesse se réalise! te rappelles-tu qu’enfant je te disais: George, nous nous associerons, nous travaillerons ensemble lorsque nous serons grands; moi qui suis fils unique, je ne pourrais quitter ma famille, mon foyer, mes parents n’y consentirons jamais; eh bien! je resterai à Maurice, j’étudierai avec mon père aussitôt que j’aurai quitté le Collège et je lui succéderai tout naturellement comme avoué aussitôt que je serai reçu, le chemin sera tout frayé pour moi; toi tu as plusieurs frères, tu pourras te séparer de tes parents pendant quelques années sans leur laisser trop de regrets, et puisqu’il faut aller en Angleterre pour être avocat et avoir la faculté de pratiquer à Maurice, tu iras te faire Barrister, puis tu reviendras me rejoindre, et nous travaillerons ensemble, tout se réalise, continuons donc à étudier avec zèle et tachons de nous distinguer par notre capacité et notre probité dans la carrière que nous avons choisie. A bientôt alors, je te préparerais de plus intéressants briefs; il faudra te distinguer et devenir un second Berryer, un bon Henry Koenig. A bientôt donc.

 

10 Décembre / 56

MERCREDI

 

Tonton Edmond est venu en ville ce matin avec Edmée, il a déjeuné au bureau avec nous. Edmée a été au Champ Delort, Alice a été rejoindre son amie et toutes deux avec Caline ont été déjeuner et tiffiner chez Lina et Nanon.

 

Tonton Edmond est reparti ce soir, et Edmée est restée avec Alice passer deux ou trois jours, nous venons de causer longuement sous la varangue, nous avons parlé de toi. Elise et Alice t’accusent de les oublier, tu ne leur as pas écrit une seule fois depuis ton départ malgré tes promesses; j’ai essayé par tous les moyens de t’excuser, mais ça n’a rien fait, elles prétendent que tu es un mauvais cousin, que tu n’as pas pour six sous d’affection pour elles et que tu les as oubliées; prouve leur le contraire et écris leur de longues épîtres; consacre un moment chaque jour à tes parents de Maurice. Ces demoiselles se sont retirées dans leur chambre, moi je suis venu t’écrire et te raconter fidèlement ce qui se passe. Edmée a reçu une lettre de toi qui l’a fait beaucoup rire, elle en est très contente.

 

 

 

11 Décembre / 56

JEUDI

 

Il a fait un temps affreux aujourd’hui, nous avons eu une forte pluie toute la journée. Alice et Edmée ont pris une longue leçon de chant ce matin avec Père Fournera; elles se disposaient à courir les boutiques après le déjeuner, mais le mauvais temps les en a empêchées. Alice, Edmée et moi nous venons de chanter pendant deux bonnes heures au moins, j’ai entonné cinq ou six morceaux. Ces
demoiselles sont heureuses d’être ensemble, elles causent, rient, font des lectures, promènent de chambre en chambre et font les quatre cent coups.

 

 

 

12 Décembre / 56

VENDREDI

 

Nous avons un meilleur temps aujourd’hui. Ces demoiselles ont été baigner à la mer ce matin, dans la journée elles ont promené en boutique. Nous avons dîné de très bonne heure et nous arrivons maintenant 11 ½ heures de spectacle, nous avons vu jouer “La Fille du Régiment” et “La Fille Terrible”, on a applaudi à outrance le Pavillon Tricolore et le Beau Morceau de Salut à la France, chanté par la Fille du Régiment, Melle Boucher, avec succès, a été redemandé. Nous venons de souper, ces demoiselles se sont contentées de manger du pudding, comme je ne fais pas maigre, par hygiène et par principe j’ai dégusté une excellente cuisse d’oie; j’avais bon appétit, nous avons bu par dessus un verre de Madère. Nous avons été contents de notre spectacle, ces demoiselles ont revu tous leurs cavaliers, elles étaient assises à côté de Mme Fenouillot et ont causé tout le temps. Il est tard, je vais me coucher.

 

 

 

 

 

15 Décembre / 56

LUNDI

 

Je suis arrivé ce matin de St Antoine. Madame Lavers, sa fille et Lucie sont venues chercher Edmée et je suis parti avec elles Samedi soir, c’était la fête de Lucie le 13 et je tenais à lui porter mes souhaits et un gage de mon amitié, un petit dé d’or qui lui a fait plaisir. Plus je vais, George, plus j’aime ma cousine, d’un amour vrai, pur que je ne peux pas maîtriser, qui me captive; j’éprouve une sympathie naturelle pour elle, il me semble qu’elle a été inventée pour moi, je ne connais qu’elle dans mes rêves. J’ai trouvé Evenor un peu fatigué, il mène une vie dure depuis quelque temps, Alfred Gelée est malade de la fièvre typhoïde et Evenor est obligé de faire sa besogne, de se réveiller à deux heures du matin et de se coucher à neuf heures du soir; Madame Ravenelle est mieux mais toujours bien faible, je crois que la pauvre femme n’a pas long encore à vivre, elle atteint le bout de sa carrière; tous les autres habitants de St Antoine sont heureux et bien portants. La chambre de Lucie a été convertie en drawing room, boudoir, nous y avons fait de la musique Dimanche soir et causé jusqu’à 9 ½ heures. Ces demoiselles ont tiré très bon parti de cette petite chambre, c’est aujourd’hui un très joli petit salon, orné de tes deux pastels charmants, de paysages, des secrétaires d’Edmée et Lucie, de leur bibliothèque, un piano et quelques chaises; Edmée surtout est enchantée de cette invention à laquelle on a eu recours pour ne pas incommoder Mme Ravenelle par la musique qu’on faisait dans le salon. Dans la journée de Dimanche nous avons joué au billard et fait des armes, dans l’après midi nous avons été avec ces dames faire visite à Mr et Mme St Pern. Ce matin avant mon départ j’ai fait une longue causerie avec Lucie, et cependant je ne lui ai pas dit le quart de ce que j’avais à lui raconter, oh! George, comme je l’aime, cette enfant! Je suis revenu en ville seul en voiture.

 

On a enterré Samedi ton pauvre professeur Mr Chauvineau, son convoi est parti du Collège, il y a eu un nombreux cortège d’amis et d’élèves reconnaissants; il était malade depuis deux mois, c’est un homme usé je crois. Nanon Maingard et Caline ont déjeuné et passé la journée de samedi avec Edmée et Alice. Aujourd’hui il n’y a rien de neuf en ville.

 

La suppression de l’Immigration occupe tous les esprits, cette triste nouvelle s’est confirmée; on s’occupe d’y remédier, la Chambre d’Agriculture se réunit et on avise aux moyens de faire rappeler cette déplorable décision qui peut causer la ruine totale du pays pour peu qu’elle soit maintenue.

 

Les vacances de la Cour ont commencé aujourd’hui.

 

 

 

 

 

16 Décembre / 56

MARDI

 

Lavoquer a dîné avec nous ce soir, quel blagueur, quel flâneur il fait; il nous a amusés par ses craques et ses nouvelles. Félix est occupé dans le moment à dorer toutes les médailles qui doivent servir aux distributions de prix, il réussit et est enchanté. Je viens d’écrire une longue lettre à Lucie en lui envoyant une paire de verres pour myope qu’elle tenait de Mr Rogers et que je lui ai fait monter en lunettes, une autre paire de lunettes finies que je lui ai donnée il y a déjà quelque temps, dont elle a brisé le verre et qu’elle m’a prié de faire remplacer.

 

 

 

 

 

17 Décembre / 56

MERCREDI

 

Lise Raoul a eu ce soir à quatre heures un gros garçon, Loïs est enchanté de sa progéniture, il nomme son fils Thomy du nom de Mr Raoul père. Tonton Edmond était en ville aujourd’hui, il est venu nous voir ce matin au bureau, tout est bien à St Antoine, la bonne femme Ravenelle est toujours dans le même état.

 

Eugènie et Mme Furteau sont retournées aujourd’hui à la Rivière du Rempart où elles ont été pour le mariage de Mme Bausse avec Mr Motet, employé chez Daruty; elles étaient parties depuis Samedi, Tonton Edmond a aussi été des noces il y a eu un tiffin monstre, il parait. Nous avons un nouveau Procureur Général, Gillipsie Dickson, le remplaçant du bonhomme d’Epinay, qui est en fonction depuis le quinze du courant.

 

Arthur Loustau est arrivé aujourd’hui de France sur l’Europe, magnifique navire à vapeur, je ne l’ai pas vu encore.

 

 

 

 

 

18 Décembre / 56

JEUDI

 

La distribution des Prix du Collège Royal a eu lieu cet après midi. Pellereau a été le vainqueur; je ne sais pas quel est le second qui sera expédié avec lui pour l’Angleterre. L’année dernière c’était toi, mon cher George, qui emportait au Collège le Prix de supériorité; quelle satisfaction tu as donnée à tes parents, à ton ami, celui que tu accusais alors de ne pas t’aimer, que tu accablais du sentiment odieux de fierté; tu ne connaissais pas alors son coeur, George, tu croyais qu’avec l’âge il s’était bronzé, refroidi, et c’était le moment même où la plus profonde amitié s’emparait de ce coeur, où l’affection de jeunesse se convertissait en estime et en solide amitié. Je n’ai pu aller à la distribution, j’avais ma leçon de musique à prendre à deux heures avec Père Fournera que je n’aurais pas sacrifiée pour satisfaire une curiosité; car je n’avais au Collège aucun parent à voir couronner, aucun succès d’ami à partager.

 

Le Bureau m’a donné aujourd’hui mes Etrennes: un mandat de cent piastres sur la Banque, je suis heureux que mes efforts pour être agréable et rendre service à mon père et à Slade soient récompensés, c’est la preuve qu’ils sont efficaces, et ma plus grande satisfaction est de voir que mes chefs sont contents de mon dévouement et de mon désir de leur être utile à tous en étudiant le droit et me formant au métier. J’ai été ému lorsque Papa et Slade m’ont fait compliment en me remettant le mandat et m’ont encouragé à persévérer dans le droit… chemin que j’ai entrepris de suivre. Tu sais comme est mon père, il ne me flatte jamais, il se contente à m’indiquer la vraie route, et m’aide à éviter les écueils qu’on rencontre en entrant dans la vie, un mot de lui me fait plus de bien et me rend plus heureux que tout ce que le monde peut penser de moi; tant que je ne déplairai pas à mon père, je serai sûr de ne mériter des reproches de personne. Je bénis chaque jour le Ciel, mon cher George, de m’avoir donné un père comme le mien, qui s’est toujours tant occupé de mon éducation et qui me veut tant de bien.

 

J’ai eu une journée effective de travail, aujourd’hui, je vais me coucher le coeur content, la conscience tranquille; quel bon sommeil je goûterai; merci, mon Dieu!

 

 

 

 

 

20 Décembre / 56

SAMEDI

 

Au moment où j’achevais ma leçon de violon ce matin avec Père Fournera, j’ai reçu une longue lettre de Lucie, pleine d’amitié et d’affection, je lui ai répondu dans la journée du bureau. Tonton Edmond était en ville aujourd’hui. Je crois que ta mère a dû partir cet après midi pour St Antoine elle y va passer quelques jours de vacances; Alice et moi nous devions y aller aussi mais après le 1er Janvier, nous ferons de fameuses parties. La fin de l’année approche ferme. Les élections Municipales ont lieu aujourd’hui, il y aura cette fois-ci, je crois un plus grand nombre de votes qu’aux années précédentes. Lundi se fait le dépouillement des bulletins, nous saurons quel sera le résultat des votes; je te donnerai les noms de ceux que le pays charge de diriger ses affaires et aux mains desquels il confie ses intérêts.

 

 

 

 

 

21 Décembre / 56

DIMANCHE

 

Emile Le Maire a déjeuné et passé la journée avec moi aujourd’hui, je lui ai fait avaler force musique; Félix nous a fait bien rire par ses farces, lorsqu’il s’y met il est impossible de n’être pas gai à se tenir les côtes, quel drôle de gaillard! il est bon même lorsqu’il entreprend de nous amuser. On ne parle dans le moment que de distribution de Prix et des discours qui y sont prononcés, toujours sur le même sujet pour varier.

 

 

 

 

 

 

22 Décembre / 56

LUNDI

 

J’ai reçu aujourd’hui au bureau la visite d’Arthur Loustau, il est enchanté de son voyage, il m’a dit t’avoir rencontré, avoir même dîné avec toi à Londres, il nous a donné de tes nouvelles, de celles d’Henry, de Robonson; il a vu ton père et a parlé de toi. Loustau a trouvé quelque changement en arrivant dans son petit pays; son frère Victor marié, son frère Isidore au moment de se marier avec Rose Jollivet et sa soeur Mme Autard au moment de devenir mère et de le rendre Tonton.

 

J’arrive du spectacle, il y a eu jolie représentation, Le Rossignol, aussi “La crise” d’Octave Feuillet, et un vaudeville très original “Tambour Battant”. J’ai encore rencontré Loustau, toute la famille Jollivet y était aussi. Ton frère était aussi du spectacle, c’est la première fois qu’il y va, il a profité de ce qu’il était seul garçon, en ville, ta mère étant à St Antoine depuis Samedi.

 

Le dépouillement des votes a eu lieu aujourd’hui, le résultat est bien déplorable, nous sommes complètement débordés par les mulâtres; il y avait six conseillers à élire et quatre à remplacer, Léchelle, Vaudagne, Dauban et West morts cette année, eh bien! dix mulâtres ont obtenus le plus grand nombre de votes, des mulâtres stupides, ignares, ne connaissant rien aux affaires, des Coquins de quincailliers, de mauvais marchands, je ne m’en rappelles pas les noms ce soir, je t’en donnerai la liste demain; c’est le coup de mort de la Municipalité. Le Conseil sera maintenant composé de douze Mulâtres et six Blancs! Tonton Jules qui pensait être réélu est dégommé. Papa reste parmi les huit qui ne sortait pas cette année. Qui va-t-on nommer Maire? Serait-ce un Mulâtre? Le Gouverneur fera-t-il une boulette semblable?

 

 

 

 

 

23 Décembre / 56

MARDI

 

Les Conseillers élus: Charon, Marie, Rougé, Lamarre, Jouanis, Cicard, Bazire, Arthur Edwards, Sénèque, et un autre, ont tous prêté serment aujourd’hui. Le Conseil Municipal se réunit Vendredi, le public attend avec une patience inqualifiable ce jour pour connaître celui qui sera nommé Maire. Si c’est un mulâtre, adieu dès ce jour à la Municipalité, seule institution libre que nous ayons et nous retombons sous le pouvoir de notre Gouvernement tyrannique, Maurice deviendra bientôt inhabitable si la France ne revendique pas ses droits, nous avons le coeur trop français pour pouvoir jamais vivre heureux sous le Gouvernement Britannique, qu’on nous rende à notre vieille France, et que celle-ci nous rende une douce protection après nous avoir indignement délaissés, ses remords ont assez duré, nous avons assez souffert sous notre administration bâtarde!

 

 

 

 

 

24 Décembre / 56

MERCREDI

 

Ta mère est venue faire un tour en ville aujourd’hui avec Edmée et Lucie et est repartie ce soir même pour St Antoine. Lucie a passé toute la journée en boutique à faire des acquisitions d’étrennes, elle a fait cadeau à Alice pour la bonne année d’une charmante corbeille brodée à la main, et Edmée a donné à Alice une paire de sujet en porcelaine de Sèvres, très bien proportionnés, un joli petit travail. Moi qu’est-ce que je vais avoir? Les cadeaux me passeront-ils sous le nez comme Pélagie sous le nez d’Evenor; je m’attends à quelque petite surprise, pourvu que je ne sois pas isolé.

 

 

 

 

 

25 Décembre / 56

JEUDI

 

C’est aujourd’hui la fête de Noël (Christmas Day) toute la ville est en émoi, en congé. Il y a eu, ce matin, grande fête à la Cathédrale du Port-Louis, Messe chantée par Melle Arnaud Félix, Mme F. Pastourel, Mme St. Bourgault et autres. Moi j’ai pris ma leçon comme à l’ordinaire avec Père Fournera, j’ai chanté quatre duos avec Alice, un air et nous avons joué deux duos de piano et violon. Alfred et Père Fournera ont déjeuné avec nous, nous nous sommes régalés d’un petit veau que Grand’maman a tué hier au soir pour la circonstance; nous avons enterré l’année convenable et recommençons maintenant une nouvelle ère chrétienne. J’ai passé ma journée dans les chiffres jusqu’à cinq heures et demie, à mettre mes livres à jour et établir des règlements de société entre Papa et Mr Slade. Avant dîner Rivalz et moi avons été faire une longue promenade en voiture. Je te quitte et retourne à mes comptes.

 

 

 

 

 

26 Décembre / 56

VENDREDI

 

le “Gouverneur Higginson” premier navire à vapeur qui vient commencer le service de la communication postale Anglo-Française de Menon et Lambert, et qui doit demain emporter nos lettres pour l’Europe, est arrivé ce matin de Bourbon avec un grand nombre de nos créoles émigrés la semaine dernière sur ce même bâtiment à vapeur. Maurice Maingard est de retour après trois mois d’absence. La gouvernante de Bourbon, Mme Hubert Delisle est aussi arrivée sur ce navire, et elle repart dessus probablement demain pour France, son séjour à Maurice n’aura pas été long cette fois-ci. Elle est débarquée chez le Consul Français où il y a ce soir grand dîner, et elle va ensuite au théâtre voir jouer la “Fille du Régiment” qu’on donne à son intention. Elle reçoit de nombreuses visites et sera joliment fêtée pendant les quarante huit heures qu’elle doit passer sur notre sol hospitalier.

 

Le Conseil Municipal s’est réuni aujourd’hui pour élire le six Conseillers qui doivent être présentés au Gouverneur afin qu’il choisisse le Maire et l’adjoint; ces gueux de mulâtres l’ont emporté d’emblée, ils sont douze contre six blancs, le résultat était inévitable, et l’Institution ne fera pas long feu, je le crains, ainsi constituée. Lemière a eu le plus grand nombre de voix, douze, celles de ses onze confrères et la sienne, ensuite viennent MM: Arthur Edwards, Charon, Cicard, Bazire et Rougé; on présume que le Gouverneur nommera Lemière, Maire, et Edwards adjoint. Comme c’est triste pour notre pauvre Maurice! Cela provient un peu de la population anglaise du pays qui est tout à fait indifférente à voter et à aider les créoles, ils sont égoïstes, ne connaissent que leur confort, ne songent qu’à s’enrichir “to return home”; ils s’inquiètent fort peu de tout ce qui ne se rattache pas à leur commerce, ils sont étrangers aux intérêts privés de la colonie; ils sont cependant un grand nombre et pourraient nous être utiles, mais l’antipathie est là, toujours là, plus forte peut-être à Maurice que dans tous les autres pays du monde. Enfin: Patience! toujours notre éternel refrain; moi je ne demande qu’à être Créole heureux et m’importe peu que je suis Français ou Anglais, nous n’avons pas de nationalité à Maurice.

 

Félix donne demain à déjeuner à Père Rémono, Slade, Papa, Carbonel, Tonton Jules, il a invité une autre bande de joyeux convives à dîner au nombre desquels Rivalz et moi, nous comptons, nous ferons couler le champagne à flots; Mr Bourdin en sera, il nous excitera à la gaieté. Slade et toute sa famille vont demain à St Antoine passer quelques jours et reviendront en ville pour le 1er de l’an, je dois y aller le deux, j’y resterai jusqu’aux rois, Evenor, Louis Le Breton et moi, nous avons l’intention d’aller aux Vacoas et de là prolonger notre excursion jusqu’à la Savanne et le Grand Port, nous emporterons quelques provisions et nous nous débrouillerons comme nous pourrons; nous partons en voiture de chasse, je me promets quelques bons jours de congé.. J’ai fait aujourd’hui l’acquisition de quelques cadeaux d’étrennes que je destine à Edmée, Lucie et Mathilde.

 

L’année tire à sa fin et bientôt, mon cher George, nous entrons dans une ère nouvelle, bientôt tu accompliras ta vingtième année; que la nouvelle période que nous allons parcourir s’écoule pour toi sans obstacles sans difficultés; que tu aies le courage d’entreprendre avec ardeur tes études, que la réussite couronne tes efforts; reçois mes voeux de bonheur, de félicité, sois sûr que je serai près de toi d’esprit le huit Janvier, je boirai de coeur à ta santé. Reste toujours digne de tes nobles parents, vis en paix avec ta conscience; si tu sens comme moi, George, tu dois trouver que d’être sage, studieux et affectueux rend seul heureux.

 

Le pauvre Bretagne a enterré cet après midi sa vieille mère. Toute notre famille est en bonne santé. Augustine est enceinte!!! J’aime beaucoup ce mariage de raison! Drôle de pistolet que notre oncle Bob, qui veut prendre une mère pour ses petites filles et s’amuse à faire de nombreux enfants.

 

Il y aura du monde à St Antoine dans les vacances, et tu ne seras pas là mon cher George pour partager tous nos plaisirs. Comme le premier jour de l’An sera triste pour toi! pas un parent à embrasser, pas un cadeau à offrir à ceux que tu aimes, pas un souvenir à recevoir. Que tu dois être privé de ce vide de parents de toi, de ce manque d’affection, de sentiments de famille, je te plains bien, mon pauvre ami, et voudrai te soulager, diminuer tes chagrins.

 

Travaille, étudie, voilà pour le moment ta seule consolation puisque tu es séparé des parents, des amis, de la famille, du pays! Bon courage. Je t’embrasse et te serre cordialement la main en te souhaitant une heureuse année!

 

Ton cousin et meilleur ami,

 

(s)     P.E. de Chazal

 

 

 

FIN   DE   1856

 


 

 

 

1857

 

 

 

 

 

 

 

1er Janvier / 57

JEUDI

 

Une nouvelle année commence aujourd’hui pour nous, mon cher George, quels événements nous attendent, de quoi allons nous être témoins, il est bien difficile de lire dans l’avenir! Ne formons donc qu’un souhait général: Que 1857 nous soit propice en toutes nos entreprises! Entrons dans cette nouvelle période avec la ferme résolution d’étudier et de persévérer dans la carrière que nous avons entreprise, afin que nous fassions de bonne heure une situation favorable qui nous procure un heureux avenir; travaillons ferme tandis que nous sommes jeunes et vigoureux, tout en nous amusant avec modération et sagesse; économisons pour jouir lorsque nous serons mûrs et entourés d’une bonne petite femme et de quelques gais moutards qui se partageront notre sollicitude et notre affection; ne dépensons pas follement nos jeunes années, pour travailler lorsque l’âge commencera à nous accabler, afin de gagner une misérable vie à la sueur de notre front; profitons des nombreux exemples qui s’offrent journellement à nous, et encourageons nous mutuellement à vivre honnêtement et à supporter honorablement la vie en cherchant de bonne heure à l’adoucir par la vertu et le bien. Que ces sentiments nous animent, George, et je sens que nous serons heureux.

 

Nous avons fêté en famille le premier jour de l’année, Alfred, Jules et les enfants ont déjeuné avec nous, nous nous sommes, comme d’habitude échangé quelques étrennes, les petites filles d’Elise ont reçu un nombre considérable de jouets tous plus originaux les uns que les autres. Dans la journée et la soirée nous avons tiré une masse de pétards, de chandelles-romaines, de fusées, de soleils et nous avons mangé des bonbons toute la journée; bu du champagne, enfin la journée a été très gaie.

 

Je pars demain matin pour St Antoine, Rivalz doit aller déjeuner à Mon Plaisir chez les Laborde et puis aller de là à St Antoine, papa et Alice doivent aussi nous rejoindre dans l’après midi, nous y allons passer quelques jours de congé et nous amuser. Je regrette bien vivement que tu ne sois pas des nôtres dans toutes ces bonne fêtes de famille, mon pauvre George, sois bien sûr que je pense souvent à toi!

 

 

 

 

 

 

7 Janvier / 57

MERCREDI

 

Je suis arrivé ce matin, de St Antoine, cher cousin, après quelques délicieux jours de congé; je vais recueillir mes souvenirs pour te raconter tout ce que j’ai fait pendant ces cinq jours, où je t’ai bien vivement regretté.

 

 

 

 

 

9 Janvier / 57

VENDREDI

 

Je suis parti des Cassis Vendredi matin le deux, dans la petite voiture de papa avec ma valise pleine et Christophe, mon page, (Ennika, un excellent petit domestique que tu connais), il était convenu avec E. St Pern que nous ferions le voyage ensemble, j’ai passé le prendre dans la Rue des Créoles, où il demeure, il dormait encore, je l’ai réveillé, je lui ai donné le temps de s’habiller et de se fagoter un petit paquet de linge. Nous nous sommes ensuite rendus sur la Place pour nous procurer une carriole avec un bon cheval pour quatre piastres, on nous demandait 20 pour une voiture attendu que le lendemain du 1er de l’an, voitures, cochers et chevaux étaient tous en campagne. J’ai renvoyé Christopher et la petite voiture et nous avons quitté la ville à 7 ½ heures et à neuf heures et quelques minutes j’étais à St Antoine et St Pern chez son frère Prosper à la Boutique Coque (Evenor de Chazal & Co). En arrivant, j’ai souhaité la bonne année à tout le monde, j’ai embrassé Cicie, Mathilde et Edmée, jusqu’à Mme Ravenelle, il a bien fallu faire quelques étrennes pour me faire bien venir, j’ai donné à chacune de mes trois cousines un beau flacon d’essence, de jolis flacons de cristal contenant près d’une chopine d’essence fine qui m’ont coûté une Livre Sterling chaque, à Evenor un porte cigares en écaille, plein de bons Manilles, et à Auguste un Mémorial de Ste Hélène dont il avait la plus grande envie; quant aux autres ils ont eu la queue du chat, c’eut été ruineux autrement.

 

Ton papa et Evenor, ce jour là avaient été déjeuner et passer la journée chez Daruty, ils ne sont revenus que dans l’après midi. Après le déjeuner, St Pern et Durand sont venus me relancer pour une partie de billard, tu sais que je ne suis point fort à ce jeu, mes yeux ne me permettent pas de viser juste avec ma myopie; Théodore et Marcelin Sauzier sont venus nous rejoindre et bientôt Tonton Edmond et Tonton Bob se sont mis de la partie; nous avons fait une poule monstre, j’ai perdu avec grâce deux six pence. Rivalz qui avait déjeuné chez Laborde et Lionnet, à Mon Plaisir, aux Pamplemousses, est arrivé à St Antoine à trois heures, et a été suivi peu de temps après par papa et Alice dans notre voiture des Cassis, papa n’ayant pu se procurer une voiture de louage. Edmée et Lucie ont été enchantées de voir Alice, elles sont amies très liées, Edmée et Alice surtout ne peuvent plus se passer l’une de l’autre. Après un dîner appétissant, et gai, où dominait le mouton fin gras de St Antoine arrosé de vin vieux et bon, et pendant lequel j’étais assis près de mon adorable cousine, nous avons été causer sur la pelouse devant la maison; il faisait un clair de lune superbe, nous avons débité mille farces, ri à gorge déployée, et avons failli démantibuler les barres parallèles sur lesquelles nous étions lourdement assis. Ernest, Louis et Adrien Le Breton ont passé la soirée avec nous, après avoir présenté leurs compliments de Nouvel An à la famille, ils se sont joints à nous, St Pern et Durand étaient aussi de notre nombre, tonton Edmond a fait installé sous la varangue l’ancienne table à manger et tout le monde, dames, demoiselles, vieillards, jeunes gens ont entouré la table pour faire une partie de vingt et un, je me suis associé à Lucie, nous n’avons pas gagné, par une bonne raison, nous causions au lieu de suivre le jeu, c’était bien plus agréable, je n’ai payé pour un plaisir aussi grand que quelque trois pence au banquier (tonton Edmond). Bientôt fatigués du 21, jeu qui ne peut longtemps distraire que des joueurs passionnés, toute la jeunesse a passé au salon et nous avons fait quelques tours de danse; nous nous sommes séparés à onze heures, tous heureux et contents. Le départ des Le Breton a été charmant, ils avaient un cheval calme qui n’a jamais voulu partir, nous avons employé tous les moyens, douceur d’abord, coups ensuite, Louis a été même jusqu’à lui mordre à sang les deux oreilles; pour le décider à avancer, nous l’avons fait reculer, pas plus heureux; enfin Louis d’un côté et moi de l’autre, nous avons fait mouvoir le cheval comme un pendulum, de côté et d’autre, pendant une demi heure, ce seul moyen a réussi à fatiguer le cheval qui impatienté s’est mis en route vers minuit. Ils étaient furieux contre ce gredin de cheval, que le bon marché les avait acheté d’Adrien Baudot, malgré cet affreux défaut de caler.

 

 

SAMEDI.

 

Nous sommes partis de St Antoine matin de bonne heure, Evenor et moi, pour aller déjeuner à Haute Rive, chez les Le Breton; nous étions dans un charmant Dog-Cart, à quatre roues, découvert, très élégant que tonton Edmond a donné à Evenor pour ses étrennes, nous avions deux chevaux, s’il vous plaît, et en castor et gants jouvins, entourés de drap, nous étonnions tous les malabars et quartier qui passaient sur la route; tout le village de la Poudre d’Or a été effrayé et stupéfait d’étonnement, nous allions un train de chemin de fer.

 

Nous nous sommes arrêtés à l’Ile d’Ambre (propriété Rouillard) pour voir Clément Hardy et Léonce, Evenor tenant essentiellement à leur souhaiter la Bonne Année; Léonce nous a d’abord reçu au soleil, dehors, nous avons grillé pendant une demi heure, il distribuait à ses malabar un boeuf qui avait eu la bonne idée de se casser la patte pendant les congés du premier de l’An pour régaler de ses beefsteaks les avides habitants des bords du Gange; Père Clément a été plus aimable et nous a conduit sous le verger près de son pavillon où nous avons causé pendant une bonne heure, il nous a longtemps parlé de John et de Louis Rouillard, nous disant qu’il avait reçu d’eux des lettres charmantes et qu’ils promettaient beaucoup; nous avons quitté l’Ile d’Ambre à neuf heures pour aller rejoindre les Le Breton. Nous avons trouvé Louis sous la varangue du pavillon et Ernest s’habillant, Evenor et Ernest ont commencé par fumer une pipe chacun; nous causions en attendant le déjeuner lorsqu’Adrien et Prosper d’Epinay sont arrivés de la Ville. Prosper d’Epinay mène un train effrayant ici, il a cinq chevaux à l’écurie et deux voitures, il va gros jeu au Lansquenet et passe son temps au cercle, il est maître au billard, il vit de ses rentes, avec tout cela il a l’air blasé et ennuyé, quelle triste existence! Oh! c’est bien vrai, le véritable bonheur est dans le travail, on goûte bien mieux un plaisir lorsqu’il est rare.

 

Notre déjeuner a été assez curieux, tous les hommes se sont mis à un bout de la table et les dames d’un autre, les jeunes gens causaient entre eux, les demoiselles mangeaient pour se distraire, du reste les mets étaient bons. En sortant de table je pensais, pour racheter la monotonie de notre déjeuner, que nous aurions fait salon et causé un peu avec les dames, pour n’être pas taxés d’impolis et n’avoir pas l’air d’être venus seulement pour manger et pour ces messieurs, mais non, les Le Breton ont pris la file, les d’Epinay se sont retirés aussi, les Chazal ont été forcés de les rejoindre, et les dames se sont retirées dans leur chambre. Comme la société dégénère à Maurice! Je ne comprend plus les jeunes gens, moi j’aime les demoiselles, plus que les cartes ou tout autre jeu, (aux échecs près) aussi les autres me trouvent-ils peut-être singulier. Ces messieurs ont passé leur journée à jouer au Derby, je n’ai fait que les observer, je n’ai pas voulu jouer, si j’avais été indispensable pour remplir une partie, je m’en serais mêlé, mais on pouvait se passer de moi, je trouvais tout autant de plaisir à voir et à étudier la physionomie de ceux qui perdaient ou gagnaient. Evenor a été pour quelques Piastres, Louis et Adrien ont tout gagné.

 

Vers deux heures Prosper D’Epinay, Adrien Le Breton, Evenor et moi nous avons été au verger nous donner une biture de mangues Gellé, nous en avons mangées à nous rendre malades, nous en avons cueillies un grand panier pour porter à St Antoine; Ernest est resté tenir compagnie à Adrien D’Epinay et Louis était parti pour le Mapou avec Edouard Le Breton rendre leurs devoirs de nouvel an à Edouard Rouillard et famille.

 

A peine de retour au Pavillon, Adrien Baudot et Adrien Fadhuile sont venus faire visite à ces messieurs et presqu’au même temps Thomy Rouillard, causerie complète alors, qui pro quo à chaque instant entre ces quatre Adrien; conçois-tu cette rage? Quatre individus du même nom sur huit, n’est-ce pas trop fort? Nous avons quitté Haute Rive à quatre, tonton Thomy et Adrien Le Breton sont montés en Dog-Cart avec nous, et nous avons été faire une partie de billard chez tonton Thomy. J’ai conduit les chevaux pour retourner à St Antoine, nous y sommes arrivés vers six heures, il me tardait de rejoindre Cicie et mes cousines; leur langage aimable, gai et fleuri m’a bientôt fait oublier tous les termes de jeu que j’avais encore dans la tête. Après le dîner qui a été très gai, et pendant lequel, j’ai causé tout le temps avec Lucie et Mathilde, nous avons été avec ces dames faire visite à Mme St Pern, Emile dormait déjà, quelle taupe!

 

 

DIMANCHE 4

 

La matinée de Dimanche, , jusqu’à l’heure du déjeuner, a été pluvieuse, si bien que papa et Rivalz qui devaient partir de bonne heure n’ont pu exécuter leur projet et sont restés; la pluie tombait tellement fort qu’il s’était établi aux gouttières de la varangue de forts jets d’eau; ton père, Auguste, Rodolphe et Edgar se sont mis sous les gouttières et ont pris d’excellentes douches, je n’ai pas os’ faire comme eux, j’ai craint que cette eau s’échappant avec tant de force et coulant de 18 à 20 pieds de haut ne me fendit le crâne; j’ai si peu de cervelle que j’y tiens essentiellement. Après le déjeuner nous avons fait de la musique, Rivalz, Evenor, Edmée, Alice et moi, nous avons chanté plusieurs airs chacun; Evenor et moi nous avons ensuite été faire visite chez St Pern, où nous avons rencontré Mme St Pern, les demoiselles St Pern, Durand, Emile, Frysche, Slade, Auguste L… faisant la partie de 21 sous le grand Sany Dragon; on m’a proposé de me mêler aux joueurs, je ne pouvais refuser et me suis exécuté de bonne grâce tout en m’amusant à faire des paris particuliers avec une des petites filles. Prosper St Pern m’a ensuite proposé de tenir la banque avec lui, j’ai accepté, pouvais-je faire autrement? mais j’ai mis comme condition que notre société serait en Commandite, que je serai simple bailleur de fond, et que lui figurerait en nom et dirigerait la Banque. Conçois-tu que j’ai gagné quelques shillings? bien innocemment je l’avoue. C’est égal, ça ne m’encourage pas, je ne serai jamais joueur. On nous a envoyé appeler à deux heures pour prendre la leçon d’armes avec Digard et aller chasser ensuite à l’Ile d’Ambre; j’ai fait la Botte avec Evenor. A quatre heures nous sommes partis pour le bord de mer, Rivalz est venu avec nous, papa avait regagné la ville vers trois heures, Evenor et moi nous étions en Dog-Cart. Avant de nous mettre en voiture et tandis qu’on se préparait, j’ai été faire la causette avec ce demoiselles, elles m’ont fait visiter leur chambre, j’ai mangé quantité de pruneaux.

 

Arrivés à l’Ile d’Ambre, Rivalz, Evenor et les autres intrépides ont été chasser. Tonton Edmond, Mr Leroy, Rodolphe, Tonny Kysch et moi sommes restés pour nous baigner, je trouvais ce plaisir plus agréable que de parcourir l’Ile d’Ambre que je connais comme ma poche, lorsque je ne suis pas amateur de la chasse et qu’il fait surtout une insupportable chaleur. Au retour, j’ai conduit les chevaux, comme nous entrions dans la cour nous avons rencontré ces dames qui revenaient d’une visite chez Mme St Pern, j’ai fait caracoler mes chevaux en habile cocher, ces demoiselles ne me connaissaient pas ce talent. Après un bon dîner où nous avons fait mousser le champagne, Rivalz est reparti pour la ville et moi j’ai été causer avec Lucie et Mathilde. Ce soir-là j’ai changé de domicile, je couchais dans la chambre d’Evenor, on m’a mis dans la petite chambre, au bout de la varangue, qu’habitait papa pendant son séjour à St Antoine, j’ai dormi comme un plomb.

 

 

 

LUNDI 5

 

Ton père, ta mère et Lina ainsi qu’Auguste et tonton Bob sont partis pour la ville Lundi matin, ta mère y allait pour consulter les docteurs sur Lina qui commençait à souffrir, pauvre petite! Aussitôt leur départ, j’ai été avec Mr Leroy et Rodolphe prendre un bain de mer, dans le cabriolet de Leroy. A notre retour nous avons trouvé tonton Edmond retenu dans sa chambre par une attaque de goutte, occasionnée probablement par le bain qu’il avait pris la veille avec nous, l’eau froide aura réveillé ses douleurs.

 

Edmée, Lucie et Alice devant aller déjeuner chez Clément Hardy et ne voulant pas être conduite par Célestine, la vieille nénène, tantine Claire m’a prié de les accompagner; j’ai accepté cette agréable mission avec reconnaissance. Nous sommes immédiatement montés en voiture, Alice et Edmée dans le fond, Cicie et moi sur la banquette. Tu sais que j’ai le coeur très sensible et que je ne puis aller à reculons sans être malade, eh bien le plaisir d’être avec mes cousines, le regard affectueux de Lucie, le babil d’Edmée m’ont fait supporter parfaitement le voyage, je n’avais jamais fait quatre ou cinq miles le dos tourné aux chevaux. J’ai déposé mon riche trésor dans le salon, Mme Léonce faisait sa toilette et annonçait qu’elle allait recevoir ces demoiselles; j’ai chargé Edmée de m’excuser si je reprenais immédiatement la route de St Antoine, donnant pour excuse qu’Evenor m’attendait et que j’étais parti de la maison à la hâte sans m’habiller. Tantine Claire a été vers deux heures d’accompagnée de Mathilde chercher ces demoiselles, elles ont toutes été faire visite à la famille Le Breton à Haute Rive.

 

Tantine Claire et ces demoiselles m’ont raconté que Mme Léonce Hardy était désolée et avait regretté de ne m’avoir pas vu le matin pour me garder à déjeuner; à moins qu’elle eut employé des arguments irrésistibles, je ne serais resté car je revenais d’un bain et n’était pas habillé pour déjeuner chez des étrangers, j’ai été sensible tout de même à son attention. J’ai passé ma journée à blaguer à la sucrerie, avec Evenor et Alfred Gellé; Vers deux heures nous avons mis le cheval d’Evenor à la Dog Cart pour le dompter et avons fait une tournée d’habitation jusqu’au bord de mer, nous sommes venus à bout du cheval sans difficultés, il allait parfaitement, c’est un fin trotteur. Mme Lavers était en ville avec ses enfants depuis Noël, elle est venue Lundi dans l’après midi et nous a donné de longues nouvelles de la ville. L’arrivée de Mme Lavers, le départ de nos autres convives, la maladie de tonton Edmond, tout cela a complètement changé les places que nous occupions à table et on m’a donné une place d’honneur à côté de Mme Ravenelle, aussi Mathilde et Lucie ont été tristes, je n’étais pas à côté d’elles pour leur débiter des farces et les faire rire. Nous avons pris notre revanche après dîner, tandis qu’Alice et Edmée chantaient à gorge déployée, nous entourions la table du salon et Lucie et moi nous nous sommes amusés à nous faire de jolies grimaces à travers le Globe, c’est un moyen comme un autre de se distraire; que ne lit-on pas dans une grimace ou un regard? J’ai deviné à travers le Globe que Lucie m’aimait, tu vois bien?

 

 

 

MARDI 6

 

J’ai commencé ma journée à lire sous la varangue, puis j’ai été chercher Evenor à la sucrerie pour déjeuner et nous avons fait un cours de mécanique avec Corley qui arrangeait le petit moulin qui fait marcher le Wetzell. Après déjeuner, Evenor a fait porter une table, des échecs, des chaises, du Vermouth et des verres sous le Sang-Dragon près du puits, nous nous sommes mis à jouer; j’avais à peine gagné à Evenor la première partie que la pluie s’est mise à tomber à torrents, voyant que les arbres ne nous garantissaient pas suffisamment, nous nous sommes réfugiés dans le puits, au risque de chavirer et de nous noyer; nous n’étions pas plus à l’abri dans cette cachette découverte et force nous a été bientôt de regagner la maison où nous sommes arrivés trempés jusqu’aux os.

 

Evenor est retourné à la sucrerie, moi je me suis habillé et j’ai été faire la lecture à ces demoiselles dans leur drawing-room. A deux heures Evenor m’a envoyé chercher, je me suis rendu à la sucrerie où j’ai trouvé Ernest Le Breton, nous avons décidé une promenade en Dog Cart, Evenor a fait mettre son cheval et nous avons été tiffiner au bord de mer.

 

Mardi était le jour des Rois, Ernest est resté dîner avec nous ainsi que Mr Lablache (qui est greffier maintenant dans le District); nous attendions tous le dessert avec impatience pour savoir qui le sort favoriserait, et à qui la fève tomberait en partage; ton pauvre cousin était toujours relégué depuis Lundi près de Mme Ravenelle. Le gâteau coupé on l’a présenté à tous les convives, (j’ai matapané le père Lablache, voyant qu’il n’avait pas le haricot tant désiré); et je l’ai accusé de l’avoir dérobé et caché dans sa poche, tout le monde riait lorsqu’un cri de surprise est parti, poussé par Lucie, toute intimidée, elle s’est accusée d’avoir la fève; à l’instant un cri unanime l’a proclamée Reine et on l’a invitée sans délai à se choisir un Roi; la pauvre enfant hésitait et n’osait décider, son coeur cependant parlait plus fort que la timidité, elle me jette un regard d’ange et dit: “Je choisis Edmond pour être Roi et régner avec moi”. Comprends ma joie, mon bonheur, je quitte ma place et cours embrasser Lucie en la remerciant. Mathilde va me remplacer près d’Evenor et je m’assieds à côté de ma cousine et Reine, je retrouve ma place préférée; nos regards se rencontrent, nous rougissons d’abord, puis au milieu des applaudissements et des hurrah de nos sujets qui saluent notre heureux avènement, nous retrouvons notre sérieux et notre gaieté; on me passe une bouteille de champagne, on en donne à Evenor, à Ernest, nous faisons voltiger les bouchons, je me lève, et dans un speech de quelques mots que j’adresse à Tantine Claire, je demande à mes sujets de boire à notre union à Lucie et à moi, à la continuation de l’amitié et de la bonne entente qui existe entre nous; Là-dessus Lucie et moi, après avoir salué, nous nous mettons à boire, sans nous laisser déconcerter par tous ceux qui nous criaient: “Le Roi boit, la Reine boit”. Ces premières émotions passées, Lucie et moi nous usons de notre pouvoir, et maîtres de la fête nous égayons la société en donnant mille réjouissances, nous faisons chanter Edmée, Alice, faire es speechs à père Leroy et Evenor, adresser des compliments à la société par Ernest, chanter Evenor et en … faisant force toasts. Tonton Edmond, à cause de sa goutte, n’a pu venir dîner à table, autrement il nous eut égayé encore plus.

 

En quittant la salle à manger nous avons été sous la varangue, Lucie et moi nous nous sommes fait part de nos impressions, de nos sentiments, puis nous avons continuer notre bonne causerie dans le salon tandis qu’Edmée et Alice chantaient; Evenor, Ernest et Lablache philosophaient sous la varangue. Mr Leroy écoutait la musique avec un certain plaisir, il était un peu mélomane. Nous nous sommes tous séparés vers dix heures; usant de mon droit de souverain, des prérogatives de mon règne éphémère, j’ai embrassé Lucie en lui disant adieu.

 

 

 

MERCREDI 7

 

Ce matin je suis parti de St Antoine de très bonne heure, je n’ai dit bonjour qu’à mon oncle et ma tante, et à Alice qui est restée avec Edmée et dont j’ai été prendre les commissions pour maman; ces demoiselles dormaient encore; j’ai laissé mon oncle toujours souffrant de la goutte. Seul dans la grande voiture, ai-je pensé, cher George, pendant la route; mille projets d’avenir traversaient mon cerveau brûlant. Je rêvais encore à Lucie. Arrivé en ville, par raison, j’ai chassé de mon souvenir l’image de ma cousine qui ne m’avait pas quitté depuis St Antoine, (tu vois que je l’aime) et j’ai repris le travail avec courage e énergie; j’ai remis au courant la besogne arriérée. Ta mère est repartie cet après midi avec Lina pour St Antoine, je lui ai écrit dans la journée pour savoir si elle avait reçu des lettres de toi par le steamer arrivé Lundi, mais elle m’a répondu tristement qu’elle n’avait eu aucunes nouvelles; tu auras manqué la malle, car tu ne peux pas déjà nous négliger, c’est impossible; il est joliment tard, je crois que nous sommes plutôt à jeudi matin qu’à Mercredi soir. J’ai oublié le sommeil en causant avec toi, cher cousin; j’ai tenu à te raconter toutes ces parties auxquelles je t’ai tellement regretté; tous les petits enfants à St Antoine me répètent que je t’ai remplacé depuis ton départ. Ai-je gribouillé et griffonné? Ne fais pas attention au style, je n’ai pas le temps de le châtier, j’écris currente calami.

 

 

 

 

 

8 Janvier / 57

JEUDI

 

C’est aujourd’hui ton anniversaire, cher George, tu as vingt ans, et tu n’es pas près de nous pour recevoir nos souhaits. Ce jour, que nous avons chaque année observé régulièrement, est cette fois triste et monotone, notre bon camarade n’est plus parmi nous, il souffre peut-être au loin des douleurs de la séparation, il n’a peut-être pas un ami près de lui pour lui rappeler qu’à Maurice bien des coeurs compatriotes, bien des parents pensent à lui et ont vidé à sa santé le verre de vin de l’amitié. Te rappelles-tu le grand projet que nous formions, de fêter tes vingt et un ans aux Vacoas et d’y donner une grande partie à laquelle assisteraient tous les vrais amis, hélas tout est changé aujourd’hui, tu seras alors à Londres, et le Vacoas peut-être loin de ton souvenir. Te rappelles-tu encore tes quatorze ans que nous avons fêtés aux Vacoas, ce fameux jour où Evenor et Pierre Perrot ont failli mourir d’une indigestion d’ananas verts, comme nous nous sommes amusés! L’abbé Hogan, ce vieux convive y était, ton père était venu exprès du Port.

 

Reçois mes voeux bien sincères à travers les distances, je serais heureux si tu as pensé à moi aujourd’hui en te disant qu’Edmond ne t’oubliait pas le 8 janvier 1857; j’ai écrit hier un mot à ta mère lui annonçant que je devais aller la voir au Champ Delort, mon intention était d’y aller boire un verre de Madère à ta santé, mais ta mère avait à se rendre chez Mme Kysch où elle avait laissé Linda pour consulter le docteur. Sois heureux, réussis dans les études, travaille ferme et viens bientôt nous rejoindre, un célèbre Barrister. Je t’attends!

 

 

 

 

 

12 Janvier / 57

LUNDI

 

Je suis arrivé ce matin de St Antoine, cher George, avec ton père, ta mère et Alice.

 

SAMEDI

Nous sommes partis de la ville Samedi soir à cinq heures moins un quart, ton père et moi; j’allais pour ramener Alice et assister à une soirée chez Berger; j’avais écrit un mot à ton père dans la journée pour lui demander s’il avait une place à me donner dans la voiture de St Antoine qui devait venir le chercher, et j’avais reçu une réponse affirmative, à trois heures et demie ton père passe me prendre au bureau et nous filons en voiture de louage pour le Champ Delort, nous montons la rue Labourdonnais, je m’arrête chez Fibiche, (la propriété Jausse) où tonton Edmond met ses chevaux depuis que Robert est à la campagne, pour m’informer si la voiture était prête, mais il n’y en avait pas chez Fibiche, ton père me dit alors: “La voiture doit être à m’attendre au Champ Delort, allons”, mais rien encore; nous voilà désappointés. Ton père avait besoin d’être à St Antoine pour y recevoir Dimanche Perrot et Johnson qui allaient en consultation pour voir Lina, moi je tenais à ma soirée de Berger et Alice comptait sur moi pour la reconduire en ville Lundi et la conduire aux Cassis. Comment faire alors? C’est vexant. Je retourne dans la voiture de louage et dis à ton père que je vais en louer une quelconque à la première messagerie. Chemin faisant je demande au cocher quel est son maître et s’il peut me donner une voiture pour aller à la Rivière du Rempart? Le cocher me propose alors de me conduire, m’assurant que ses chevaux n’étaient point fatigués et bons, il me garantit qu’ils feront la route; je saisis l’occasion aux cheveux, je fixe mon prix avec le cocher, il me dit 8 piastres, j’étais d’autant plus content que ton père disait que j’aurais toutes les difficultés à m’en procurer une, que lui-même avait eu toutes les difficultés à en trouver une pour conduire le lendemain Perrot et Johnson et les ramener de suite pour 10 piastres. Arrivés sur le grand pont de la Rue Labourdonnais, cocher, chevaux voiture et moi, nous rebroussons chemin, et je vais annoncer à ton père que je lui offre place avec moi, nous faisons rafraîchir les chevaux, nous prenons nous mêmes un bon verre de bière et nous mettons en route avec des chevaux qui avaient travaillé toute la journée et dont nous nous servions pour une course en ville d’un shilling. Eh bien, c’étaient d’excellentes bêtes, nous les avons rafraîchies en route et sommes arrivés parfaitement à St Antoine à 6 ½ heures, en une heure trois quart. A notre arrivée, nous nous sommes mis à table, j’ai mangé un morceau à la hâte avec Evenor, puis nous avons été nos habiller et nous préparer pour la soirée. A huit heures, nous avons quitté St Antoine, Tantine Claire, Edmée, Alice, Evenor, Petit Durand et moi pour nous rendre chez Berger; Mathilde et ta mère n’ont pas été parce que ton père a une vieille brouille avec les Berger. Nous nous sommes bien amusés, il y avait nombreuse compagnie, j’ai dansé considérablement et ai fait mes meilleurs danses avec Lucie; nous avions un petit orchestre d’amateurs, composé de violons, basses, clarinette et un ou deux instruments en cuivre.

 

A minuit nous a été servi un souper splendide, il a fait faire une salle verte sous laquelle se trouvait une immense table en croix pouvant contenir 80 personnes; la fête se donnait à l’occasion du baptême du dernier enfant de James Berger, dont Eugène Harel est le parrain, le champagne coulait à flots, la gaieté était vive, une charmante fête de campagne; nous avons quitté le Bal à 2 heures du matin au grand désappointement de ces demoiselles qui auraient désiré danser jusqu’à la fin.

 

Le lendemain Dimanche Evenor et moi avons été déjeuner et faire les rogatons chez Berger, nous y avons rencontré la même société que la veille, excepté mles demoiselles de St Antoine; lorsque les dames eurent fini de déjeuner, les hommes se sot mis à table, Gustave Maurel, Anthony Maurel, Evenor et moi avons pris un bout de la table et avons mangé et bu d’une façon inconvenante presque, nous avons joliment tapé comme on dit vulgairement. On a dansé toute la journée, encore avec les crins-crins, je ne tenais pas à m’éreinter, et n’ai fait pour ma part que trois danses; dans l’après midi nous avons assisté à un assaut d’armes entre Degard, Père St Alme et Mr Meunier, un officier de Bourbon.

 

A quatre heures, on nous a envoyé chercher, nous faisant dire que les Le Breton étaient à St Antoine; après dîner nous avons encore fait quelques danses pour donner à Mathilde sa revanche, nous nous sommes bien amusés entre nous, les Le Breton ont éprouvé les mêmes difficultés avec leur cheval que celles que je t’ai déjà racontées, au moment du départ.

 

Dr Perrot et Dr Johnson sont venus vers deux heures, hier Dimanche à St Antoine pour voir Lina, ils ont fixé un traitement à suivre, ta mère te donnera les détails sur l’état de ta petite soeur qui après avoir été beaucoup mieux pendant deux mois, recommence à souffrir, faut-il que l’innocence porte aussi sa croix, qu’a-t-elle fait cette chère petite pour mériter tant de douleurs ici-bas? Dieu n’est pas injuste, s’il distribue de bonnes heures aux uns les épreuves, Il réserve pour plus tard à ceux-là des jours meilleurs, une existence plus douce, une vie supérieure, espérons donc toujours que Lina guérira complètement et que ta mère sera délivrée de cet esclavage perpétuel depuis huit mois qu’elle l’obtiendra bientôt. Tantine Mayer a laissé Lina pour quelques heures sous la garde de Mathilde et ayant su hier par le Docteur Johnson que la malle était arrivée elle est venue chercher tes lettres st savoir de tes nouvelles que nous attendions avec tant d’impatience.

 

J’ai reçu en même temps deux longues lettres de toi, merci cher cousin, mille fois merci, je vois que tu ne m’oublie pas, qu’il en soit toujours ainsi; mon bonheur le plus grand est dans ta franche et sincère amitié.

 

J’ai dévoré avec avidité tes lettres; j’ai bien ri de ton aventure avec Melle Sedwick, j’en ris encore; je suis bien aise que tu te sois associé à Vitry pour égayer mutuellement votre vie, c’est un brave camarade, un coeur franc, rappelles-lui nos dimanches passés ensemble aux Cassis, nos parties de bains au Bassin Lloyd, à la Tour, j’ai tous ces souvenirs présents encore à la mémoire, je lui écrirai au premier moment pour le féliciter d’avoir trouvé un aussi bon camarade que George, je l’estime plus encore depuis que je vois qu’il a su t’apprécier.

 

 

 

 

 

2 Mars 1857

LUNDI

 

La malle est arrivée ce matin, George, nous apportant de longues nouvelles de toi qui nous ont fait un bien grand plaisir, ton père est venu cet après-midi prendre un verre de Madère au bureau et nous parler de toi; je me disposais à aller dîner avec lui ce soir et causer de toi à notre aise, mais il m’a demandé de venir demain, parce qu’il n’avait pas fait à dîner aujourd’hui, vivant en garçon et étant arrivé ce matin de St Antoine. Ta lettre m’a rendu bien heureux, je comprends cher cousin, que tu dois avoir une interminable correspondance à entretenir et que tu dois y employer une grande partie de tes loisirs et je t’excuse de ne pas m’écrire aussi longuement que je le fais; j’attends patiemment, je sais que les amis sont généralement légers, qu’ils vous écrivent dans le commencement et finissent par vous négliger, beaucoup t’oublieront peut-être, je te resterai fidèle et ne cesserai de t’écrire, lorsque le nombre de tes correspondants aura diminué alors tu m’adresseras de longues lettres, notre amitié est trop solide pour pouvoir jamais se rompre; je me contenterai donc d’un mot de toi à chaque malle, régulièrement en attendant que tu puisses m’écrire plus longuement, sois sûr que si mes lettres peuvent t’intéresser quelque peu, tu les recevras ponctuellement. Nous avons été bien satisfait de la bonne visite que tu as faite à Madame Gully et à sa famille, j’aurais aimé pour grand’maman recevoir de longs détails directement de toi, mais tu me renvoies à la lettre de ta mère et ton père nous a promis de nous la communiquer demain ou après ou aussitôt que ta mère en auras pris lecture et la lui aura renvoyée.

 

Papa et Grand’maman ont reçu des lettres de Mme Cregner, de me Gully dans lesquelles, elles font le plus bel éloge de tes qualités, de ton caractère, de ton intelligence, ton séjour chez elles leur a fait un plaisir qu’elles disent ne pouvoir décrire, le portrait qu’elles nous font de toi doit être fidèle et je me félicite que tu aies conservé tes aimables qualités, persévère toujours dans le bon et droit chemin, mon cher cousin, tu gagneras en suivant la bonne voie, beaucoup plus qu’en t’égarant dans les vilains sentiers, dans lesquels on entre avec incertitude, sans jamais savoir où ils doivent vous conduire. Je suis bien jeune encore et tu dois rire de me voire te donner un conseil aussi sage, mon brave George, mais ma petite expérience me l’a prouvé, il faut vivre pour l’avenir, profiter du passé, et tirer le meilleur parti du présent pour l’esprit et la conscience. Tes dernières lettres sont empreintes d’une certaine tristesse que je partage ici; il me semble que je t’ai fait de la peine; quel sacrifice tu as accompli pour moi, pauvre cousin, et comment puis-je reconnaître ton dévouement et ton amitié! Faut-il que le Destin nous ait conduit à aimer la même enfant pour forcer l’un au dévouement et l’autre à la reconnaissance, pour faire subir à l’un le combat entre l’amour et l’amitié, pour faire exécuter à l’autre un admirable sacrifice; et dans ces épreuves, tu as souffert, tu as été victime et moi héros triste et tremblant; je me demande encore comment j’ai pu avoir le courage de te faire cet aveu, mais la franchise l’a emporté et je suis heureux de n’avoir pas été traître, si tu n’avais pas renoncé à tes affections en ma faveur, j’eusse renoncé aux miennes pour conserver ton amitié; cette circonstance dans notre vie doit nous lier pour toujours et nous unir sincèrement pour le reste de nos jours.

 

Mme Gully nous dit que ta santé n’est pas très bonne, soigne-toi, tu habites un pays rigoureux par ses froids, tiens-toi toujours chaudement et ne néglige pas l’affection peut-être sérieuse que tu as; songe que pour la carrière que tu as embrassé un fort organe est nécessaire et fais tout pour te guérir, prends des précautions, consulte quelques bons docteurs et suis un mode régulier de traitement; je suis persuadé que si tu prends à coeur de te guérir, tu seras guéri de cette petite affection en peu de temps; je t’en supplie, prends tous les soins nécessaires, je te demande cela au nom de ton père, de ta mère, par amitié pour moi: dis-moi oui, promets et annonce moi bientôt ton complet rétablissement.

 

Je t’ai écrit hier un mot, je ne m’attendais pas de recevoir de si tôt de tes nouvelles. Grâce au nouveau service postal, nous communiquerons maintenant promptement et régulièrement.

 

J’ai remis ta lettre à Alice qui est bien reconnaissante de ton attention et de ta marque d’amitié, je lui ai fait comprendre que tu avais beaucoup à écrire et que tu soignais de préférence tes proche parents et tes amis dévoués. Bonsoir, je vais me coucher content, j’ai lu et relu bien des fois ta lettre, je la sais presque par coeur, et m’endormirai en me la rappelant et en pensant à toi, pauvre ami qui grelotte peut-être à l’heure actuelle et dors d’un sommeil agité, que de doux rêves vont me trotter dans l’esprit, ton image ne me quittera pas. Adieu.

 

 

 

 

 

3 Mars / 57

MARDI

 

Il est onze heures, cher George, et j’arrive de la ville à pieds. J’ai dîné chez ton père au Champ Delort avec Loïs et Mr Harvey, nous avons fait un excellent repas et avons parlé de toi, d’Edwin et de tous nos créoles maintenant en Europe, ton père est toujours bon pour moi et affectueux, il a coeur bien noble. Après dîner, Loïs et moi avons été au concert donné par Mr Martin Simonsen célèbre violoniste, à la Loge de la Triple Espérance, cet homme m’a fait grand plaisir, il exécute avec son instrument des tours de force inimaginables avec une pureté surprenante, il est tout à fait maître de son manche, de ses doigts et de son archet, je voudrais l’entendre dans des morceaux larges et chantants ce qui est souvent plus difficile que les tours de force dont on vient à bout avec de l’étude, je l’entendrai de nouveau et t’en parlerai après l’avoir bien apprécié.

 

Il y avait beaucoup de monde au concert, surtout d’anglaises et d’officiers, je vois qu’ils se civilisent, ils étaient comparativement en plus grand nombre que les créoles, c’est peut-être en raison du Patronage de la Gouvernante et de ses filles, c’est la première fois qu’il arrive à cette Chipèque de se rendre dans un lieu public avec ses filles, le Gouverneur n’a pas osé paraître, je crois qu’il a honte d’avoir été nommé K.C.B. Le Gouvernement Métropolitain, je crois a voulu reconnaître les grands services qu’il a rendu pendant le Choléra, et le talent qu’il a déployé pour arriver à nous faire retrancher l’Immigration Indienne, par sa faute, voilà de beaux titres pour le grade de Knight qu’on lui a octroyé.

 

Une vingtaine de jeunes gens se sont réunis ce soir pour donner un dîner d’adieu à Gourège, le repas se donne chez Gustave Poupinel; je ne suis pas de cette clique de bambocheurs; ce n’est pas dans mes goûts. Gourège va en Europe, tu le verras probablement à Londres, il y va avec sa famille faire un voyage d’agrément.

 

 

 

 

 

4 Mars / 57

MERCREDI

 

On a jugé aujourd’hui le “Misdemeanor Case” de C. Bernard Letourneur, Labistour, Bretagne et Ravel, tousassociés exploitant la Guildiverie “Jamaïca” à la Poudre d’Or. Tu as dû entendre parler de cette histoire de contravention qui date déjà depuis quelque temps, une invention fort ingénieuse de la part de ces Messieurs pour frauder le Gouvernement en faisant du rhum en contrebande, ils avaient imaginé d’installer un tuyau en plomb venant de la distillerie et aboutissant à la demeure de Clare Nernard, là au moyen d’une pompe celui-ci aspirait de l’alambic, les rhums distillés aux yeux même de l’Inspecteur, sans que ce dernier ne s’en doute. Depuis longtemps déjà ils faisait ce manège et avait gagné par ce moyen beaucoup d’argent, lorsque Maître Clare Bernard a été accroché; tu n’ignores pas que dans notre petit pays on paie des droits considérables pour fabriquer du rhum en payant 5 shillings de droit au Gouvernement sur un gallon de rhum et le livrant au commerce à six shillings, il y a grand profit, juge du gain en fraudant au Gouvernement les 5 shillings. Bernard a été condamné à £ 600 ou 3,000 piastres, et les deux Letourneur et Ravel, à £ 200 chaque, 6,000 piastres que le Gouvernement empoche, quelle chance! Labistour et Bretagne ont été acquittés; il est très probable que ces messieurs accompliront leur condamnation en prison au lieu de payer cette forte amende et d’en faire profiter l’inspecteur qui les a dénichés si bêtement.

 

Papa m’a fait présent aujourd’hui d’un beau Shakespeare en 12 volumes qu’il a acheté à la vente de Henry Bertin, je vais avoir de quoi lire et m’orner l’esprit pour quelque temps.

 

 

 

 

 

5 Mars / 57

JEUDI

 

J’ai entendu plaider, ce matin, notre nouveau Procureur Général, William Gillipsie Dickson, dans une affaire de la Couronne contre Langlois concernant quelque concession de terre; il n’est pas brillant et n’a aucune idée de nos lois françaises, de notre Code Civil. C’est un véritable quibler; je ne puis trop te répéter, George, d’étudier le Droit Français si tu veux rentrer à Maurice, c’est indispensable; j’ai beaucoup de jeunes avocats faire fiasco dès leur début parce qu’ils n’avaient aucune notion de notre Législation, tout en pratiquant et te formant à la Plaidoirie de Queen’s Bench, initie-toi dans tes moments de loisir aux Beautés de notre Code, là seul on apprend à raisonner juste et on étudie réellement le droit, emberlificote-toi le moins possible dans les Acts of Parliament, les Reports etc… enfin prends juste ce qu’il faut et ne néglige pas l’étude des Lois Françaises.

 

Ta mère est venue en ville aujourd’hui avec Edmée, je l’ai rencontrée en voiture cet après-midi, elle partait pour St Antoine comme je quittais le bureau, vers cinq heures.

 

Tu sais qu’Edmée vient de refuser un parti très laid qui ne lui allait pas du tout, Mr Deltet, lainé, il est vilain comme une vieille femme pouvant servir de père à Edmée, bête à ne comprendre qu’un compte de retour ou quelque chose ne sortant pas du banal commerce; il voulait faire une affaire d’argent. Edmée a eu le bon esprit de refuser énergiquement, avec son esprit, ses bonnes qualités et sa position elle peut trouver mieux, du reste elle est si jeune. Félix est parti pour Curepipe ce soir, il y va passer quelques jours chez Bourdin avec Claire.

 

 

 

 

 

6 Mars / 57

VENDREDI

 

Je viens d’écrire une longue lettre à tante Moon où je lui parle de toi et lui donne de tes nouvelles; Tantine Mayer nous a envoyé ta lettre que j’ai lue avec plaisir ce matin, toutes ces dames ont été enchantées que tu te sois amusé à Cheltenham. J’ai vu dans la journée ton père, il m’a dit que c’était aujourd’hui l’anniversaire de Mathilde et m’a dit que c’était son intention de la fêter Dimanche, je ne devais pas aller à St Antoine ce jour, mais puisque Tonton Mayer m’y invite je suis enchanté d’aller fêter ma cousine et si Grand’maman continue à mieux aller, je pars demain soir avec ton père, j’embrasserai Mathilde pour toi; pauvre George, tu ne peux prendre part à nos petites fêtes de famille aujourd’hui. Je me suis procuré du joli petit col en dentelles que j’offrirai avec mes souhaits à Mathilde.

 

 

 

 

 

9 Mars / 57

LUNDI

 

Je suis parti Samedi à 4 ½ heures avec ton père pour me rendre à St Antoine, nous y sommes arrivés de bonne heure et avons trouvé toute la famille en bonne santé. J’ai embrassé Mathilde pour toi et pour moi et lui ai remis le petit souvenir que je lui destinais. J’ai passé ma soirée du Samedi avec Edmée et Lucie sur la pelouse devant la maison, il faisait un clair de lune magnifique, nous avons ri et fait des farces jusqu’à près de dix heures. Evenor pendant ce temps se faisait gratter la tête par les enfants de l’autre côté du bassin tout en leur contant l’histoire de Nicquidquidcaricarangue; Mathilde étudiait ses leçons pour Mr Leroy, elle avait une leçon à prendre le Dimanche matin.

 

Dimanche matin j’ai été avec Evenor, dans son Dog Cart, à Mon Loisir, chez Edouard Rouillard, j’avais à lui faire signer des pièces concernant la vente de la propriété Ile d’Ambre à la Poudre d’Or.

 

A peine nous étions de retour après cette bonne et salutaire promenade que tonton Robert, Augustine et toute la petite bande sont arrivés pour passer la journée à St Antoine; nous n’avons pas tardé à nous mettre à table et à satisfaire notre vif et jeune appétit. Après le déjeuner on a procédé à la confection de deux ou trois puddings, de nombreux verres de pousse, de bonbons Lac que faisait Tantine Mayer et ces demoiselles pour fêter Mathilde, je donnais mon opinion, je critiquais, je complimentais, je goûtais, j’appréciais, je regoûtais et je finissais par déclarer bon (par politesse); ces demoiselles ont eu l’idée de faire du café au milieu de la journée; je ne me suis pas fait prier pour en prendre une tasse. J’ai fait enrager Lucie et Mathilde. Tantine Mayer m’a bien fait rire en poursuivant Edmée pour lui barbouiller la figure de pâte crue de pudding, avons-nous fait des farces! Après la leçon de musique et la leçon d’armes avec Fibich et Degard, j’ai été conduit par Evenor dans son Dog Cart, faire signer mes pièces par Léonce Hardy à la Poudre d’Or.

 

Notre dîner a été très gai, nous avons fait disparaître un mouton entier comme un rien; nous avons bu à la santé de Mathilde, tonton Edmond a fait un speech; Augustine est plus enceinte que jamais, elle avait des malaises et des nausées, elle a été obligée de quitter la table pendant le dîner, tonton Robert est parti aussitôt après dîner avec toute sa famille. Edmée et Mathilde après avoir causé quelques temps ont été se coucher comme des poules, ton papa, tantine Mayer, Lucie, Evenor et moi avons été faire une bonne promenade au clair de lune et sommes revenus prendre du thé, Lucie a été aimable et bonne vis-à-vis de moi comme un petit ange, je l’aime toujours et elle me rend bien heureux.

 

Je suis revenu ce matin avec ton père et Mr Fibich, j’ai laissé tout le monde bien; Evenor doit venir en ville ce soir pour le spectacle, je lui avais promis de le rejoindre au théâtre, mais le temps est affreux, s’il est venu en ville, il dû être joliment trempé.

 

J’ai trouvé Grand’maman beaucoup mieux, elle se rétablit. Félix est arrivé cet après midi de Curepipe, enchanté de son voyage.

 

 

 

 

 

10 Mars / 57

MARDI

 

Evenor est venu en ville hier après midi avec Auguste, ils ont été trempés jusqu’aux os et n’ont pu profiter du spectacle, puisqu’il y avait relâche, ils ont eu le nez cassé; ils auront heureusement leur revanche ce soir, on joue la Jeunesse des Mousquetaires, drame en 14 tableaux, d’Alexandre Dumas, au profit de Mme Achille. Evenor est venu me voir au bureau ce matin, il a dû me retenir une place mais je n’ai pas été au théâtre, attendu qu’il fait le même temps qu’hier et qu’il n’est pas raisonnable de sortir des Cassis pour aller en ville, déranger cheval, voiture et cocher, on se trotte à pieds après avoir avalé 14 tableaux et 14 Entractes par la chaleur tropicale de notre pays. Si Evenor et Auguste étaient venus dîner avec moi je me serais laissé entraîner pour leur être agréable et les accompagner. Nous avons eu vilain temps toute la journée.

 

 

 

 

 

11 Mars / 57

MERCREDI

 

J’ai bien fait de n’avoir pas été au spectacle hier au soir, le drame a fini à 2 heures du matin, faut-il avoir du courage et de la vertu pour passer 7 heures et demie dans la salle de spectacle au Port-Louis. Ouf!!!

 

Mes yeux se ferment de fatigue et de chaleur.

 

13 Mars / 57

VENDREDI

 

ECRIT A GEORGE PAR LA MALLE DU 25 MARS 1857 (Mercredi).

 

 

 

 

 

30 Mars / 57

LUNDI

 

C’est aujourd’hui, cher George, l’anniversaire de notre bonne tante Malcy, elle compte cinquante trois ans révolus et jouit d’une bonne et forte santé. Nous arrivons cet après midi du Vacoas, où nous avons été en famille, la fêter; elle était heureuse de notre visite. Je suis parti Vendredi soir avec Evenor, tous les deux dans une carriole; nous avons choisi ce moyen plus économique de voyager; en route au milieu de nos causeries, de nos éclats de rire, après avoir avalé une bouteille de limonade gazeuse à la Boutique Marguard nous avons rencontré Caldwell et avons continué ensemble. Te rappelles-tu cette fameuse boutique où nous avions l’habitude de nous arrêter régulièrement pour nous rafraîchir, elle existe encore comme tu vois; Evenor s’est souvenu de sa fameuse chute de cheval avec cette bouteille de limonade que vous aviez l’intention de boire à la Caverne à Palma, il en a renouvelé le récit avec nombreux détails et nous avons joliment ri. Caldwell m’avait donné un plan afin que je puisse me reconnaître parmi les contours de la nouvelle route; mais j’avoue que je n’aurait jamais pu me débrouiller au milieu de l’obscurité la plus profonde, l’Argus du Vacoas avec ses yeux étincelants nous a donc servi de guide, nous nous sommes arrêtés du côté du Vacoas pour visiter un hôtel tenu par des chinois (juge!) et Caldwell pour encourager ces nouveaux hôtes apportant la civilisation dans les bois, nous a offert à ses dépens un verre de Porter; je renonce à te donner la description de cette boutique-hôtel, c’est quelque chose d’impossible, inimaginable, tu en rirais trop dans ta cité Royale, figure-toi seulement un hôtel fréquenté par des singes ou par quelques coulis nouvellement débarqués et tu auras une juste appréciation de cet édifice fait de chevrons et couvert de paille, qui pare seul aujourd’hui la nouvelle route de Vacoas; Caldwell cependant trouve cela admirable, de même qu’il veut persuader que les chemins impossibles de Vacoas sont très praticables; il est toujours le même enthousiaste du Vacoas et dévoué à notre oncle et à notre tante.

 

Nous sommes arrivés au Vacoas assez tard, tantine Malcy et tonton Moon avaient fini de dîner, et philosophaient devant une tasse de café fumant encore, ils ne nous attendaient pas et étaient enchantés de la surprise. Tantine Moon était aux anges (nous étions les anges, sans calembour) elle s’attendait à me voir samedi mais ne comptait guère sur Evenor qui n’avait pas été au Vacoas depuis la fameuse partie de chasse où Philippe Ducasse a eu la jambe traversée d’une balle.

 

Nous sommes des jeunes gens prudents et nous n’avions pas quitté la ville sans biscuits; nous avions porté quelques provisions, et un appétit vacoassien nous excitait; entre Caldwell, Evenor et moi un délicieux pâté de lièvre truffé a bien vite disparu, il restait de la volaille et de la salade que nous avons anéanties dans quelques minutes aux os près, tout en avalant de grands verres de vin à la santé de Tante Moon; c’est qu’à 19 et 20 ans l’estomac est vif à l’abordage et nous ferions les plus grandes brèches dans le fort de Sébastopol et le plus solide — sous forme de pâté; nous recevrions même en plein estomac, sans reculer, les truffes ennemies. Malcy et tonton Moon ont partagé le dessert avec nous et ont croqué avec plaisir les bonbons et le pudding de la Flore que nous avions portés de la ville, et notre tante, après s’être assurée que nous étions satisfaits, a procédé à l’ouverture de bon nombre de lettres qu’Evenor et moi lui avions remises; Tonton Edmond annonçait sa visite avec tantine Claire et les enfants pour le mercredi suivant, mais ce jour était le premier Avril et tantine Moon, connaissait l’antipathie de son frère pour le Vacoas, a pris cette nouvelle pour un Poisson, les autres lettres étaient des souhaits d’Edmée, de Lucie, de maman, de tantine Claire, de tantine Mayer etc… Après avoir bien causé et raconté toutes les intrigues de la ville nous avons gagné chacun notre lit, avec ce plaisir qu’on éprouve dans un climat froid et vivifiant, où l’on se chauffe si bien sous une bonne couverture de laine.

 

Le lendemain de grand matin, après avoir allumé le feu du réchaud nous même dans la salle à manger, et assisté à la distillation du café par le “Druggist” tonton Moon, nous avons avalé une tasse d’excellent moka, un petit pousse-café par dessus, et Evenor et moi chacun avec un bâton à la main dans l’accoutrement le plus campagnard, nous sommes partis pour une longue excursion; nous avons visité les lieux que nous avons si souvent parcourus ensemble, avons été voir Laurette, le Mandrin, et sommes revenus par la route qui passe derrière Lasureté et conduit au Moulin de Pestongue,(auparavant Scott et Ros), nous avons examiné la sucrerie du Vacoas, Evenor qui s’y connaît comme habitant planteur-sucrier n’a pas été émerveillé.

 

Après le déjeuner nous avons fait une longue causerie, (quelle platine a tonton Moon!) puis nous avons été nous installer dans notre chambre pour goûter quelques moments de farniente et avons lu les Contemplations de Victor Hugo. Dans l’après midi nous avons été voir la Cascade qui est magnifique dans le moment, après les grandes pluies d’été, nous avons continué la promenade du côté de chez Wilson et sommes retournés par le fameux Pont de la Bérésina dont tu te souviens. Après un petit bout de toilette nous nous sommes mis sur des fauteuils dans la cour pour respirer l’air frais et pur, nous attendions papa et Rivalz qui devaient venir peut-être avec Alice si elle avait réussi à débaucher Edmée; la nuit commençait à se faire nous désespérions de voir arriver personne et allions nous mettre à table, lorsqu’un roulement prolongé de voitures se fait entendre, et trois voitures pleines de monde entrent dans la cour, devine qui c’était! cherche parmi ceux qui ont l’habitude de visiter les Vacoas; aucun de tous ceux-là: Tantine Chevreau qui n’avait pas revu le quartier depuis vingt huit ans qu’elle l’avait quitté, tonton Edmond qui n’y était point retourné depuis quatorze ans, tantine Claire, Edmée, Lucie, Auguste, Rodolphe, Alice, papa et Rivalz. Juge de la surprise, de la joie de tantine Moon. Elle est indescriptible. Pendant un quart d’heure elle a éprouvé l’émotion la plus grande. Je ne pouvais moi-même en croire mes yeux, je me demandais si c’était réellement cette jolie petite boule de Lucie que j’avais devant moi, étaient-elles contentes, elle et Edmée; Tantine Claire qui a si peu voyagé, se croyait transportée dans un pays étranger. Notre partie dès lors était complète et nous nous promettions tous de bonnes promenades. Après avoir donc accordé les premiers moments aux sentiments de la Nature, nous nous sommes mis à table, on avait porté une quantité de bonnes provisions de la ville et tous nous avons mangé avec un appétit effrayant et vidé des bouteilles de bon vieux vin avec une rapidité qui eut étonné l’anglais le plus pur-sang.

 

Après le dîner nous avons été au salon et chacun a raconté ses impressions de voyage. Tantine Chevreau faisant du sentiment, Edmée et Alice riant aux éclats de leurs petites aventures en route. Lucie plus modérée, me confiant amicalement tout le plaisir qu’elle ressentait, tout le changement qu’elle remarquait, observant tout avec justesse, et timide et douce exerçant sur moi un pouvoir magique qui me comble de bonheur, oh George! comme je l’aime, mon coeur bat trop fort, pardonne moi.

 

Dimanche de grand matin nous avons été avec ces demoiselles sous la protection de Caldwell visiter les Cascades et l’endroit que Caldwell a baptisé “Mont Orgueil”; tantine Chevreau et Rivalz ont été voir les cannes, tantine Claire est restée faire le ménage avec Malcy. Je ne connaissais pas encore une espèce de belvédère que Caldwell a construit au Mont Orgueil, cet endroit que tu connais à droite de l’abatis, au dessus du monticule; il a installé quelques chevrons sur des arbres avec une échelle attachée par des lianes, le tout très peu solide, et de là on a une vue admirable, étendue et pittoresque, tout à fait; Edmée et Lucie ont monté sur le belvédère, elles tremblaient comme la feuille, Alice a caponné. Nous sommes revenus après une délicieuse promenade prendre part au déjeuner le plus appétissant, le plus succulent, quel appétit on a aux Vacoas, les estomacs délicats ne s’y reconnaissent plus, dans ce climat adorable on oublie migraines, goutte, rhumatisme, maux de dents, faiblesses d’estomac, enfin toutes les autres maladies qui accablent notre triste humanité et l’on vit. J’oubliais de te dire que nous avons tous beaucoup ri de ton portrait fait par Laurence Raoul que tante Moon a suspendu dans son bureau, tout le monde a reconnu que ce portrait n’avait jamais eu aucune ressemblance avec toi et on a condamné le talent de Laurence, qui depuis cependant a fait de gros progrès; quand donc m’enverras-tu, cher cousin, ton Likeness, je désire de toute mon amitié. Dans la journée nous avons joué au Solitaire, au Naguenaudier, aux échecs, nous avons causé, ri, examiné les gravures de tante Moon, nous nous sommes installé à l’ombre, sous les mûriers, chacun disputant le hamac à son camarade, avons débité mille farce, mille calembours, un million de lazzis plus risibles les uns que les autres, nous étions tous disposés à dire des bêtises et à rire. Comme les demoiselles sont drôles lorsqu’elles ont trop déjeuné et pris quelques petits verres de vin, elles étaient gaies!

 

Vers trois heures toute la jeunesse est partie avec papa et Rivalz pour les Camphriers de Chevreau, Lucie a fait une chute charmante dans le canal qui conduit l’eau à l’établissement de tonton Moon, pauvre chatte, nous avons bien ri, c’est qu’elle a si bien pris son élan pour tomber dans le canal qu’il n’y avait pas moyen de se retenir, elle a plus ri que nous de voir ses calculs trompés. Pour la dédommager, je lui ai donné le bras jusqu’aux Camphriers en la garantissant du soleil sous mon énorme parasol, quelle bonne causerie nous avons faite. Il faisait un frais délicieux sous les camphriers, nous nous sommes assis longtemps sur l’herbe verte et fraîche, j’ai gravé mon nom sur un gros camphrier.

 

Evenor s’est scié un chevron pour servir de bâton,, il a été obligé de la faire porter par un malabar et je ne sais comment il aura réussi à le faire arriver à St Antoine du Vacoas, il était impossible de le mettre en voiture. Tantine Chevreau et Mr Caldwell sont bientôt venus nous rejoindre en cabriolet, notre

Tante a fait du sentiment en retrouvant tous ces lieux chéris qu’elle avait si longtemps habités et qu’elle n’avait pas revus depuis 28 ans. Caldwell a été assailli de vieux souvenirs. Pour ne pas être attendris nous les avons laissés et avons été boire à la Rivière “Cocoliano” (comme dit Oscar), là Lucie s’est enfoncée dans la boue, nouveaux éclats de rire de part et d’autre. En retournant, Lucie a perdu trois fois ses gants et a enfin abandonné un côté, je l’ai fait enrager. Je renonce à te décrire la saleté des jupons, des robes, des bas et des pieds de ces demoiselles au retour de chaque promenade, il faudrait Félix pour en faire une bonne définition, supplée par ton imagination.

 

Le dîner a été un festin de Balthazar, les speechs ont roulé, l’Abbé Mac Donald lui-même en a fait un, tantine Chevreau et Caldwell ont été attendris au point de pleurer à chaudes larmes, Caldwell a déclaré qu’il avait trouvé une nouvelle famille. Tantine Moon a été fêtée, tous étaient heureux et contents. Le climat porte à boire, nous avons fait une effrayante consommation de vins et de liqueurs. Nous avons tous les vieux serviteurs: Magène, Désiré, Louis, Patrick, Etienne Baron (notre guide de Grand Bassin) et plusieurs autres encore. Après dîner tandis que Rivalz, Edmée, Alice et Evenor brisaient une vitre en jouant, que Lucie et moi causions amicalement, que tantine Claire écoutait les récits plein de sentiments, parmi les hommes à table sur la Religion une discussion féroce s’engageait sur le “Swedenborg ou la Nouvelle Jérusalem”, l’Abbé Mac Donald était ébouriffé.

 

Ce matin de bonne heure nous avons été faire visite à Laurette toute la jeunesse; nous avons admiré la Cascade elle qui est charmante actuellement, l’eau y est abondante, et tout est vert et vivifiant autour. Tonton Edmond, tantine Claire et Rivalz sont venus nous rejoindre chez Laurette, nous avons pris un grog et sommes revenus par chez les Wilson, l’ancien Mondrain après avoir visité le Bassin Bleu et le Bassin Scapin. Ca navre le coeur de voir aujourd’hui tous ces champs de cannes aux Vacoas, tout à fait place à cet utile mais sacré roseau, les allées les plus ombragées ont été abattues, les bosquets les plus frais n’existent plus, les vieux arbres n’ont point été respectés; je suis bien désenchanté. Le Vacoas n’a plus pour moi ce romantique prestige qui lui donnait tant d’attrait, on n’y rencontre plus que de vagues souvenirs, tout est dépaysé, la corruption-civilisation y pénètre à grands pas; on y voit déjà des hôtels chinois, quelle dérision! On y plante des cannes, on y monte des moulins, des Wetzell, des turbines, les vertes prairies d’autrefois variées au moins en herbes et en couleurs, sont aujourd’hui une nappe uniforme de cannes et d’un vert jaunâtre. La seule satisfaction c’est qu’on y rencontre deux bons et excellents coeurs de parents et un ami dévoué, dont l’hospitalité et la franche et modeste cordialité veut tout pardonner.

 

Nous avons quitté le Vacoas à deux heures, tonton Edmond, ses enfants et Alice ont passé voir Mr et Mme Perrot. Tantine Chevreau, Rivalz papa et moi avons fait la route d’un trait jusqu’aux Cassis.

 

Edmée est restée ce soir avec Alice; tous les autres sont partis pour St Antoine. Il est tard, j’ai causé longtemps pour t’entretenir des doux souvenirs du lieu où nous avons passé de si bons jours, bien des particularités cependant m’ont échappé, mais tu les devineras, ma narration serait trop longue et le sommeil me gagne, et triomphe de mes paupières qui luttent déjà depuis quelques minutes.

 

 

 

 

 

1er Avril / 57

MERCREDI

 

Grand’maman a aujourd’hui quatre vingt ans et elle vient à cette âge de résister à une fluxion de poitrine par-dessus une pleurésie, elle est maintenant tout à fait hors de danger. Quelle constitution de fer! Comme elle n’est pas venue à table encore, nous l’avons fêtée tout à fait en famille, c’est-à-dire que nous avons bu à sa santé, Caldwell seul a dîné avec nous avant de partir pour les Vacoas et y aller jouir de ses vacances; nous célébrerons à Pâques le rétablissement de Grand’maman et son anniversaire, elle pourra alors prendre part au repas. Lucie m’a envoyé aujourd’hui avec une jolie petite lettre, ma part d’un paquet de fahan que Laurette nous avait donné, j’en ai fait un joli sachet qui parfumera mon armoire, ce sera un souvenir de notre bonne promenade aux Vacoas.

 

 

 

 

 

2 Avril / 57

JEUDI

 

Ta mère est arrivée hier de St Antoine pour se fixer en ville, ton père est revenu un peu souffrant, il est bien aujourd’hui; Mathilde et Edgar sont restés pour continuer leurs leçons avec Leroy jusqu’à ce que tantine Mayer ait trouvé en ville un bon professeur; c’est chose assez rare aujourd’hui. Edmée est partie cet après midi d’ici avec Mme Lavers pour St Antoine, elle est d’un caractère aimable et elle est si franche et si gaie qu’il est impossible qu’elle ne plaise pas là où elle se trouve, elle est Alice sont deux bonnes amies, elles s’entendent fort bien ensemble.

 

 

 

 

 

3 Avril / 57

VENDREDI

 

Grand’maman continue à éprouver un mieux sensible et progressif, elle a mangé aujourd’hui une crapaudine, retrouve son appétit, ses habitudes, apprécie sa tasse de café après dîner; je viens d’écrire une longue lettre à Lucie, lui racontant mes impressions de Vacoas, il est tard.

 

 

 

 

 

4 Avril / 57

SAMEDI

 

J’ai vu Evenor aujourd’hui, il est venu en ville pour assister à une vente de mules, il en a acheté deux seulement pour son père, elles se sont vendues à des prix exorbitants; les mules du Poitou sont très recherchées dans le moment, la morve a fait un grand dégât parmi les bêtes dans les campagnes.

 

Je n’ai pu aller à St Antoine, voilà deux dimanches que je suis absent, je reste pour musiquer demain avec Père Fournera.

 

 

 

 

 

5 Avril / 57

DIMANCHE

 

 

 

6 Avril /57

LUNDI

 

 

 

7 Avril / 57

MARDI

 

 

 

8 Avril / 57

MERCREDI

 

 

 

9 Avril / 57

JEUDI

 

 

 

 

 

10 Avril / 57

VENDREDI

 

Voici mes lettres à Evenor du 7 et à Lucie du 10.

 

 

 

 

 

11 Avril / 57

SAMEDI

 

Slade est parti ce matin pour le Grand Port et papa est resté aux Cassis, j’étais presque seul au Bureau, j’avais de l’ouvrage à faire, je me suis installé fraîchement dans le bureau de papa et j’ai passé ma journée dans les chiffres, les calculs sans être troublé, j’ai eu une journée effective de travail.

 

 

 

 

 

12 Avril / 57

DIMANCHE

 

Nous avons fait un déjeuner monstre aujourd’hui, mon cher George, Grand’maman est venue à table et nous l’avons fêtée joyeusement. Jules, Alfred, Père Fournera, Slade, Mélanie et Charlotte Bestel, Mme Packenhaux, une nouvelle voisine, ont déjeuné avec nous. Félicie et sa famille n’ont pu venir, ils sont tous malades au Champ Delort, Félicie a rechuté, Valentine est très souffrante des fièvres. Nous avons mangé un magnifique Veau Pascal que nous avons arrosé de champagne et accompagné de dinde truffée, de pâtés, jambon etc. etc… Un vrai festin de Balthazar. Père Rémono et sa femme devaient venir, mais le vieux juge a envoyé dire ce matin qu’il était malade, Malcy avait promis d’être de la partie, nous avons reçu un courrier, elle a été retenue par Ida Pfuffer qui est aux Vacoas depuis hier, notre tante te racontera tout au long la visite de cette célèbre voyageuse qui a fait le tour du monde. Edmée et Evenor ont manqué à leur parole, nous comptions sur eux, je ne sais s’il y a quelqu’un de malade à St Antoine. Ce soir, Alfred Levieux et sa femme et Deschamps ont dîné avec nous; Deschamps est un bon garçon, il m’a pris en belle passion depuis quelque temps, nous avons fait une très agréable promenade cet après midi au bord de la mer. Le vin, le champagne et la liqueur me brûlent le cerveau, grand’maman a parfaitement bien supporté sa séance, et est tout à fait bien maintenant, grâce à Dieu! Je vais me coucher.

 

 

 

 

 

21 Juillet / 57

MARDI

 

La malle est arrivée ce matin et pas un mot de toi pour moi, mon cher George, tu me négliges. Une heure et demie lorsqu’on a délivré les lettres, j’ai couru à la poste, j’y ai rencontré ton père, il a ouvert ses lettres pour savoir s’il y avait quelque chose à mon adresse, rien, il a seulement trouvé une lettre à l’adresse de grand’maman, qu’il m’a remise; à la poste rien encore, j’ai été bien désappointé, je me suis demandé si ton amitié pour moi avait diminué.

 

J’ai donné ta lettre à grand’maman qui l’a lue avec la plus grande joie, elle est parfaitement bien et ne s’est jamais mieux portée, ce matin même elle a été avec maman faire un tour au Bazar. Elle est bien reconnaissante des détails que tu lui donnes et de ton aimable attention; rien ne flatte le vieil âge comme les attentions des jeunes gens, tu sais tout ce que ma bonne grand’mère a de vivacité et de distinction dans l’esprit, il me serait difficile de t’expliquer le plaisir qu’elle a éprouvé. Je suis moi-même bien aise d’apprendre que tu aies été de nouveau bien accueilli à Cheltenham, cela fait du bien au coeur de rencontrer dans un pays étranger des compatriotes, des amis, presque des parents surtout lorsque l’on est entouré des Britanniques indifférents de Londres.

 

Ta mère vient de passer quelques jours aux Cassis avec Lina, pour faire changer d’air à ta petite soeur qui vient de subir une pénible opération; elle est beaucoup mieux et a été bien soulagée. Nous avons tous été bien heureux de posséder ta mère sous notre toit et de la gâter de notre mieux ainsi que Linda; ton père, Mathilde, Alice et toute la petite bande ont passé le Dimanche avec nous et étaient ici hier après midi; ta mère n’est partie que ce matin pour reprendre son ménage et ses habitudes.

 

Tristes nouvelles toujours de notre petit pays, il est arrivé, hier un steamer de Bombay qui nous a confirmé les désastres de l’Inde, le riz e les grains qui nous viennent de l’Inde ont considérablement augmentés; le 99ème Régiment, à peine arrivé ici depuis quelques semaines part demain ou après pour porter secours au Gouvernement de l’Inde, nous manquerons ici de troupes et l’on sera forcé probablement de lever une Milice pour garder le “Pays”.

 

Les Mascareignes qui a porté la malle ce matin et sur lequel était Anthony Giquel, a apporté à la famille Giquel, déjà si éprouvée, la nouvelle de la triste mort de ce pauvre Anthony; il est mort subitement en mer d’un coup de sang ou d’un coup de soleil deux jours après le départ du steamer d’Aden, on a jeté son corps à la mer. Tu sais que c’était le gendre de tante Emilie, elle est toute désolée, et a passé la journée aujourd’hui avec Mr et Mme Giquel qui sont dans la plus grande désolation; que d’épreuves à cette pauvre famille!

 

Edouard Rouillard est aussi parti pour l’autre monde après une maladie et des souffrances bien longues; on l’a enterré jeudi dernier le 16, il a bien rempli sa carrière. Edmée, de ce triste coup, est obligé de s’entourer de deuil et se voit privée du reste de l’hiver qui promet d’être bien gai; il y a déjà plusieurs bals en perspective, elle se disposait le jour même de la mort de son oncle à aller à un grand bal à la Loge, sa malle de robes était déjà arrivée en ville, mais elle n’a pu venir en ville à cause de ce malheur.

 

 

 

 

 

22 Juillet / 57

MERCREDI

 

Ayant été obligé de reconduire papa hier après midi aux Cassis, pour ne pas l’abandonner seul avec un nouveau poney indompté que je mettais pour la première fois à la voiture, et n’ayant pu retourner dîner au Champ Delort avec tes parents, comme j’en ai l’habitude à l’arrivée de chaque malle pour lire tes lettres, j’ai pris ce matin ma revanche et j’ai déjeuné avec tes parents. La lecture des lettres que tu écris à ton père et à ta mère m’a consolé de n’avoir pas reçu de nouvelles directement de toi.

 

J’ai trouvé ta mère souffrante de forte migraine, elle était fatiguée d’avoir été tenue éveillée toute la nuit par la petite Lina qui a eu des oppressions très fortes, l’air de la ville est préjudiciable à ta petite soeur, tant qu’elle est à la campagne, elle est gaie, prend des distractions et se porte mieux, aussitôt qu’elle revient en ville, ses agitations recommencent, ses insomnies, ses plaintes la nuit, pauvre petite, qu’a-t-elle fait pour tant souffrir.

 

A deux heures et demie, maman et Alice sont venues me prendre au bureau, nous avons été rendre visite de bal à Mme Bourguignon, elle et ses filles ont été très aimables, les jeunes demoiselles sont très distinguées et parfaitement bien élevées, je les aime tout plein. Pendant le cours de notre visite est arrivé une douzaine de dames l’une après l’autre, seul homme au milieu de tous ces jupons j’ai déployé ma rhétorique et toute mon amabilité, j’ai babillé pendant ¾ d’heures, on a dû me trouver bavard.

 

Tonton Moon et tantine Malcy ont dîné ce soir avec nous, et se portent parfaitement bien, ils sont depuis quelques jours en ville et repartent demain. Les nouvelles arrivées par la malle ne sont guère importantes.

 

 

 

 

 

23 Juillet / 57

JEUDI

 

Alfred Toulorge dont j’ai dû te parler et Mr Jules Lory deux excellentes connaissances que nous avons faites à Bourbon sont arrivés pour les Courses, je dois les aller voir demain. Je t’ai écrit un mot à la hâte aujourd’hui pour profiter du départ d’une malle extra, sur laquelle je ne comptais pas, tu auras à excuser mon laconisme de circonstance. Emile Lemaire m’a fait part ce matin de son mariage avec une demoiselle Blancard, soeur de celle qui a épousé Joly et cousine qu’épouse Aristide Le Maire, frère d’Emile. Le mariage de Melle Emilie Daruty est aussi décidé avec Mr Despessy, bel homme de Bourbon, cette affaire s’est négociée à Bourbon. On parle aussi beaucoup dans le moment du mariage de Melle Christina Wiehe, riche parti à 1,000,000 piastres que nous enlèverait encore un Bourbonnais,
Mr Souchon, aide de camp du Gouverneur de l’Ile de la Réunion, c’est un rêve que ce dernier a fait à Salasie. J’ai vu aujourd’hui Pépé Lavoquer, le nouveau marié, il a l’air tout drôle. Je manque ce soir une jolie soirée chez les demoiselles Duvivier, à cause de la mort d’Anthony Giquel, par déférence et considération pour tantine Emilie dont il avait épousé la fille. C’est un petit sacrifice que je fais aux devoirs de famille et qui ne me coûte pas trop. On danse maintenant chez Duvivier.

 

 

 

 

 

 24 Juillet / 57

VENDREDI

 

Alfred Toulorge a dîné avec nous ce soir et est resté à coucher; nous l’avons logé dans le Pavillon. C’est un ami très lié à Rivalz et je crois que nous lui donnerons l’hospitalité pour le temps qu’il passera à Maurice; sa mère viendra je crois le rejoindre ici lundi prochain, elle est depuis quelque temps en ville chez Mme Dupont. La soirée des demoiselles Duvivier hier a, dit-on, été  très jolie, j’ai un peu regretté de n’y avoir pas été. La journée a été orageuse pour moi aujourd’hui, j’ai eu considérablement du travail à faire; je ne suis guère aidé par les autres clercs qui sont tous flâneurs. Charles Durand est un fameux paresseux, George Ledeant est un bon garçon, mais trop original, Alfred Herteaux se néglige depuis quinze jours, c’était le seul qui m’aidait, Jimmy Slade est un vaurien et un enfant gâté, Mr St George est un maître flâneur, Emile St Pern est malade et s’occupe exclusivement du “District Court”, tout le principal roule donc sur moi, je t’assure que j’en ai assez à cinq heures lorsque je quitte le Cabinet.

 

 

 

 

 

27 Juillet / 57

LUNDI

 

J’arrive ce matin de St Antoine, mon cher George, j’étais parti samedi avec tonton Edmond, Auguste et Nicolle; j’ai laissé Mme Ravenelle souffrante, elle file son câble tout doucement, sa santé est bien compromise, tout le reste va bien, Samedi soir nous avons mangé un excellent fromage glacé que tonton Edmond avait porté du Port Louis puis nous avons fait une bonne causerie dans le salon; Dimanche matin nous avons été prendre le café avec Bax dans la sucrerie à la cloche, puis Nicolle, Evenor et moi avons été en Dog Cart à Haute Rive voir les Le Breton; ces messieurs sont revenus avec nous, Ernest et Louis ont été déjeuner à Mon Loisir chez Ernest Rouillard et Adrien est resté déjeuner avec nous. Après le déjeuner pendant que Nicolle faisait de la musique d’ensemble, des accompagnements avec Edmée, Lucie et moi avons causé longuement, j’aime toujours autant ma cousine, notre amitié va crescendo et se confirme de jour en jour. Cicie est si bonne, si naïve, en même temps si réservée, son esprit est si vif, son jugement si juste, elle est si bonne qu’il m’est impossible de ne pas éprouver pour elle de l’amour le plus profond, le plus sain; ces demoiselles ainsi que tante Claire regrettent bien de ne pouvoir assister aux Courses à cause de leur deuil. J’en suis moi-même tout chagrin, je me promettais une semaine si agréable, j’avais déjà fait provision de gants rosés pour les perdre avec ces demoiselles; Alice par contre coup renonce presque aux Courses, si elle doit y aller sans Edmée. Dans la journée nous avons fait des armes avec Degard, j’ai fait trois bottes avec Berger, Evenor et Bax, puis sont arrivés Ernest et Louis qui ont dîné avec nous; la soirée a été très gaie.