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Malcolm de Chazal, poète sous tension

Critique | LE MONDE DES LIVRES | 06.10.11 | 17h14 • Mis à jour le 06.10.11 | 17h14

La parution, aux éditions Philippe Rey, de deux essais sur Malcolm de Chazal est un événement qu’il faut souligner. D’abord parce qu’ils apportent sur le grand poète moderne de la langue française un éclairage nouveau, plus près de la personne réelle, plus humain. Particulièrement sur la relation de Malcolm avec les femmes, et sur son amour pour une femme d’exception, Indira Devi, appelée ici “princesse” – Malcolm a toujours usé de beaucoup de pudeur à ce sujet. On savait le poète mauricien misogyne, farouche, malhabile. Lui-même, dans ses carnets, s’est confié sur cette réputation détestable : “A l’île Maurice, écrit-il en janvier 1949, je suis calomnié, vilipendé, accusé et flétri à chaque seconde. (…) Une des calomnies est que je suis un impuissant sexuel, farce absurde, mais qui devient sinistre quand on sait que le sexe chez le génie est lié à l’érection spirituelle du cerveau.” Il ajoute, sans fausse modestie : “Si l’on avait chargé le Christ d’impuissance, son oeuvre n’aurait pas survécu.” Mais les deux essais de Bernard Violet sont un événement surtout parce que, plus de soixante ans après la parution de Sens-Plastique, Malcolm de Chazal reste un poète inconnu, méconnu, incompris du grand public. Que les critiques littéraires soient inconstants, cela ne saurait surprendre. A la fin du XIXe siècle, Arthur Rimbaud était considéré comme un poète mineur, et ce qu’on disait de lui était caricatural, un dévoyé, un voyou, un symboliste illisible, ayant fini dans la peau d’un trafiquant. On lui préférait Verlaine, voire Richepin ou Sully Prudhomme. Quant à Lautréamont, il s’en est fallu de peu qu’il ne sombrât complètement dans l’oubli, emporté par la vague du “frénétisme”.
Malcolm s’est, d’une certaine manière, plu à édifier son image négative. Sa tenue vestimentaire, son refus des honneurs, sa grandiloquence comme ses sarcasmes, ont braqué contre lui la plupart de ses contemporains, qui n’ont vu que son apparence loufoque, sa provocation délibérée, sa caricature en somme. Tous ceux qui l’ont croisé ont retenu cette image, l’homme tiré à quatre épingles, petit chapeau et grosses lunettes, petit mimi (noeud pap’) et tente de vacoas (cabas) dans laquelle il fourrait des liasses de papiers, pour parfois saisir une feuille vierge et yparapher trois mots d’une écriture impétueuse ! Peu avant l’indépendance de Maurice, il se lança dans la politique, prononçant des discours véhéments et incompréhensibles pour ses contemporains – mais ses articles dans la presse sont toujours d’une grande force logique et pleins de vérité. En somme, Malcolm figura bien dans la galerie des personnalités originales dont Maurice – comme la Cadaqués de Salvador Dali – détient le secret.
La réalité est tout autre. Lisant, relisant son oeuvre, et à la lumière des remarquables entretiens que Bernard Violet publie aujourd’hui, on mesure la profonde authenticité du poète, son éthique, et la surprenante puissance de sa création. La grande affaire aura été pour lui, non pas seulement l’écriture fiévreuse et impérieuse de ce livre unique, Sens-Plastique, mais la vie tout entière, qui à la fois précède, engendre et justifie l’art. Publié à compte d’auteur, puis édité en 1948 en France par Gallimard, ce livre fut salué à sa parution par plusieurs esprits éclairés de l’époque : Duhamel, Dubuffet, Breton, et surtout Paulhan, qui osa même le mot de “génie, ce nom et aucun autre”. Malcolm se crut un instant élu par le destin pour un renouveau de la pensée en Occident, sans doute comme d’autres y crurent avant lui, tels Swedenborg ou Nietzsche. Puis il fut délaissé par ceux-là même qui l’avaient encensé. On le lut, mais on le critiqua, on chipota, bref on se lassa – engouement éphémère.
A Maurice, dans des difficultés morales et économiques, Malcolm s’obstine, multiplie les messages, les missives (à Breton, Sartre, Guénon, Gandhi, Einstein), les appels. Chaque fois qu’il le peut, il défend publiquement son oeuvre, qu’il juge plus grande que lui-même. “Ce texte inouï, commente-t-il, la poésie y touche à desplans inrêvés. La langue y subit une incroyable plasticité. L’immatériel y est géantisé.” Il termine par cette vision : “Je m’attends à un effet foudroyant de cette oeuvre en France.” Ailleurs : “Je dois vous dire que mon oeuvre est une révolution, rien de moins.” Après 1948, il se heurte à la frilosité de Marcel Duhamel, à son hypocrisie, car, au moment de le trahir, son éditeur lui écrit encore que “s’il s’abstient de défendre Malcolm en public, c’est par peur de dynamiter toute l’élite intellectuelle et écrivante de ce pays” (lettre du 15 février 1948). Dubuffet, lui, objecte les faibles ventes de Sens-Plastique, argument que Malcolm ne peut évidemment recevoir : “Pour moi, lui répond-il, vente est synonyme de diffusion(…). Je ne cherche pas le succès, la “popularité”, le retentissement des “applaudissements”. La vérité cloîtrée n’a aucun sens pour les illuminés et les êtres messianiques. Ils veulent répandre leur lumière sur le plus grand nombre, et c’est leur unique but.” On mesure à quel point Malcolm de Chazal aura été la victime d’un malentendu, celui-là même dont souffre la littérature quand on l’oppose à l’industrie du divertissement.
La solitude, Malcolm de Chazal l’accepte comme sa souffrance intime. Trahi par Paris, moqué par les bien-pensants de son île natale, il jette ce cri :
“Ici je nage dans une totale incompréhension, dans le summum de la solitude morale. Les gens ne croient pas plus en mon oeuvre qu’en la possibilité d’un chien d’articuler des mots.”
Il continue sa lutte, contre tous les modes de pensée qu’il juge incomplets : le surréalisme, l’existentialisme. “Moi, j’accrois le “voltage humain” et je le projette dans la nature.” Si sa condition de vie est moins que médiocre, il habite, dit-il,”l’hôtel aux mille chambres de la vie”. Le surréalisme, qui l’a un instant sollicité, lui est aussi étranger “qu’un balbutiement inarticulé”. A ceux qui en douteraient, Malcolm annonce : “Ma poésie est cohérente.” Et à l’intelligentsia parisienne qui le piétine : “La littérature est trop politique et beaucoup trop littéraire. Les gens sont trop intelligents et pas assez sensibles. Les écrivains éblouissent trop et n’émeuvent pas assez.” Quant à la critique, Malcolm la juge sévèrement : “Je préférerais de beaucoup le critique qui parlerait comme on parle à un enfant.” L’on pense à Lautréamont (Poésies I) : “Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans.”
Guindé, chapeauté et lunetté
Aujourd’hui, soixante-trois ans après la parution de ce livre absolu, Sens-Plastique,il est encore possible d’être renversé, chahuté, bouleversé par la parole de Malcolm de Chazal, comme si cela venait d’apparaître. Bernard Violet, que Malcolm lui-même, avec son sens aigu de l’humour et cette capacité toute mauricienne àinventer des sobriquets, avait surnommé “le dromadaire des déserts chazaliens”,nous donne à voir dans ces deux essais un feu d’artifice de réflexions, de définitions, d’axiomes, de paradoxes et d’interrogations qui tracent le portrait du génie de Floréal. Il nous offre aussi un rare portfolio de photos du poète (car Malcolm, comme Michaux, savait fuir la persécution de l’image). Certains de ces portraits ont acquis une légende, tel Malcolm parlant à Indira Devi, ou cette photo qui montre Malcolm guindé, chapeauté et lunetté arpentant à grands pas la plage de corail blanc du Morne (son désert ?). Images, monologues, interrogations qui ne sont pas vains car ils nous persuadent du lien incroyablement charnel qui unit pour toujours le poète de l’infini et du chaos de la Lémurie à ce petit morceau de volcan jailli de l’océan il y a cent millions d’années.
A LA RENCONTRE DE MALCOLM DE CHAZAL et MALCOLM, LA PRINCESSE ET LE DROMADAIRE de Bernard Violet. Editions Phillipe Rey, 188 p., 16 € chacun.
JMG Le Clézio


Malcolm de Chazal : le génie éloigné

LE MONDE DES LIVRES | 09.11.06 | 11h32 • Mis à jour le 09.11.06 | 11h32

malcolm_de_chazal_picture_in_paperEntre 1948 et 1965, Malcolm de Chazal aura publié une vingtaine d’ouvrages, dont certains firent du bruit, et qui sont tous l’expression d’une pensée originale, parfois jusqu’à l’ésotérisme, et d’un tempérament inquiet et anticonformiste. Pourtant, après le choc initial de Sens-plastique, paru à la NRF accompagné d’une préface de Jean Paulhan – “un art qui mérite, je pense, le nom de génie. Ce nom, et aucun autre” -, la critique, conformément à sa réputation de frivolité et de frilosité, cessa de s’intéresser au poète des antipodes et lui opposa un étrange silence. Duhamel, Paulhan, sans cesse sollicités par celui qu’ils avaient porté au pinacle, manifestèrent à son égard une indifférence gênée, puis de l’hostilité.
Depuis son île qu’il refusait obstinément de quitter, Malcolm de Chazal interpellait le monde, multipliait les lettres, les appels au secours. L’éloignement n’était pas la raison de sa solitude. Il souffrait d’avoir cru à la communion des esprits, d’avoir vu la porte s’entrouvrir sur ce paradis de l’intellect que, comme jadis Swedenborg, il attendait. Peu à peu le piège se referma sur lui. Malcolm de Chazal ne cessa pas d’écrire. Bien au contraire, il est pris alors par une frénésie de produire, envoie sans cesse de nouveaux manuscrits, multiplie les projets, les appels à ses contemporains. Petrusmok, Judas, Apparadoxes, Sens unique, La Vie filtrée, Aggenèse, comme autant de coups de roches qui ricochent sur le mur d’indifférence de la critique parisienne. Il eût pu désespérer. Il décide de faire face, de continuer.
Il décide surtout que son théâtre sera Maurice : cette zone des hauts où il vit sa vie précaire, sans argent, sans considération, sans métier, sans famille, Rose Hill, Quatre Bornes et le carrefour de la Louise, la maison de son frère dont il occupe le grenier à Curepipe, le jardin botanique et l’église swedenborgienne où il participe aux offices. Il décide donc que ce sera là, que ce microcosme sera son monde, celui où sa pensée peut vraiment se réaliser. Un monde plutôt mesquin, ou règnent l’argent des sucreries et des banques, les préjugés de race, le conformisme étriqué de la vieille société coloniale ainsi qu’un matérialisme entaché de religiosité. Mais c’est son monde, celui auquel il se sent relié par son histoire, par son éducation, par l’héritage spirituel qu’il a reçu de son oncle.

Il écrit. Comme il a besoin d’un public, d’entendre un écho, il écrit là où il sait qu’on le lira : non pas seulement dans les livres, mais dans les journaux, les revues, Le Mauricien, Le Cernéen, Advance. C’est l’autre Chazal, celui qu’on n’attend pas. Le tribun (il envisage même une action politique), le critique, le moraliste. L’amuseur. Le style est éblouissant. Sa liberté d’esprit, totale. Il écrit sur tous les sujets : l’actualité politique, la crise économique, la philosophie, la littérature. Avec un humour qui ne le quitte jamais, il se met en scène, donne ses recettes, comme dans Comment devenir un génie ? : “Se prendre terriblement au sérieux et en même temps jamais au sérieux.”

“Ne jamais s’analyser : ça rend bête.”
“Être bouche bée toujours, afin que vienne la fée.”
“Craindre le bonheur, car c’est le deuil de la joie.”
“Se réveiller le matin en pensant qu’on n’a pas commencé de naître.”

Il pose les questions insolubles, ou celles qui provoquent :

“Si le néant existe, qui l’a créé ?”
“Si l’eau ignorait la soif, comment pourrait-on la boire ?”
“Pourquoi lire ? Je vous le demande, lecteurs ! Qui a appris quoi que ce soit d’un livre ? Il n’y a qu’un livre valable, c’est la vie.”

PRÉJUGÉ DE COULEUR

Mais ses thèmes préférés sont ceux qui lui permettent de fustiger ses contemporains, de dénoncer le racisme des Blancs, le préjugé de couleur qui n’existe pas “à la banque et au lit”, de remettre en question l’idée de progrès et de civilisation (“la civilisation noire a précédé la civilisation blanche”), et se délecte quand ses ennemis l’appellent, pour se moquer, “le grand Noir”. Il attaque leurs idées reçues sur la religion, rappelle à ses concitoyens les principes brûlants du Christ, dont le communisme primordial (Actes des apôtres, chapitre 2) : “Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun.” Avec une générosité rare entre écrivains, il lance un appel au secours pour Robert Edward Hart, dont tous disent qu’il est le plus grand poète contemporain alors qu’ils l’abandonnent à sa misère.

Son indépendance d’esprit et son intransigeance lui permettent de contredire les progressistes bien-pensants du féminisme, d’énoncer des principes provocateurs (“Pourquoi les femmes ne sont-elles pas des génies ?”) tout en évoquant avec pudeur son amour pour la princesse Indira Devi, qui “respire l’Inde”. Et s’il parle de Maurice, c’est aussi avec l’amour d’un homme pour la beauté qui l’entoure, beauté qu’il voit menacée par l’industrialisation agricole qui détruit la forêt et fait de son île “un désert vert”. Comme Césaire en Caraïbe, il rend hommage à chaque instant à la langue qui l’a nourri. Cette “adorable langue créole” qui le sépare à jamais du parler classique de France parce qu’il est un “langage nu” où “les images ruissellent de poésie qui est l’humour”.

Cette somme n’est pas un fond de tiroir. Elle donne à voir mieux qu’aucune exégèse la vérité d’un des poètes les plus féconds et les plus authentiques de la littérature française contemporaine, dans sa force et ses faiblesses, dans sa vie.

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